Mélenchon : Violence Versus Violence

"C’est une des raisons qui font que les journalistes sont parfois dangereux : n’étant pas toujours très cultivés, ils s’étonnent de choses pas très étonnantes et ne s’étonnent pas de choses renversantes…" P. Bourdieu – Sur la télévision

Sarkozy maniait l’invective sans objet. Un parler cash qui n’impliquait aucune remise en cause d’un ordre établi. Il mimait une connivence populaire. Ce bon client convenait plutôt bien aux médias. On s’est bien esbaudi d’un "casse-toi pov’ con", mais la relégitimation s’est faite quasi instantanément. Parce que cela ne signifiait rien. Ne dérangeait pas en tout cas. La mise au pilori de J. L. Mélenchon et des membres du Front de gauche sur le registre de la malséance qui nuirait au bon déroulement du débat politique est d’un tout autre ordre.

20Il n’échappe à personne que J. L. Mélenchon dit des choses. Et des choses fortes sur le fonctionnement global de la société de marché. Il n’échappe aussi à personne qu’il les dit sur un ton qui tranche avec la petite musique lénifiante des invités permanents du Spectacle des médias. Ce Spectacle qui ne renâcle pas aux parodies de débats où le verbe est haut. Du moment que rien ne se dit. Où que ce qui se dit est dans le cadre strict de la pensée dominante. On a vu L. Parisot patronne du MEDEF hurler sur O. Besancenot à propos de l’amnistie sociale. On entend régulièrement M. Le Pen s’époumoner sur la menace étrangère. Défendre l’Olympe symbolique ou vomir sa xénophobie fait partie du pain quotidien des médias de masse. Il s’agit, là, d’une violence maitrisée bien en phase avec les préoccupations journalistiques (que l’on présente comme des sujets prioritaires pour les Français).

Or ce qui tranche avec J. L. Mélenchon c’est qu’il entre en collision avec l’ordre économique dominant et ceux qui le propagent. Notons au passage que l’ordre économique dominant se satisfait pleinement des outrages xénophobes. Créneaux vendeurs de papiers et d’espaces publicitaires connexes. Percuter à la fois la pensée dominante et ses séides relève de l’impossible. Comment critiquer un système à l’intérieur d’un système par l’intermédiaire des acteurs qui font le système. De façon automatique, quand le leader du Front de Gauche déboule à France Inter, ses échanges avec les tenanciers de la matinale sont encore plus exécrables qu’avec les représentants de la droite réactionnaire. Ce qui en dit assez long sur le conformisme d’une certaine pensée. Et sa plasticité à la violence extrémiste.

Reste enfin que sur le registre de la violence, personne n’est en reste. Que la violence imputée à J. L. Mélenchon à l’endroit de quelques journalistes repus n’a aucune équivalence avec la violence symbolique propagée par les médias où officient ces mêmes outrés. Personne ne s’étonne de la violence distillée par le Journaliste I. Rioufol. Pas une tribune, pas un billet pour dénoncer ou mettre en exergue les appels à la haine quasi quotidiens sur le mode de la France éternelle. I. Rioufol colporte ses miasmes avec bienséance et bonne tenue. Personne ne s’étonne que N. Beytout chaque semaine sur France Inter fasse l’apologie de la domination libérale. Qui n’est rien d’autre que de la violence de classe, exprimée sur un ton soyeux. On pourrait citer en vrac C. Barbier, E. Lechypre, J. M. Aphatie et bien d’autres, interchangeables qui, chacun à leur manière, répandent une violence symbolique, prêtant main-forte à une autre violence, celle-ci bien réelle, du monde sensible.

Il est pratiquement impossible de recenser les violences symboliques dispensées par les médias en faveur des dominants. Les unes, les articles, les émissions, les entrefilets, qui imposent à flux massif et constant l’hégémonie d’une classe, d’une caste. Une violence autolégitimée et euphémisée par ceux qui la pratiquent. Responsables du contenant et de l’interprétation du contenu.

J. L. Mélenchon est condamné. Sa violence "minoritaire" ne reçoit aucun écho dans un environnement structurellement hostile. Tenter de décrire un système médiatique dans ce système médiatique est voué à un échec infini. Tant celui-ci tend vers un seul objectif, la normalisation du « débat ». Il sera sempiternellement relégué au rang des trublions vociférants. Et on lui soumettra sans cesse l’argument de la bienséance comme passe-droit au cercle de la raison : en somme, se conformer, se plier aux règles (des médias de marché truffés de journalistes de marché) que lui-même tente ingratement de dynamiter.

Vogelsong – 26 mars 2013 – Paris

La gauche et l’électeur, ce con

"Dans cette bataille qui s’engage, je vais vous dire qui est mon adversaire, mon véritable adversaire. Il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera donc pas élu, et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance." F. Hollande au Bourget le 22 janvier 2012

L’électeur est très con. Il décuple cette propriété avec acuité quand il s’agit de juger, expérience faite, des réalisations de la gauche. Cette gauche prometteuse qu’on élit une fois par décennie, quand les astres sont propices. Une gauche à qui l’on tient rigueur, plus qu’aux autres, de ce qu’elle pérore dans les meetings, de ce qu’elle aligne dans ses tribunes. Parce que la question finalement ne se résume pas aux mensonges éhontés dont tout le monde sait qu’ils sont l’opium de la politique en démocratie d’opinion. Non, les questions peuvent se résumer finalement à : La situation a-t-elle évolué positivement entre avant et après ? L’espoir est-il plus grand ou plus mince avant qu’après ?

lci-pierre-moscovici-est-invite_3na8v_1kk6dzCe que la gauche*, celle qu’on élit, s’échine à faire chaque fois qu’elle détient les rênes du pouvoir, c’est de détruire sa propre idée. C’est le lot de toutes les générations de primo électeurs du socialisme de contempler sidérés l’insignifiance de leur choix. De comprendre, mais un peu tard que le mince espoir de gauche qu’ils avaient secrètement glissé avec leur bulletin relevait d’une nigauderie. Ce que la gauche de gouvernement nous apprend sans cesse, c’est qu’il n’y a pas d’espoir,  aucune possibilité de renversement. Elle inflige cette froide leçon à chaque cohorte de citoyens progressistes. Détruisant de ce fait ce qui fait sa propre essence. Tuer l’espoir quand on veut l’incarner s’avère sacrément paradoxal.

Il faut laisser ce sale boulot à la droite. Tuer l’espoir. C’est son rôle. Celui de l’adulte patriarcal. Qui vient rappeler à chaque moment que rien n’est possible. Que tout fatalement se négocie avec âpreté. Et que chaque fois que l’on entrera en conflit d’intérêt avec des dominants on y laissera de bonnes poignées de plumes. Y entendre qu’il est préférable de ne pas troubler l’ordre de choses, sous peine d’une nouvelle tonte. Et de laisser ces dominants, sous les oripeaux « libéraux » parachever l’œuvre conservatrice. De la société de soumission, stratifiés, minéralisés par les miracles du marché.

C’est que la promesse de gauche est forte. Considérer l’autre comme un autre moi n’est pas une mince histoire. On n’est pas dans le prosaïque équilibre des marchés financiers, où dans la terrifiante mise en abyme par le journaliste majordome des affres du déficit budgétaire. C’est toute une vision de la société que l’on prête intimement à l’homme politique qui se prétend « de gauche ». Même pour le citoyen, ce con d’électeur, non politisé, qui perçoit de façon ténue qu’entre la solidarité et la guerre de tous contre tous, il y a plus qu’une nuance.

Le problème c’est que la gauche inflige à ce con d’électeur le cuisant rappel des mensonges de sa propre idée. Et encore une fois pas de mensonges programmatiques, qui ne sont qu’une mise en application de quelques concepts de communication, mais des mensonges fondamentaux, c’est à dire  de l’image que l’on se fait de la Politique. Notons à propos des mensonges programmatiques qu’en substance, ils se résument souvent à de la méthode Coué, ou à des imprécations du style « nous ferons baisser le chômage… ».

Au lieu de ça, la gauche, celle qu’on élit, s’entête dans le gagnant-gagnant. Tournure d’esprit qui fait croire aux dominés qu’ils pourraient, de concert avec les dominants, voir leur situation s’améliorer. Comme si on pouvait multiplier les pains. Or dans un monde de rareté et d’antagonismes d’intérêts, il y aura toujours un créditeur et un débiteur. Et souvent ce sont les mêmes.

Alors ce con d’électeur va passer son tour pendant une décennie. En attendant que les astres soient propices…

*Pour souci de clarté, nous écarterons les tenants de la gauche libérale, sous le faux masque conservateur, et la gauche « Michéenne », qui se veut populaire, haletante derrière le créneau politique du FN, qui relève d’un conservatisme douteux. Les deux ayant bien décrypté les signaux médiatiques pour s’y faire des places de choix.

Vogelsong – 17 mars 2013 – Paris

Mediapart face au journalisme assis

"Nous n’accepterons pas éternellement que le respect accordé au masque des philosophes ne soit finalement profitable qu’au pouvoir des banques" P.Nizan in Les chiens de garde

C’est le cul bien vissé sur sa chaise que J. M. Aphatie harangue ses confrères. De son poste d’observation, assis, il distribue ses sociabilités sur la bonne manière de faire le métier de journaliste. J. M. Aphatie, point culminant de l’iceberg journalistique français, phare de la profession qui édicte les règles de bonne conduite dans le landerneau. Pour le savoir-être, il a su mené sa carrière de Politis à l’antenne quotidienne de Canal plus et de RTL, dans ce que l’infotainment à carte de presse fait de plus vulgaire. Pour le savoir-faire, c’est l’"analyse" goguenarde et conformiste sauce expert économique. J. M. Aphatie recrache fraiches ses lectures de la presse mainstream, mâtinée de péroraison contre les assistés, récitant le mantra de la dette, agonissant l’impôt. Là où il est le meilleur, c’est dans la défense de l’oligarque contre les inquisiteurs publicistes. Il excelle dans cette exquise subversion qui consiste à faire rempart de son corps pour protéger les moins démunis. Dans le cas Cahuzac, il va jusqu’à demander à ses confrères de Mediapart des preuves. Allusion à peine cachée sur l’hypothèse d’une cabale politique échafaudée par la rédaction du pure-player d’E. Plenel, au pire. Au mieux, d’une incompétence crasse des plumitifs qui y travaillent et y enquêtent.

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Christopher Dombres

L’enquête, la grande absente de la presse française. Le scoop, cet objet totalement étranger à une infosphère moribonde, qui ne sait plus comment boucler ses fins de mois. Et qui, au passage, paie le prix d’une brochette de journalistes de terrain des vigiles de la trempe de J. M. Aphatie. Pourquoi enquêter et mettre sur la table des questions gênantes à condition de déployer des moyens journalistiques, alors qu’on peut occuper l’espace à flux tendu d’imprécations Aphatistes.

Que Mediapart se soit planté n’est finalement pas le problème. J. Cahuzac est un oligarque qui ne manque pas de ressort pour se (re)faire une place dans le panthéon hexagonal. E. Woerth, par exemple, (re)tourne déjà sur tous plateaux. Ce qui pose question c’est la façon dont les medias réagissent à la mise en cause d’un ministre. Comme si la réputation de la presse dans son ensemble pouvait pâtir de ce type de révélations (fausses ou pas). Or ce que ce cas met en lumière c’est l’incapacité du monde mediatico politique à gérer sereinement une information qui possiblement pourrait mettre en cause un ministre. Du côté du pouvoir c’est le retroussement de babines, du côté des journalistes installés le dénigrement des confrères. Notons au passage que l’Élysée déclarait « croire sur parole » son ministre. Manifestement une bonne partie de la corporation ne croit pas sur parole Mediapart.

Même si cette affaire tourne court, c’est à l’honneur de Mediapart d’avoir mis sur la table des éléments pouvant constituer une information symboliquement forte pour le fonctionnement et l’éthique de la vie politique. Ce qui est aujourd’hui l’exception, c’est-à-dire la mise en cause nominative des puissants, doit devenir la règle, quoi qu’en pensent les Jean-Michel Aphatie. Et qu’éventuellement, "se payer" un oligarque ne doit pas être un accident journalistique, mais une hypothèse gratifiante dans une carrière. Une chose dont on pourrait être fier. Or la seule chose dont sont fiers la plupart des journalistes est plutôt le carnet d’adresse, et les menus passe-droits accordés par l’Olympe de la république.

Le cul vissé sur sa chaise, le journaliste du Spectacle corrobore ses insignifiantes informations, non pas pour faire du scoop, mais pour griller la concurrence. Dans une course futile à l’info insipide, au néant informationnel. Quant aux Jean-Michel Aphatie, qui jaugent l’opinion chez leurs boulangers parisiens, et qui considèrent les Français comme une réserve indienne, ils dispensent de l’analyse verbeuse et meublent du temps d’antenne vacant. Ne souffrant pas que l’on puisse ternir ce précieux paysage politique, où finalement il se sent si bien. Parce que si des ministres prônant l’austérité (comme lui), se retrouvent mis en cause dans des histoires de transfert de fonds sur des comptes numérotés, c’est aussi de sa crédibilité qu’il en va. Parce que lui aussi soutient mordicus les ventrus.

Vogelsong – 12 décembre 2012 – Paris

Broutilles et Bescherelle (l’affaire Cahuzac)

"Je poursuivrai tous ceux qui reprendront cette calomnie gravement diffamatoire et qui porte atteinte à mon honneur. Y compris ici" J. Cahuzac sut Twitter le 04.12.2012

 L’honneur de J. Cahuzac est en jeu. Mediapart rapporte que le ministre des Finances a détenu un compte numéroté chez UBS en Suisse, et que par la suite, par une ingénierie financière complexe, il a transféré ses fonds vers un paradis fiscal d’Asie. Personne ne sait si c’est vrai. Mediapart qui lance le pavé dans la marre médiatique fait craindre les éclaboussures à ce que le ministre est, à ce qu’il représente. Et seul J. Cahuzac à ce niveau d’information sait s’il a été trainé, à tort, dans la boue. Ce qui est certain en tout cas, c’est qu’il dispose d’une puissance phénoménale pour se défendre. Là réside l’intérêt de ce type de buzz médiatique.

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Christopher Dombres

Les socialistes dans leur ensemble sont assez stupéfiants. Lorsque Mediapart mit E. Woerth dans la plus inconfortable des situations, en pointant ses agissements dans l’affaire Bettencourt, il ne fit aucun doute pour l’opposition de l’époque que le régime était gangréné. Et que cela commençait à exhaler salement. Dans cette pittoresque situation, on s’embarrassa peu du conditionnel pour rapporter les supposés agissements de la clique conservatrice qui siphonnait la cassette d’une milliardaire un peu perchée.

Dans le cas Cahuzac, lorsque Le Figaro reprend Mediapart, il le fait au présent de l’indicatif, tel que l’écrit Mediapart dans l’article originel qui met le feu aux poudres. Pour le Huffington Post, c’est plus nuancé puisque dans la foulée c’est au conditionnel que sont rapportés les faits, comme pour Libération ou L’Humanité. Broutilles et Bescherelle ? Pas certain. On peut mesurer ici à quel niveau se situe le suivisme, voire le soutien plus ou moins appuyé d’un organe de presse à une structure gouvernementale.

Il est assez frappant de voir quelle fut la première réaction du ministre. Colère, véhémence. Mais surtout, menace à l’encontre de tous les colporteurs. Jusqu’aux moindres recoins de Twitter. Ce qui en dit finalement assez long sur la psychologie ministérielle, et la certitude de sa puissance de soumission. Sauf que dans le réel ce type de comportement qui relève surtout du fiasco de communication n’a fait que susciter l’intérêt pour l’ « affaire ».

Or en prenant du recul, on s’aperçoit de la toxicité du comportement de meute, et que l’accusation au présent de l’indicatif implique quasi automatiquement accusation et certitude des faits. On devrait, en toute logique, bien préciser dans chaque phrase, chaque locution que tout ceci n’est qu’imputation et surtout supputation. Car les conséquences sont connues : briser des carrières, des vies, des familles.

Parce que ce qui choque le plus dans cette manière de traiter l’accusation, c’est l’écrin dans lequel on dépose la qualité de ministre. Où certains militants seraient prêts à en venir aux mains pour blanchir grammaticalement un oligarque. Pour rétablir l’honneur bafoué d’un membre du gouvernement. Ancien chirurgien. Millionnaire, culminant haut dans les strates sociales du premier centile des revenus nationaux. La délicatesse avec laquelle la presse a lâché l’indicatif, l’accusatif, pour s’en remettre, circonspecte, aux démentis laisse pantois (voire Le Lab, Le Monde, Le Huffington Post, etc.).

Surtout si on se réfère au tout venant des faits divers mettant en scène concubines et lascars. Où l’on s’embarrasse bien moins de doutes entre les accusations relatées et la véracité des faits. Alors les démentis sourds ne sortent que très rarement des cuisines familiales. Il y a pourtant derrière chaque concubine ou lascar, des carrières, des vies, des familles. Mais personne ici n’est prêt à en découdre. Aucune presse ne fait preuve de cette empathie automatique. Une empathie bien ministérielle.

Vogelsong – 5 décembre 2012 – Paris

Les matinales de droite sur France Inter

"Nicolas Beytout propose une analyse de l’actualité, ses prises de positions ne sont pas idéologiques.»"P. Val

De quoi la matinale de France Inter est-elle le nom ? La première émission du matin en audience, le lundi 12 novembre 2012 accueille F. Baroin. Estampillé droite classique, conservatrice "old fashion" c’est-à-dire le sarkozysme sans la xénophobie programmatique. Le tout chapeauté par le très libéral N. Beytout qui besogne à chaque ouverture hebdomadaire pour caser dans son édito fourre-tout, "dette publique", "charges sociales", "baisse du coût du travail" et "compétitivité". Poussant le professionnalisme jusqu’à intervenir dans la partie interactive de l’émission. Finalement, pas si interactive que ça. Si le programme du 12 novembre est emblématique, représentatif, ce n’est pas pour la qualité du débat, ni pour le niveau académique de ses intervenants, mais pour ce qu’elle dit des orientations médiatiques sous un gouvernement de gauche. Ou qui se présente comme tel. Et du sensible glissement des rédactions sur les concepts généraux (charges sociales, compétitivité, croissance). Des thématiques univoques qui instaurent la suprématie idéologique de la droite. Ce que ces débats préparent c’est la future majorité, la prochaine alternance, déjà.

Christopher Dombres

P. Val déclarait en septembre 2012 qu’il se battait pour "que France Inter ne pense pas à la place de l’auditeur, mais donne des éléments du débat pour qu’il pense par lui-même". Vœu pieux, on se demande alors pourquoi, "sa" matinale se compose exclusivement de ce que la pensée moyenne du pinacle journalistique peut produire. Un mélange homogène de sociaux-démocrates européistes (B. Guetta dont les analyses politiques sont aussi plates que le programme économique de F. Bayrou) mixé à des journalistes totalement soumis à l’ordre économique dominant. Si l’auditeur peut penser par lui-même ce n’est surement pas à l’aune d’un questionnement hors cadre ou dégagé du consensus économique libéral. D’ailleurs F. Baroin résume assez bien le contexte de ce direct en pérorant "la mondialisation c’est comme la météo". On ne peut rien y changer. Ce qui au mieux s’interprète comme un fatalisme face à la mise en coupe réglée du modèle de développement occidental (santé, éducation, biens communs), au pire, souligne l’inutilité du politique (et de lui-même) face aux tempêtes qui s’annoncent.

Que N. Beytout puisse donner le la, lorsque J. L. Melenchon est invité cela peut se concevoir. Que les présupposés économiques de ce libéral décomplexé colorent toute la matinale alors que F. Baroin est l’invité, dénote une cocasse mise en place des contradictions. Et si l’auditeur peut penser par lui-même comme le prétend P. Val, il fera surement, ailleurs. Et loin. Les idées arrivant avec les mots. Qui, sur cette station ne seront jamais prononcés.

On attend manifestement plus du service public qu’une causerie monotone. France Inter aurait pris un maquis virtuel (de droite). Que la déploration patronale soit à la mode, qu’elle ait un petit côté subversif sous un pouvoir socialiste, cela pourrait passer. Sauf que la matinale d’information ne fait pas son travail. Elle laisse entendre que la France serait en voie de soviétisation, que le matraquage fiscal (comme le dit N. Beytout, qui ne sera pas repris par ses camarades) est une réalité. Que la baisse du coût du travail s’avère une impérieuse obligation. Or c’est très idéologique et partial. Car si matraquage il y a, il s’abat sur les classes moyennes. Si baisse du coût du travail il y a, c’est au détriment de la protection sociale des masses. Petites nuances que les trois autres journalistes laissent passer. Ils laisseront passer le socle de ce qui fait le débat social dans ce pays face aux grincheux de la taxe. Comment faire fonctionner l’État ? Comment maintenir un service de santé, d’éducation décent et universel ? Comment répartir l’effort ? Au lieu de cela on se perd dans des réflexions de comptoir servies par le trublion du jour N. Beytout, à peine plus friedmanien que l’invité (F. Baroin). Et dont l’objectif existentiel ultime se résume à rendre les citoyens compétitifs en baissant les impôts des nantis. Et ce sans que quelqu’un puisse faire entendre un autre point de vue.

S. Halimi déclarait qu’il faudrait des milliers d’heures de médias pour compenser la propagande économique dominante. Certains comme P. Val semblent estimer que c’est inutile. Que l’auditeur sous matraquage médiatique libéral pourra se soustraire à la pression. Par un processus magique. Qu’en d’autres termes peu importe la tendance politique des journalistes, le bon sens l’emportera ! En l’admettant, si tout ceci est sans conséquences, alors pourquoi il n’y a aucun éditorialiste radical dans la matinale ?

Vogelsong – 12 novembre 2012 – Paris

La crise comme système politique

"La folie, c’est se comporter de la même manière et s’attendre à un résultat différent." A. Einstein

"Situation difficile ou préoccupante", c’est ainsi que se définit une crise. Sur le temps long. Sur une période plus courte, il s’agit d’acmé de brève durée avec comme dénouement un retour à la normale. C’est cette normalité qui pose question dans le débat économique et social. Car on peut se demander ce qu’est une situation de non crise ? Le retour d’une certaine prospérité, le chômage zéro, une croissance à plus de 5%, tout à la fois ? Quel état de la société impliquerait que ce terme "crise" ne soit plus le maître mot des commentateurs et politiciens. Quel que soit le bord politique, c’est une incontinence, un ressassement. De V. Pecresse : "nous avons dû lutter contre une formidable tempête qui s’appelait la crise" à A. Filippetti qui évoque la crise pour justifier de menues coupes dans les budgets culturels (France Inter le 29 octobre 2012) ou J. M. Ayrault qui prévoit, lui, une issue imminente avec "La sortie de la crise, elle est là" le 25 octobre 2012.

Christopher Dombres

On peut se projeter 30 ans en arrière, ce sont les mêmes couplets que l’on entend. Depuis le mémorable « Vive la crise » de L. Joffrin et Y. Montand (1984). Le tournant libéral de la gauche s’est réalisé sous l’égide de la crise. Entendre un changement de paradigme dans l’économie politique menée par l’Etat. Les entrepreneurs vont devenir la préoccupation principale des politiciens et du monde médiatique, la concurrence le seul horizon possible, la compétitivité une fin en soi. Subsistera une résistance molle aux attaques sur ce qui fait le socle de la gauche, les services publics de santé et d’éducation. Mais dès lors, toute décision politique sera prise sous l’empire de cette situation de mise en tension. La crise.

Trois décennies plus tard le schéma politique reste sensiblement le même. Depuis 2008 la situation est jugée exceptionnelle, quasiment apocalyptique. Etrangement, on peut se demander si la période 1985-2010 ne fut pas pour les humbles, un âge d’or. Tant cette crise là surpasse les autres. En réalité, les acteurs du débat public, en petits poissons rouges, feignent de perdre la mémoire. Ils oublient qu’ils utilisaient peu ou prou les mêmes arguties. Qu’A. Minc admonestait déjà les lascifs, que J. M. Colombani déplorait la dette, que M. Godet s’excitait déjà frénétiquement sur les miracles du secteur privé. C’est le même tonneau. Un oeil aujourd’hui sur un édito de C. Barbier peut convaincre que rien n’a changé. La génération du chômage de masse endémique c’est celle des années 80. Celle aussi qui a gouté aux joies de la précarité et de la paupérisation. En 2012, c’est strictement pareil.

Dans un billet de blog, Louis Calvero énumère les crises successives du 20e siècle. Pour lui aucun des soubresauts économiques du siècle n’a apporté de changement. On peut voir les choses autrement. Car ce qui se joue aujourd’hui, et depuis plus de trente ans c’est l’instauration d’un régime économique de crise. Une imbrication de crises dans la crise. Cette « inception » permet de jouer sur deux niveaux de pression sociale. La première longue et lente, instaure l’incertitude dans les consciences. La seconde, erratique porte le citoyen de Charybde en Scylla. Un cauchemar social. En somme la mise en tension économique comme système pérenne de la société. Avec assez de peur pour obtenir un assentiment même rétif. C’est l’attitude actuelle du gouvernement de gauche qui justifie un total immobilisme dans l’ordre du monde grâce à la crise. Mais aussi avec assez d’espoir pour ne pas plonger la société dans un tunnel sans fin, et en ce sens les déclarations comme celle de J. M. Ayrault sont révélatrices ("La sortie de la crise, elle est là").

Périodes propices au charlatanisme, les thatcheriens sont de retour, de J. M. Aphatie à N. Beytout qui promettent un univers radieux, de fin de crise(s) avec les mêmes expédients qui ont conduit à la situation actuelle. Avec le même motif anxiété/confiance que le gestionnaire de l’immobilisme de gauche. La folie en sus. C’est-à-dire que ce qui ne fonctionne pas depuis trente ans devrait être amplifié : dérégulation financière, libéralisation du marché du travail, excitation permanente autour de l’olympe symbolique des winners (les capitaines d’industrie, traders et autres pigeons), récurage des biens communs (services publics)… et la liste n’est pas exhaustive.

Peut-être qu’au bout du compte, il n’y a pas de crise. Que celle de 2008, que tout le monde s’accorde à qualifier de phénoménale n’est que l’aboutissement logique d’un système de tensions économiques qui règne depuis trois décennies. Une étape plus pentue dans le lent glissement qui exerce une pression constante sur les dominés. La preuve la plus flagrante de cet accommodement se situe probablement dans l’urgence à ne surtout rien faire. A psalmodier les mêmes mantras sur la dette publique, les assistés, le chômage, la sécurité sociale, aux mots près décennies après décennies. Sans se rendre compte que ce qui n’a pas eu d’effets en 1987 n’en n’aura pas en 2013. A moins qu’on le sache et que l’on fasse juste "comme si".

Vogelsong – 1er Novembre 2012 – Paris

Hollandisme révolutionnaire, E. Todd persiste et signe

"(Journaliste du New York Times) Il y a beaucoup de points communs entre les positions de Hollande et Sarkozy sur bon nombre de réformes ? S’agit-il de choisir un caractère ? – (François Hollande) Oui il y a deux façons de faire : Brutalement ou harmonieusement. " Propos recueillis par L. Binet dans son livre "Rien ne se passe comme prévu"

Alors déçu ? C’est la question brulant les lèvres que l’on veut poser à E. Todd. Lui qui à bout de sarkozysme avait déclaré sa flamme au "hollandisme révolutionnaire". Peut-être l’oxymore politique majeur de ces dernières années. Les deux mots mis bout à bout sonnent étrangement, et ce surdoué de la locution s’en est forcément servi pour que cela fasse écho. Que cela reste dans les mémoires. Au risque même d’y perdre sa crédibilité. Celui de l’oracle. Car on ne le loupera pas quand F. Hollande se sera minéralisé, delorisé, giscardisé…

Jusqu’au-boutisme

Christopher Dombres

E. Todd campe sur ses prophéties, une sorte de jusqu’au-boutisme qui fait écho à l’attitude politique du parti socialiste. Le mitterrandisme à l’envers, entendre un début de quinquennat au centre droit (ou gauche) pour le finir en gauche assumée sonne surtout comme un aveuglement. Opérer un virage social en 2014 revient à s’automutiler deux années supplémentaires. En somme, il s’agit de supposer que les Français seront tellement laminés qu’ils accepteront, demanderont même, une réelle politique sociale. Enfin.

Cela revient à énoncer en creux que la situation n’est pas assez catastrophique pour prendre des mesures fortes de régulation et de protection. A continuer dans le momentum des élections à faire à ce qui échoue depuis une trentaine d’années. C’est-à-dire une politique mi-figue mi-raisin, fortement aiguillée par des considérations de groupes spécifiques. Souvent minoritaires mais influents, et très éloignés des préoccupations de ceux qui sont dans le laminoir.

Science-fiction

C’est beaucoup miser sur la culture égalitariste de la France que de penser qu’au bout du bout, F. Hollande et les siens prendront à bras le corps la politique et transformeront trente années de soumission à l’Europe technocratique, la mondialisation et les marchés, pour se dresser, revêches, et remettre les choses dans le bon ordre pour les intérêts des Français. Ceux qui les ont élus.

C’est faire un pari très osé sur le code génétique de la classe politique française. De ce cercle de la raison névrosé, stratifié, bégayant les mêmes mantras depuis le milieu des années 80. Qu’est-ce qui différencie F. Hollande de ses ainés, à part peut-être le crédit supplémentaire que lui porte E. Todd ? On regarde le passé, on peut envisager le futur. Avec une faible incertitude. Qui peut penser que M. Sapin martèlera en 2014 l’impératif vital de nationaliser certaines entreprises ? Ou que dans le même temps J. Cahuzac mettra en place un impôt confiscatoire pour ceux qui font bombance depuis des décennies ? Ceux, pour reprendre les mots d’E. Todd , qui ont "tondu la société". Ou plus cocasse, que M. Valls tiendra haut et fort un argumentaire sur la nécessité vitale pour l’économie française de sortir du carcan de l’euro. F. Hollande intervertira-t-il le majordome libéral J. H. Lorenzi pour un hétérodoxe comme F. Lordon dans la liste de ses conseillers ?

Le scénario classique

À la fin du laminage, à la suite de l’impact total et complet des dévastations sociales induites par le système économique, ce n’est que très rarement de redressement social dont il est question. N. Klein dans l’ouvrage La stratégie du choc a bien décrit comment après un traumatisme, le corps social était apte à des bouleversements négatifs qu’il n’aurait pas acceptés dans son état initial. Dans cette optique, il est plus à redouter un accaparement supplémentaire de l’oligarchie, qu’un endiguement ou un refoulement de celle-ci hypothétiquement impulsé par le parti socialiste français. Il est frappant de voir comment évolue la situation dans la crise, devenue un système politique plus qu’un état transitoire, équarrissage après équarrissage. Avec l’approbation cynique de ceux qu’E. Todd voit en futurs révolutionnaires.

Mais plus grave, remettre à plus tard le soulagement des peuples implique de prêter le flanc aux menaces brunes déjà bien enkystées en Europe. Attendre deux années supplémentaires que la peste s’étende.

Le gambit Hollande, cette conjecture révolutionnaire s’avère tout de même très osée.

Vogelsong – 17 octobre 2012 – Paris