Du pitoyable récit européiste à l’injonction de voter

« L’Europe a été notre ajustement structurel » Jean Pisani-Ferry (cercle des économistes) dans le Figaro en mars 2005 

L’Union Européenne c’est l’Europe. Ni plus ni moins. Par un étrange tour de passe-passe, les professionnels du marketing politique, bien aidés par les répétiteurs médiatiques, ont gravé l’idée qu’un assemblage économique hétéroclite faisait entité politique. Or ce récit, aussi peaufiné soit-il par les agences de communication, s’avère pitoyable quand il entre en collision avec le réel. Le bernardguettisme (♠) a ceci de prodigieux, et cela vaut pour tous ses avatars dont le jeanquatremerisme, c’est qu’il fait fi de la pesanteur des contingences du monde élémentaire. Il est le révélateur de deux univers, ceux qui vivent de la politique et ceux qui la vivent.

Les éléments du récit

11097694376_efa448cd88_zCe pitoyable récit comporte deux volets. L’un emphatique à base de paix et d’harmonie des peuples, dont les réalisations sont difficiles à évaluer. Si ce n’est pour évoquer les prodiges d’Erasmus, un échange d’étudiants qui a même donné lieu à un film, ou l’incroyable vertige de pouvoir passer la frontière avec la même monnaie en poche. Deux éléments qui sont pour le vulgaire péquin (hermétique aux grandeurs du projet), vivant avec un salaire médian juste autour de 1 500 € (1 675 € brut) sont d’une cruciale utilité. Autant le dire d’emblée, Erasmus ou tout autre dispositif d’échange aurait pu exister sans l’entité économique européenne. Quant à la monnaie unique, le vertige du passage de frontière sans passer au bureau de change s’avère d’un coût autrement plus important quand il s’agit d’appliquer des dévaluations internes, c’est-à-dire des baisses de salaires qui permettent d’être compétitifs.

Et c’est là que ça se raidit. Précisément. Parce qu’à côté de ce volet tout en couleurs, que l’on ressort, et c’est sa spécificité, notons-le, avant chaque scrutin, le dégoisement massif sur l’UE, c’est l’entêtante symphonie des obligations économiques. Ces prescriptions granitiques ayant valeur supra constitutionnelle et dont il n’est à aucun moment sujet de discussion, d’appréciation et encore moins de modifications. Ces sempiternelles locutions à base de « réforme », «  déficit », « compétitivité » et autres jacasseries que l’on colle dans la bouche des politiciens, experts et autres demi-journalistes (♣). 

Il suffit d’imaginer ce que peut provoquer sur le corps social d’un pays ce que les technocrates européens nomment pudiquement « pacte de stabilité et de croissance », pour avoir une idée de la déconsidération des institutions et de leurs représentants. La physique européenne est d’une étonnante simplicité. Le discrédit électoral n’est que le résultat d’un système sourd qui avance vaille que vaille en faisant subir aux citoyens de chaque pays européen (en particulier ceux du sud du continent) des pressions telles qu’il s’ensuit un discrédit encore plus important ensuite.

La double violence du vote

Or le carburant de ce système ordoliberal c’est le vote. Sa légitimation. Il est intéressant de noter que ceux qui exhortent au vote sont ceux qui fréquentent les locaux ouatés des institutions européennes et qui perçoivent un salaire pour ça. C’est à dire, experts, journalistes, et (futurs) élus. Ils ont besoin d’éteindre l’incendie du discrédit en avançant l’impérieuse obligation de se rendre aux urnes. Non pas qu’il soit mal de voter, bien au contraire, c’est l’un des piliers de la démocratie. Mais avant de s’exécuter comme bon citoyen, il faut avoir une idée précise des règles du jeu et du système politique, mais surtout économique engendré. A qui cela profite en somme !

On ne va pas tourner autour du pot pendant cent cinq ans, quelle que soit la majorité centrifuge qui sortira des élections européennes la pression ordolibérale ira crescendo. L’histoire en atteste. Et les promesses d’Europe Sociale datent. Et il faut avoir un sacré sens de la nuance pour distinguer les différences entre sociodémocrates (le parti « socialiste ») ou libéraux populaires (Union pour un Mouvement Populaire). Surtout quand on les voit à l’œuvre dans les pays de l’UE (♥).

Promettre les larmes et la souffrance à toute une génération pour conserver des indicateurs financiers conformes aux désirs de la finance ne constitue pas en soi un récit politique. Il n’a à proprement parler aucune résonance pour l’immense majorité de la population accaparée par les problématiques salariales, éducatives, et de précarités. 

Or l’injonction à voter, et donc légitimer sa propre mise au carcan relève d’une violence que les experts bénéficiant d’un salaire à 6 chiffres ne peuvent intégrer. Avec en sus, la remise aux calendes grecques des promesses électorales à objet social. L’électeur va de trahisons en trahisons, d’élection en élection. Tout ce qui est entrepris politiquement aujourd’hui, au nom de l’UE (ou pas), se fait au détriment des dominés et ce malgré les professions de foi des partis (de gauche qui gouvernent).

Alors, il ne faudra pas s’étonner, finalement, qu’une partie du corps électoral envoie tout ce barnum au diable. En ne se déplaçant pas ou en votant mal. Il est fort probable que les électeurs feront n’importe quoi avec leur bulletin aussi longtemps que les politiciens feront n’importe quoi avec leur vie (♦).

(♠) Le théorème de Guetta établit par P. Rimbert pose 3 principes intangibles :  toute réussite s’explique par l’Europe ; tout échec est imputable au manque d’Europe ; toute réussite et tout échec appellent davantage d’Europe.

(♣) Voir le chapitre 1er de « La malfaçon » de F. Lordon où sont longuement et didactiquement détaillées les impasses du modèle économique européen.

(♥) F. Lordon met exergue que même quand les astres européens sont propices, c’est à dire que des gouvernements « de gauche » sont aux commandes dans une majorités de pays européens, d’Europe sociale il n’y a pas.

(♦) A ce propos, il sera intéressant de voir à moyen terme les ravages qu’auront produit les reniements (les trahisons ?) du candidat F. Hollande sur la partie gauche du corps électoral.

Vogelsong – 20 mai 2014 – Paris 

La gauche adversaire

« Non. Quittons l’idée que la misère est fatale. Oui, elle est l’oeuvre des hommes et les hommes peuvent la détruire. » Bruno Tardieu d’ATD Quart Monde

«  il faut aller vers davantage de flexibilité, et vers des boulots qui ne sont pas forcément payés au smic. » Pascal Lamy Socialiste

Il n’était pas attendu de François Hollande, candidat de la gauche au second tour de l’élection présidentielle de 2012, qu’il mette en place une république sociale et égalitaire. En lorgnant sur la trajectoire politique du socialiste, il était net que son cheminement ne le conduirait pas (et le pays avec lui) vers un modèle de société (plus) collective, (plus) solidaire. Or d’où vient l’immense déception de ce quinquennat ? De quel bois serait fait ce nouveau socialisme issu d’un dol politique probablement inédit ?

politique PS Manuel VallsLa réponse parait assez claire. Elle vient du fait que François Hollande et le cénacle de professionnels de la gestion politique qui l’entoure poussent le corps social (qui recouvre le corps électoral) loin dans ses retranchements. Il a pris le pari que toutes les valeurs que l’on pouvait attendre d’un homme de gauche s’avéraient aujourd’hui caduques. Il a fait sienne chacune des propositions servies par la pensée dominante depuis le début des années 80. Celle des Alain Minc et autres ersatz de penseurs médiatiques plus ou moins recommandables.  Dont le récit politique tourne autour du paiement d’une dette et de la compétitivité et pour seul horizon la bagarre du tous contre tous.

On pouvait raisonnablement attendre quelque chose du changement, après l’interminable moment sarkozyste. De petits riens, comme un statu quo en matière de régression sociale, l’abandon de l’hystérie patronale pour revenir à de rapports plus sains entre pouvoir politique et pouvoir capitalistique. Enfin et peut être le plus important, admettre que les dysfonctionnements de la société, comme la misère, le chômage, l’exclusion sont dus à la volonté et aux actes de certains au détriment d’autres. Et non pas à un ordre spontané s’abattant impitoyablement sur les moins compétents ou capables.

Rien de tout cela n’a eu lieu. La gauche qui gouverne s’attèle à pérenniser une vision et une organisation sociale prédatrice. Sans en atténuer les conséquences. La social-démocratie version 2014 est un instrument politique tout aussi brutal que le sarkozysme ou le balladurisme. Il fait fi des rapports de classes, de domination, de la misère mais surtout des causes. Le socialisme de 2014 a intégré la dépersonnification des conséquences du système économique. Comme ses successeurs souvent de droite, la masse informe appelée population (ou les échéant électeurs) constitue un adversaire qu’il faut au mieux dresser, (ou) au pire gérer. 

On attendait une trêve, une respiration en élisant un socialiste. La France s’est parée d’un quarteron de belliqueux totalement rangés derrière la grande idée de guerre économique. Ils ont décidé semble-t-il, vague après vague de vider de son sens l’idée de même de gauche.

Vogelsong – 9 avril 2014 – Paris

Toutes ces petites victoires du FN

"La lâcheté rend subtil." Emil Michel Cioran

Avant de prendre le pouvoir, avant le triomphe, le couronnement, le FN aura engrangé ces années durant de petites victoires. Comme autant de marches à son accession. Chacun aura, selon ses errements, maladresses, tactiques, inconséquences, pavé l’ascension de l’extrême droite en France. Tous ont mis en oeuvre la stratégie du FN, la médiation haineuse entre les élites et le peuple. Il y a longtemps qu’un parti n’a suscité autant d’attentions, de fascinations, de peurs et même d’espoirs. Focalisant l’intérêt de tous. Ceux qui le miment, ceux qui le honnissent, ceux qui le combattent et surtout ceux qui font mine de le combattre.

Droite extrême

Valls RebsamenAu premier rang, la droite (dite classique), devenue un FN sans cholestérol dont on cherche aujourd’hui un membre digne d’incarner une alternative politique à la ligne du parti anti immigration, anti islam, anti sociale, anti tout, à l’exception peut être de la conservation des quelques privilèges. On scrute circonspect une personnalité qui dénoterait des clones squattants les plateaux médias. Ressassant les mêmes fixettes sécuritaires, les mêmes couplets sur le laxisme de l’autre. Juste les mêmes sur le fond, sous une forme à peine modifiée. Immigration dangereuse, islam terroriste, guerre culturelle, roman français. Chaque parole est un satisfecit aux thèmes cruciaux du FN. Souvent ventriloque du parti frontiste comme le fut N. Sarkozy et son discours de Grenoble. Discours fondateur, mais essentiellement défaite de la pensée. Que l’on retrouve dans le courant majoritaire de l’UMP, la droite forte dont on peut apprécier la profession de foi :

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Gauche minable

Suivi de près par le PS. Qui a fait son aggiornamento définitif en octobre 2013. Sur la mauvaise pente depuis des décennies, il s’est finalement vautré. Pitoyable. Les propos du ministre de l’Intérieur en exercice sur les Roms ("Une minorité de familles veulent s’intégrer en France ») ont précipités ce parti de gauche (dit-on) dans les affres de la xénophobie. À la poubelle les valeurs, les projets, le dépassement, tétanisé par l’opinion, le PS s’est mis dans les vents dominants. Tout ce qui reste de gauche au PS, ce sont de ridicules stridulations contre les inepties de Valls et sa clique, sans aucun effet. Puisque le président en exercice soutient le ministre, soutenu lui même par l’opinion. Un parti capable d’organiser un colloque contre la xénophobie dans la même semaine que les déclarations du ministre de l’Intérieur sur les Roms. Ce qui en dit long sur foutoir idéologique qui règne. Un parti qui au lieu de sombrer dignement, en appliquant un programme social, solidaire, égalitaire, va couler lamentablement en singeant l’UMP sur le plan social et en s’embourbant misérablement dans les thématiques sécuritaires chères à « l’opinion » et (donc) au FN. Se faire damer le pion sur tous les plans en faisant la promotion du FN par ses incuries, c’est ce qui restera surement du PS des années 2012-2017.

Presse laminée

Reste que c’est la métapolitique du FN qui lui fait gagner toutes les batailles. L’extrême droitisation de la presse est l’étape primaire de frontisation des esprits. C’est à gros débits que la presse arrose l’opinion des thèses fétiches au FN. La presse française est devenue le département marketing et communication du Front National. Avec des ramifications jusqu’aux instituts de sondages qui ne scrutent le terrain que sous des angles sécuritaires et migratoires. Et dont la question n’est plus, « où va le pays ? », et « quel est le projet ? », mais que va devenir M. Valls, N. Sarkozy ou M. Le Pen. Plus aucun éditorialiste ne s’aventure sur la question migratoire de façon apaisée sous peine d’être catalogué laxiste et/ou bien pensant. L’intériorisation de la dynamique frontiste dans les rédactions est achevée. Il faut être responsable, pragmatique. C’est à dire, monter en épingle des histoires de voiles, mettre systématiquement la parole des dominés en doute, préciser l’ethnie des protagonistes à chaque fait divers et surtout l’euphémiser les discours xénophobes (UMP et PS). La sociologie d’experts s’est finkielkrautisée, ce vernis d’intellectualisme néo-réactionnaire gangrène les médias qui à la fin des fins aboutira à un moment paroxystique, que l’on pourra nommer « incident démocratique ».

La gauche préférant Michea à Bourdieu parsème de pétales le chemin d’accession du pouvoir au FN. La droite (dite classique) sans idées, sans bilan, attend ses alliances pour gouverner. Quant à la presse, elle fera du tirage. Sur les cendres de la République.

ndt : L’opinion, artefact de sondologie et grand miroir à phantasmes, n’existe pas.

Vogelsong – 1er novembre 2013 – Paris

Le vent de l’opinion sur le voile

L’équivalent de "Dieu est avec nous", c’est aujourd’hui "l’opinion publique est avec nous " Pierre Bourdieu (1971)

Le microcosme médiatique et ses journalistes tricards sous-payés ont une constance de marathoniens lorsqu’il faut mettre en scène une polémique portant sur le port du « voile » des femmes musulmanes. À intervalle régulier, lorsque la situation sociale se tend, ou lorsque l’actualité a un coup de mou, sort du chapeau, adroitement, le péril de la mahométane dissimulée (même partiellement). Avec un sens aigu de la variation, puisqu’après les mères voilées à la maternelle, se pose le problème des étudiantes voilées à l’université. Pour donner le sentiment que cette préoccupation préoccupe tout le monde, l’opinion vient à la rescousse. Pierre Bourdieu a décortiqué en 1971 le non-sens de l’opinion tel qu’on nous la présente. Son analyse est plus que jamais d’actualité. Spécifiquement dans ce cas du voile, on peut se demander à qui profite le sondage ?

Poser des questions comme poser des pièges

NTQue des « instituts », mal nommés, car ce sont banalement des entreprises capitalistiques, sondent comme les chaines des fast-foods produisent du hamburger au kilomètre n’est finalement pas une surprise. On peut toujours s’indigner que l’industrie médiatique fonctionne sur la production d’artefacts, que l’on assimile à de l’information. On pourra décrire, démonter avec minutie la fabrication industrielle d’opinions, cela ne répond pas à la préoccupation Politique majeure du « pourquoi » ?

Sur le service public radiophonique, on affirme que "78 % des Français sont opposés au voile à l’université", en accompagnant le commentaire du point de vue du ministre de l’Intérieur (Manuel Valls) et en omettant celui de la ministre de l’Enseignement supérieur (Geneviève Fioraso).

Qui pose la question et pour avoir quel type de réponse ? On se rend compte alors que toutes les questions soumises aux sondeurs sont en prise directe avec les préoccupations des politiciens et seulement d’eux. Qu’en d’autres termes, au cœur du mois d’aout, dans la France de 2013, personne, à part une poignée de planificateurs en polémiques médiatiques, ne s’intéresse à ce type de problématique. Mieux, on ne pose jamais les questions qui mettraient en péril l’ordre dominant. Aucun sondage sur le partage des richesses ou la mise sous tutelle des banques ne barre la une des grands quotidiens nationaux. La pratique normale consiste à ne s’intéresser qu’à l’intérêt d’une classe, d’une caste.

Et que, ce faisant, on remet perpétuellement en scène les mêmes, avec la même inclinaison idéologique sur le sempiternel ordre républicain mâtiné de laïcité. Avec évidemment les mêmes cibles continuellement désignées.

"L’opinion publique est avec nous"

En reprenant les termes de Pierre Bourdieu, on se rend bien compte que ce que recherchent les commanditaires de l’industrie de sondage est de légitimer un recours à la force contre une catégorie de la population. En construisant un assentiment : L’opinion. En l’occurrence, empêcher des filles par la coercition de suivre des cours à l’université. Si l’opinion est d’accord, peu importe que l’on soit de droite, de gauche, progressiste, réactionnaire, révolutionnaire, l’opinion, cet avis moyen de la société, a forcément raison.

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Se pose alors la question politique de l’engagement et des valeurs que l’on défend. Et ce, bien au-delà de ce que pense même une majorité fabriquée de Français. La réponse nous est donnée par Manuel Valls au fil du temps médiatique qui rythme son temps politique.

On n’ira pas jusqu’à affirmer que Manuel Valls soit lui-même à l’origine de la polémique. Ce qui est certain c’est qu’il y a une coordination naturelle des thématiques entre politiciens en vue et médias en galère. Et qu’en appelant  l’opinion ("les Français pensent que…") à la rescousse sur un sujet dont les gens se fichent (ils ne se seraient pas posé la question si on ne les avait pas interrogés), on crée un boulevard médiatique pour la portion la plus sécuritaire du personnel politique.

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Le 9 août 2013, Geneviève Fioraso ministre de l’Enseignement supérieur déclare que "le débat sur le port du voile sur les bancs des facs françaises n’a donc pas lieu d’être". Mais qui est Geneviève Fioraso ? A-t-elle une quelconque prétention à de hautes fonctions au sommet de l’État ? Certainement pas. Et dans la fabrique du consensus sur le port du voile, la figure de Manuel Valls, que l’on promet à un long avenir politique est bien plus important.

Vogelsong – 9 août 2013 – Paris

La stratégie du gémissement

"Je demande justice pour le riche. Il n’a pas froid, il n’a pas faim, c’est vrai. Il est repu, soit. Mais voyez son front soucieux, son âme moins attirée au dehors par les souffrances physiques, est plus au dedans, et s’y agite, s’y tourmente davantage." A. Thiers

Par quel miracle H. Guaino peut-il, sans que cela le disqualifie totalement de l’espace public, comparer N. Sarkozy au soldat A. Dreyfus ? Par quel jeu de dupes les manifestants anti mariage pour tous, ont pu, sous tous les tons, vociférer sur la dictature socialiste durant des mois ? Par quel étrange phénomène une partie des dominants stridulent, avec comme chambre d’écho une bonne partie des médias, alors que manifestement les effets de la crise frappent de plein fouet d’autres couches de la population ? En d’autres termes comment au vue et aux su de tous, les dominants d’hier se permettent de pousser des gémissements plaintifs sur leur condition enviable. Sans qu’aucun changement majeur dans la façon de gérer les affaires publiques n’aient eu lieu ?

Christopher Dombres

Christopher Dombres

Il est important d’écarter d’emblée la piste politique. F. Hollande a été élu, certes, la continuité en termes économique et social reste de mise. Il suffit d’écouter les diatribes anti-Roms de M. Valls, qui lui vaut une côte de popularité sans précédent, ou d’observer l’accord sur la compétitivité, cet extrait de programme commun à l’envers. Il n’est rien sur le fond que l’on puisse vraiment imputer au parti dit "socialiste" pour les transfigurer en bolcheviques libertaires(1), ruinant moralement et économiquement le pays.

Il n’y a pas si longtemps, N. Sarkozy (s’)était surnommé l’hyper président. Ivre de son pouvoir, sûr de sa force et de sa domination. C’était, il n’y a pas si longtemps. Le rapport des dominants de droite, libérale et réactionnaire avec le pouvoir a ceci de particulier, il est binaire. Il est soit entier et total, soit considéré comme nul. Or on a tendance a oublier que l’obsession de la mandature précédente consistait à conforter la position des possédants. Une politique qui commença en 2002 et qui ne cessa de s’intensifier jusqu’en 2012. Et qui ne s’est guère atténuée depuis (malgré l’alternance). Qu’en d’autres termes, quand l’intégralité des pouvoirs n’est pas mise au profit de la minorité dominante, une forme de dictature s’instaurerait. La démocratie à droite, c’est quand tout est mobilisé à l’endroit d’une classe sociale. Sinon, c’est du bolchevisme.

Il n’est pas une semaine où une décision prise par le gouvernement fasse geindre l’opposition sur le mode "déni de démocratie" ou "abus de pouvoir". C’est à dire, non pas sur des bases politiques, ce qui pourrait se concevoir. Car vouloir instaurer une société de marché à relents ultra sécuritaires peut très bien s’argumenter. Mais plutôt sur des bases emphatiques, d’un totalitarisme supposé. Dont F. Hollande serait le grand despote.

Ce qui pose finalement question ce n’est pas cette étrange posture du dominant criant sa frustration. Il est vrai qu’en 1981, déjà, on annonçait les chars soviétiques sur les Champs Elysées. Ce qui pose question c’est la capacité d’amnésie des commentateurs et experts, producteurs d’analyses aussi inconséquentes que lacunaires qui ne permettent aucune mise en perspective sur les inanités proférées aujourd’hui par les puissants d’hier et de demain.

Comment laisser dire que l’embastillement d’un militant Anti-mariage gay, ayant agressé la maréchaussée relève de la censure politique, comme le fait I. Rioufol (publiciste supplétif Sarkopeniste). Lui même qui martèle depuis une décennie le retour de l’ordre et de l’ordre moral ? Pourquoi et comment ce type d’assertions peut traverser le prisme médiatique ? Sans qu’à aucun moment ne soit remise en cause le sérieux de ceux qui l’énoncent, et de ceux qui la diffusent. Car pouvoir tout dire n’est pas dire n’importe quoi, n’importe quand.

Le vide politique du Spectacle médiatique laisse le champ libre à une flasque pensée geignarde. D’une catégorie de politiciens qui lorsqu’ils sont au pouvoir (re)prennent les oripeaux de matons. Les frontières droite-gauche se sont estompées, la politique gouvernementale de F. Hollande en faveur des dominants se révèle juste un peu plus complexée que celle de son frénétique prédécesseur. Les ultras d’hier sont devenus les vierges effarouchées d’aujourd’hui. En attendant leur tour d’alternance. Et on aura oublié, comment ils gémirent, pitoyablement.

(1)Oxymore certes, mais vu le niveau du débat public…

nb : Originellement intitulé "Le syndrome de Caliméro"

Vogelsong – 14 juillet 2013 – Port Man

Mélenchon : Violence Versus Violence

"C’est une des raisons qui font que les journalistes sont parfois dangereux : n’étant pas toujours très cultivés, ils s’étonnent de choses pas très étonnantes et ne s’étonnent pas de choses renversantes…" P. Bourdieu – Sur la télévision

Sarkozy maniait l’invective sans objet. Un parler cash qui n’impliquait aucune remise en cause d’un ordre établi. Il mimait une connivence populaire. Ce bon client convenait plutôt bien aux médias. On s’est bien esbaudi d’un "casse-toi pov’ con", mais la relégitimation s’est faite quasi instantanément. Parce que cela ne signifiait rien. Ne dérangeait pas en tout cas. La mise au pilori de J. L. Mélenchon et des membres du Front de gauche sur le registre de la malséance qui nuirait au bon déroulement du débat politique est d’un tout autre ordre.

20Il n’échappe à personne que J. L. Mélenchon dit des choses. Et des choses fortes sur le fonctionnement global de la société de marché. Il n’échappe aussi à personne qu’il les dit sur un ton qui tranche avec la petite musique lénifiante des invités permanents du Spectacle des médias. Ce Spectacle qui ne renâcle pas aux parodies de débats où le verbe est haut. Du moment que rien ne se dit. Où que ce qui se dit est dans le cadre strict de la pensée dominante. On a vu L. Parisot patronne du MEDEF hurler sur O. Besancenot à propos de l’amnistie sociale. On entend régulièrement M. Le Pen s’époumoner sur la menace étrangère. Défendre l’Olympe symbolique ou vomir sa xénophobie fait partie du pain quotidien des médias de masse. Il s’agit, là, d’une violence maitrisée bien en phase avec les préoccupations journalistiques (que l’on présente comme des sujets prioritaires pour les Français).

Or ce qui tranche avec J. L. Mélenchon c’est qu’il entre en collision avec l’ordre économique dominant et ceux qui le propagent. Notons au passage que l’ordre économique dominant se satisfait pleinement des outrages xénophobes. Créneaux vendeurs de papiers et d’espaces publicitaires connexes. Percuter à la fois la pensée dominante et ses séides relève de l’impossible. Comment critiquer un système à l’intérieur d’un système par l’intermédiaire des acteurs qui font le système. De façon automatique, quand le leader du Front de Gauche déboule à France Inter, ses échanges avec les tenanciers de la matinale sont encore plus exécrables qu’avec les représentants de la droite réactionnaire. Ce qui en dit assez long sur le conformisme d’une certaine pensée. Et sa plasticité à la violence extrémiste.

Reste enfin que sur le registre de la violence, personne n’est en reste. Que la violence imputée à J. L. Mélenchon à l’endroit de quelques journalistes repus n’a aucune équivalence avec la violence symbolique propagée par les médias où officient ces mêmes outrés. Personne ne s’étonne de la violence distillée par le Journaliste I. Rioufol. Pas une tribune, pas un billet pour dénoncer ou mettre en exergue les appels à la haine quasi quotidiens sur le mode de la France éternelle. I. Rioufol colporte ses miasmes avec bienséance et bonne tenue. Personne ne s’étonne que N. Beytout chaque semaine sur France Inter fasse l’apologie de la domination libérale. Qui n’est rien d’autre que de la violence de classe, exprimée sur un ton soyeux. On pourrait citer en vrac C. Barbier, E. Lechypre, J. M. Aphatie et bien d’autres, interchangeables qui, chacun à leur manière, répandent une violence symbolique, prêtant main-forte à une autre violence, celle-ci bien réelle, du monde sensible.

Il est pratiquement impossible de recenser les violences symboliques dispensées par les médias en faveur des dominants. Les unes, les articles, les émissions, les entrefilets, qui imposent à flux massif et constant l’hégémonie d’une classe, d’une caste. Une violence autolégitimée et euphémisée par ceux qui la pratiquent. Responsables du contenant et de l’interprétation du contenu.

J. L. Mélenchon est condamné. Sa violence "minoritaire" ne reçoit aucun écho dans un environnement structurellement hostile. Tenter de décrire un système médiatique dans ce système médiatique est voué à un échec infini. Tant celui-ci tend vers un seul objectif, la normalisation du « débat ». Il sera sempiternellement relégué au rang des trublions vociférants. Et on lui soumettra sans cesse l’argument de la bienséance comme passe-droit au cercle de la raison : en somme, se conformer, se plier aux règles (des médias de marché truffés de journalistes de marché) que lui-même tente ingratement de dynamiter.

Vogelsong – 26 mars 2013 – Paris

La gauche et l’électeur, ce con

"Dans cette bataille qui s’engage, je vais vous dire qui est mon adversaire, mon véritable adversaire. Il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera donc pas élu, et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance." F. Hollande au Bourget le 22 janvier 2012

L’électeur est très con. Il décuple cette propriété avec acuité quand il s’agit de juger, expérience faite, des réalisations de la gauche. Cette gauche prometteuse qu’on élit une fois par décennie, quand les astres sont propices. Une gauche à qui l’on tient rigueur, plus qu’aux autres, de ce qu’elle pérore dans les meetings, de ce qu’elle aligne dans ses tribunes. Parce que la question finalement ne se résume pas aux mensonges éhontés dont tout le monde sait qu’ils sont l’opium de la politique en démocratie d’opinion. Non, les questions peuvent se résumer finalement à : La situation a-t-elle évolué positivement entre avant et après ? L’espoir est-il plus grand ou plus mince avant qu’après ?

lci-pierre-moscovici-est-invite_3na8v_1kk6dzCe que la gauche*, celle qu’on élit, s’échine à faire chaque fois qu’elle détient les rênes du pouvoir, c’est de détruire sa propre idée. C’est le lot de toutes les générations de primo électeurs du socialisme de contempler sidérés l’insignifiance de leur choix. De comprendre, mais un peu tard que le mince espoir de gauche qu’ils avaient secrètement glissé avec leur bulletin relevait d’une nigauderie. Ce que la gauche de gouvernement nous apprend sans cesse, c’est qu’il n’y a pas d’espoir,  aucune possibilité de renversement. Elle inflige cette froide leçon à chaque cohorte de citoyens progressistes. Détruisant de ce fait ce qui fait sa propre essence. Tuer l’espoir quand on veut l’incarner s’avère sacrément paradoxal.

Il faut laisser ce sale boulot à la droite. Tuer l’espoir. C’est son rôle. Celui de l’adulte patriarcal. Qui vient rappeler à chaque moment que rien n’est possible. Que tout fatalement se négocie avec âpreté. Et que chaque fois que l’on entrera en conflit d’intérêt avec des dominants on y laissera de bonnes poignées de plumes. Y entendre qu’il est préférable de ne pas troubler l’ordre de choses, sous peine d’une nouvelle tonte. Et de laisser ces dominants, sous les oripeaux « libéraux » parachever l’œuvre conservatrice. De la société de soumission, stratifiés, minéralisés par les miracles du marché.

C’est que la promesse de gauche est forte. Considérer l’autre comme un autre moi n’est pas une mince histoire. On n’est pas dans le prosaïque équilibre des marchés financiers, où dans la terrifiante mise en abyme par le journaliste majordome des affres du déficit budgétaire. C’est toute une vision de la société que l’on prête intimement à l’homme politique qui se prétend « de gauche ». Même pour le citoyen, ce con d’électeur, non politisé, qui perçoit de façon ténue qu’entre la solidarité et la guerre de tous contre tous, il y a plus qu’une nuance.

Le problème c’est que la gauche inflige à ce con d’électeur le cuisant rappel des mensonges de sa propre idée. Et encore une fois pas de mensonges programmatiques, qui ne sont qu’une mise en application de quelques concepts de communication, mais des mensonges fondamentaux, c’est à dire  de l’image que l’on se fait de la Politique. Notons à propos des mensonges programmatiques qu’en substance, ils se résument souvent à de la méthode Coué, ou à des imprécations du style « nous ferons baisser le chômage… ».

Au lieu de ça, la gauche, celle qu’on élit, s’entête dans le gagnant-gagnant. Tournure d’esprit qui fait croire aux dominés qu’ils pourraient, de concert avec les dominants, voir leur situation s’améliorer. Comme si on pouvait multiplier les pains. Or dans un monde de rareté et d’antagonismes d’intérêts, il y aura toujours un créditeur et un débiteur. Et souvent ce sont les mêmes.

Alors ce con d’électeur va passer son tour pendant une décennie. En attendant que les astres soient propices…

*Pour souci de clarté, nous écarterons les tenants de la gauche libérale, sous le faux masque conservateur, et la gauche « Michéenne », qui se veut populaire, haletante derrière le créneau politique du FN, qui relève d’un conservatisme douteux. Les deux ayant bien décrypté les signaux médiatiques pour s’y faire des places de choix.

Vogelsong – 17 mars 2013 – Paris