La rééducation nationale

« Quel est le docteur Frankenstein qui a créé ce monstre ? Affirmons-le clairement, parce que cela a des conséquences : ce sont les États-Unis. Par intérêt politique à court terme, d’autres acteurs – dont certains s’affichent en amis de l’Occident – d’autres acteurs donc, par complaisance ou par volonté délibérée, ont contribué à cette construction et à son renforcement. Mais les premiers responsables sont les États-Unis. Ce mouvement, à la très forte capacité d’attraction et de diffusion de violence, est en expansion. » General Vincent Desportes à propos de Daech

Si sombre est cette époque pour qu’à l’unisson, nous décidions de mettre en suspens toute tentative d’explications et de nous réfugier dans des expédients intellectuels. Le dépliage de causes et de conséquences des évènements dramatiques qui ont frappé la France en janvier 2015 sont complexes et multifactoriels. Mais au final, une fois pris le recul et dépoussiéré de tous les parasites émotionnels le message du gouvernement peut se résumer abruptement à : L’école de la République va devoir supporter les impérities politiques de 30 ans d’ignorance, les errements géostratégiques de N. Sarkozy en Libye et plus tragiques, ceux de G. W. Bush dans ses aventures irakiennes.

Disclaiming

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Christopher Dombres

Soyons clairs, tout d’abord, il n’est pas question ici de 1/ minimiser les risques d’attentats, 2/ d’ignorer la nécessaire prise en compte de la surveillance et du renseignement pour se prémunir le mieux possible des risques  3/ de décréter que tout va bien. Les sobriquets en ces temps de surveillance et de punition s’abattent comme à Gravelotte et si l’on n’y prend garde, de se choper celui d’ « angélisme multiculturaliste » doublé de « culture de l’excuse ». Ce dont il vaut mieux, compte tenu de l’ambiance, se garantir.

Par quelle magie les guerres qui secouent le monde et déstabilisent des régions lointaines peuvent revenir au cœur même de l’Europe ? Alors que les clercs médiatiques tiennent l’explication sur l’enchainement des évènements. C’est  simple et limpide. Il n’y en a pas. Ce qui est arrivé est arrivé par le simple fait que ceux qui l’ont commis étaient issus d’une communauté religieuse et ethnique. Point.

Les experts savaient, eux

Le tour d’horizon vertigineux de ceux qui avaient tout prévu ressemble à une plongée en eaux troubles.  Leurs solutions sont élémentaires : soit la dilution dans un moule mythique Républicain (version la plus soft), ou l’évocation d’un grand refoulement hors des frontières de la France d’une partie de la population triée sur des critères éthnico-religieux (version hard). Si cette dernière solution est totalement aberrante, elle en dit long sur ce qui est intellectuellement possible aujourd’hui. Quant à la répétition pathologique des principes de la République comme des Mantras qui pourraient nous protéger des mauvais sorts, elle relève souvent d’une infirmité politique. Sachant que ces principes, liberté, égalité, fraternité et l’adjuvant de laïcité ne concernent qu’une maigre partie de la population. Celle qui n’en a absolument pas besoin. Les progressistes où ceux se qualifiant comme tels, ont décidé que l’école serait le lieu des rectifications. C’est certes plus constructif que le bannissement de populations, mais est-ce bien raisonnable (et efficace) ? À part gesticuler sur de grands principes pour se rassurer. On se souviendra également que pour la majorité des experts et des politiques, l’école et l’éducation n’était, il n’y  pas si longtemps, qu’un centre de coûts qu’il fallait « reformer ».

Le triomphe du courtermisme

On voit ici la tentative de filtrage d’une génération d’enfants que l’on soumet aux aléas des inégalités, mais que l’on souhaite redresser par un martelage idéologique de principes qu’on ne leur applique pas (égalité zéro, liberté zéro, fraternité zéro). Égalité Zéro, il faudrait évaluer combien de citoyens de Neuilly sur Seine possèdent autant que toute la ville de Grigny.
Liberté Zéro, à part celle de rester ad vitam dans les mêmes barres d’immeubles. Fraternité zéro,  facilement identifiable par le flot de haine déversé à longueur d’antennes sur la populace dangereuse. Quand au saupoudrage de laïcité, il sert souvent de paravent à la bouc-emissarisation. La seule issue est l’échec. Et sur le long terme, une catastrophe.

Les perdants du système perdent donc deux fois. Parce qu’en plus de subir les remontrances outrées de ceux qui faillissent depuis des décennies dans leur gestion de la ségrégation entre dominants et dominés, il faut aussi embarquer de nouvelles prérogatives scolaires. La normalisation des enfants dans le moule républicain. Dont on ne connaît pas bien les contours. En d’autres termes, et dans l’esprit étroit des gouvernants, la transformation des élèves des quartiers difficiles, terme euphémisant pour parler de zones économiquement abandonnées, en jeunes têtes blondes issues de la France rêvée des années 1920. Cette école qui ne réussit pas à donner à chacun la possibilité de gagner sa vie dans la jungle concurrentielle du marché va devoir se coltiner la mise aux normes des cerveaux réfractaires.

Vogelsong – 26 janvier 2015 – Paris

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Manuel scolaire ou de propagande ?

“Inscrite dans le Code de l’éducation, l’éducation à la sexualité doit avant tout reposer sur une démarche éducative qui répond à la fois à des questions de santé publique et à des problématiques concernant les relations entre garçons et filles non à des théories fumeuses.” Extrait de la lettre des 80 députés de la majorité adressée au ministre de l’Education

Privatiser totalement l’éducation relève de la pure chimère. S. Sihr de SNUIPP-FSU relevait au micro de France Inter que même les pays les plus en pointe sur la dérégulation ne s’y sont pas essayés. Trop couteux surement, mais surtout d’une complexité logistique que seule une administration dont la vocation est le bien commun peut supporter. Il est nécessaire de garder un système dual, dans la perspective de cranter les niveaux d’instructions. Et ainsi d’ouvrir des brèches pouvant servir le marché de niche de l’éducation privée. Mais au-delà de ces aspects de pur marketing, les lobbies n’abdiquent pas. La sous-traitance idéologique qu’elle soit d’ordre économique ou sociale s’avère pleinement envisageable dans une structure de service public. Les controverses récurrentes sur les manuels scolaires en donnent un édifiant aperçu.

“Si l’entreprise souffre d’une mauvaise image auprès des jeunes, c’est à cause de l’école” c’est sur ce constat lapidaire que se conclut le rapport de T. Lanxade président de Positive Entreprise. Un rapport datant de 2008 qui précède les recommandations du MEDEF de 2006 portant sur l’aspect partial des manuels scolaires en économie. Les ouvrages seraient gorgés de références inadéquates et nuiraient à l’image que l’on se fait de l’entreprise, en y préférant le misérabilisme social hérité du marxisme et du postmarxiste sociologique (de P. Bourdieu et consorts). Expurger les critères sociétaux de chômage, salaire, inégalités pour glorifier les conquêtes de l’économie néo-classique, en substance celle du libre marché et de l’entreprise. Ayant totalement colonisé l’espace public urbain, la quasi-totalité des consciences, les lobbys entrepreneuriaux s’attaquent aux racines, l’enseignement scolaire. L’objectif étant d’oblitérer toute perception critique sur le système économique dominant, dans un contexte de crise endémique, d’inégalités croissantes, et de baisse de niveau de vie. Laver de toute responsabilité (comme le chômage de masse) les acteurs majeurs du paysage économique contemporain, des écueils dont ils sont en partie responsables. Et Gommer ce qui déplait, c’est à dire une approche globale des rapports sociaux, en pensant qu’il est possible d’atténuer le mal. Substituer l’approche critique par l’inconnaissance, en vue de modifier l’ambiance, la rendre plus propice et donc supportable.

Deux enseignantes dont une se qualifie d’athée et d’ancienne socialiste, fustigent la théorie du genre dans les manuels scolaires de SVT, l’une d’elles estime « (qu’)enseigner la théorie des genres revient à remettre en cause Darwin et à enseigner le créationnisme ». G. Clerc journaliste militant catholique décrit cette approche comme “d’imposer une idéologie fabriquée aux États-Unis et dont le caractère philosophique, militant, voire intrusif, est patent.” Une lettre de 80 députés de la majorité adressée au ministre de l’éducation “alerte” le ministre sur les pratiques de certaines formes de sexualité. Ce qui horripile ces députés soutenus par les théoriciens vaticanistes, est que le conditionnement social puisse influer sur le sexe. En l’occurrence, qu’une inadéquation de genre puisse exister entre le sexe biologique et le sexe social. Bien que ne citant pas la théorie du genre sexuel, le manuel Hachette par exemple l’évoque de façon tacite : “Le mineur (de 15 à 18 ans) est libre de ses orientations sexuelles, c’est-à-dire qu’il peut avoir des relations sexuelles soit avec un homme soit avec une femme”. En introduisant une transdisciplinarité sociale, on approche un peu plus le réel, dans sa complexité et sa diversité. Approche perçue d’un très mauvais œil par une partie du corps social conservateur. Pour qui la simplicité tient lieu de compréhension…

Que cela soit pour modifier, amender, enrichir les programmes scolaires, il est patent (ici aussi) de constater que l’école sert de miroir aux tensions de la société. Et certaines fois de prétexte pour affirmer son idéologie. Quand il a fallu stigmatiser la religion musulmane, on a pointé le sanctuaire éducatif pour contraindre à la “laïcité”. Quand il faut normaliser les inégalités sociales, on trouve plus commode de positiver les bienfaits du management. Quand il est préférable de nier l’existence d’un sexe social, à défaut de l’agonir, on préfère le cantonner aux aspects strictement biologiques. Faute de démanteler l’école publique, les potentats qui dominent la cité aimeraient l’asservir pour qu’elle corrobore leurs thèses. Une manière de sous-traiter leurs théories par le secteur public.

Vogelsong – 5 septembre 2011 – Paris

La démocratie en question : l’école

Chaine initiée par Aequalis transmise par Jean-Paul Oury – « Que proposeriez-vous immédiatement si la démocratie directe existait en France ?« 

Quintessence utopique de la démocratie, la question initiée par le peuple soumise à la votation du peuple. Un petit exercice fictif consistant à trouver la question cruciale pour changer, faire évoluer la France, pays paralysé par la névrose. Passer le peuple à la question fermée n’est pas chose aisée. Trop évanescente c’est le sentiment d’éloignement. Trop prosaïque c’est risquer la futilité.

Pourtant, il n’y a pas de problème local qui ne soit la conséquence d’une situation générale. Partant de ce principe, et s’adressant à l’intelligence du citoyen, on doit prendre le risque d’aborder une situation générale, conceptuelle pour en tirer des règles de vie globales, démocratiques et finalement intimes.

L’éducation est la base d’une société civilisée. Un Homme instruit dispose du libre arbitre. Un Homme instruit est un acteur préparé à la démocratie et son exercice. Un Homme instruit échafaude continuellement des plans d’évasions à ses servitudes. Dans cette perspective, la question idoine soumise à approbation directe se formule :

  • « Doit-on mettre en œuvre tous les moyens possibles pour que l’école publique et laïque soit un lieu de réussite ? »

Un projet de connaissance et de partage plutôt que d’accaparement et de possession

Etant entendu que le concept de réussite demeure une notion plastique facilement détournée. Elle n’est ni l’asservissement de l’autre par la richesse, ni la domination par les symboles, ni l’infatuation égotique nourrie par sa propre quête individuelle effaçant l’autre. Les « moyens » étant entendus comme ressources physiques, personnels, matériels et infrastructures. Mais surtout par des ressources morales, de nouveaux paradigmes, de nouvelles approches qui ne sont pas essentiellement axés au dressage à la compétition.

Cela implique que l’école telle qu’elle est aujourd’hui est une usine de clonage social. Un lieu de soumission à l’autorité d’un modèle hiérarchique. Un environnement où l’épanouissement individuel des enfants hors contexte compétitif est oblitéré. L’école telle qu’elle est aujourd’hui, est le premier réceptacle de la misère sociale et affective, la ligne de front du désoeuvrement sous toutes ses formes. Elle est au mieux, une structure qui sous certaines conditions façonne un esprit critique et arme pour un monde de domination et de déchirements. Où les meilleurs au départ, sont les meilleurs à l’arrivée. Ceux qui gagnent dirigent les légions marchandes du combat planétaire. Ceux qui surnagent perpétuent le système en formant les futurs vainqueurs et perdants, ou bien veillent au bon fonctionnement logistique du système. Et enfin, ceux qui échouent et finissent dans les cohortes consommables, la piétaille insignifiante des colonies de la rareté.

Cela implique que la « sanctuarisation » de l’éducation ne soit pas une formule anesthésiante destinée à rassurer les parents dans la perspective de l’abandon de leur progéniture aux méandres du système normatif scolaire. Mais une mobilisation massive des moyens nationaux pour faire du système éducatif, un lieu d’émancipation, d’échange. Où la réussite de l’Homme en devenir n’est plus une obligation de moyen, mais de résultat.

Vogelsong – 28 janvier 2010 – Paris

Une mobilisation citoyenne pour l’école publique

Vendredi 23 janvier 19h, école élémentaire des Amandiers, Paris 20e. Une trentaine de parents participe à « une nuit des écoles« . Objectif, s’informer des conséquences des lois Darcos.

img_7133aUn collectif est déjà constitué. Il comprend des enseignants et des parents d’élèves. Depuis des semaines, ils mènent des actions pour sensibiliser plus largement. « Quand on lit le programme de réformes du gouvernement, on trouve les syndicats un peu mous du genou » s’étonne une chef d’entreprise qui scolarise son fils aux Amandiers. Aucun de ces citoyens « désobéissants » n’est affilié à un syndicat ou un parti. « On pioche des infos sur le site de la FCPE ou d’autres, on fait connaître notre action aux médias, syndicats et partis politiques. Personne n’est encarté » déclare un membre du collectif.

La soirée commence par la diffusion d’une interview de P.Meyrieu. Il décrit dans le jargon les conséquences pédagogiques des réformes initiées à partir de mai 2007. Une vingtaine de minutes de mise en bouche, où l’universitaire met en garde contre les vieux réflexes de la droite au pouvoir : mettre à mal l’école publique, en commençant par la maternelle. Il expose par le menu les méthodes habituelles de destruction. Il fait l’analyse du discours « décliniste » dont abuse N.Sarkozy pour « réformer ». Les prétextes principaux sont l’illettrisme et une supposée baisse du niveau. Les jeunes français mutileraient la grammaire et l’école primaire en serait responsable. En réalité, c’est l’ensemble de la population qui lacère la langue de Molière, pas seulement de jeunes incultes. Les parangons de l’école d’antan (toujours meilleure) appuient lourdement sur la faible valeur que confèrent les diplômes et le niveau d’instruction des enfants aujourd’hui. Pour P.Meyrieu, il s’agit justement et simplement d’un conflit de générations. Les uns ne supportant pas le dépassement réel et symbolique des autres.

Deux jours plus tôt, sous les ors et devant les médias, dans une conférence de presse nombriliste, X.Darcos exhibe un nouveau hochet : l’absentéisme. Il propose cinq mille emplois pour parer à ce fléau. Après l’éradication (partielle) des RASED, pour lutter contre l’échec précoce, le mâtin de N.Sarkozy déploie des gardes-chiourmes. Toute l’ambition du gouvernement peut se résumer là : on remplace des professionnels bien formés et pérennes par des smicards précaires. L’inconstance et la duplicité deviennent la caractéristique principale dans la gestion de l’éducation nationale par les équipes de X.Darcos. Ont-ils un instant fait le lien entre échec scolaire et absentéisme ?

Au sous-sol de l’établissement des Amandiers, après l’échange de gâteaux, de thé et de sourires, on constitue deux groupes de paroles et un binôme. Les premiers comportent des professeurs, des parents d’élèves déjà mobilisés et « les nouveaux arrivants ». Et, un parent explique spécifiquement les réformes à un père malentendant.
« Cela fait chaud au cœur de vous voir aussi nombreux » lance un professeur à l’assemblée. En effet, l’essentiel des parents présents est là pour la première fois. De multiples thèmes sont abordés, les RASED, les EPEP, la mise en concurrence des établissements, les évaluations. Mais principalement la vision de l’école d’un gouvernement qui n’a que faire d’une éducation de qualité et gratuite pour tous. Et qui  le montre ostensiblement.

L’auditoire est attentif. Mais aussi fataliste. « Sarkozy s’en fout de ce que l’on dit » lance le père d’un élève. « Darcos a reculé avant Noël » lui rétorque-t-on. La population du soir est loin des luttes, des immigrés africains en majorité. Le directeur confie : « ce soir ce sont des nouveaux, des gens que l’on n’a pas l’habitude de voir, les bobos, eux, ne sont pas là« .

Dans cette école, tous les mardis les parents organisent une occupation. Sans perturber les programmes. Le symbole est fort. Des citoyens se mobilisent pour défendre l’école publique et gratuite pour tous. « Nous (ndr : les enseignants) ne sommes pas beaucoup (ndr : 10), c’est grâce à vous que le mouvement prendra de l’ampleur » leur explique un professeur. Le corps enseignant savoure une autre victoire. Dans l’après-midi, seuls 2 des 26 élèves de CM2 étaient présents pour l’évaluation imposée par le gouvernement.

Avant de se séparer, on organise les suites du mouvement. L’occupation de l’établissement va être reconduite. De plus, lors de la prochaine manifestation nationale on marchera et on fera du bruit, beaucoup de bruit. On se motive : « Il ne faut pas écouter les médias qui pêchent les informations au rectorat. La semaine dernière, ils annonçaient 20 établissements occupés à Paris. En fait, il y en avait 19 dans les 20e et 14 dans le 13e…« .

Autour les enfants chahutent.

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Vogelsong – 27 janvier 2009 – Paris

Photos : S.Reuno

Album photos

Liberté – Equité – Rentabilité : nouveau credo de l’éducation (Partie 2)

« Je suis à l’aise dans le sarkozysme. L’énergie, le courage et la volonté du président me séduisent beaucoup », c’est sous la plume hagiographique de la consternante S.P.Brossolette que X.Darcos déclare sa flamme au petit président. Pas étonnant, le très libéral et conservateur « maroquin » de l’éducation administre à l’institution un traitement de cheval. Les programmes sont méthodiquement sabordés, pour faire de l’élève une machine à apprendre.

Loué par le chef de l’état et faisant partie du cénacle des sept du gouvernement bis, le lettré ministre met sa patte sur les nouveaux programmes. Objectif : retour aux fondements de l’éducation du 19eme siècle. Pour exécuter ce bond en arrière, il n’eut aucun mal à piocher dans les ouvrages récents de réactionnaires tels que J.P.Brighelli ou M.Le Bris. Ils incarnent les nouveaux mentors, dont la télévision raffole et qui ont l’antenne ouverte pour éructer sur la faillite du système scolaire français. Ces fiers-à-bras ont simplement repensé l’éducation telle qu’on la pratiquait il y a cinq générations. S’appuyant sur les chiffres alarmants de l' »illetrisme » scolaire, pouvant écrire à peu près n’importe quoi (sans être châtier par un journaliste consciencieux), s’exprimant à tort et à travers, ils jouent, à heures de grande écoute, sur la corde émotionnelle du parent inquiet qui en pince pour son marmot. « La fabrique du crétin », titre évocateur, fit par l’auteur et sa gouaille un carton sur les plateaux télés et, par là même, dans les foyers. Il put bramer que l’égalité fait le lit des inégalités (sic), que tous nos maux viennent de 1968 (tiens ?), que les enfants passent le plus clair de leur temps en sorties pédagogiques plutôt qu’en leçons d’algèbre. Les parents adorent.
Les programmes en prennent un sérieux coup. C’est le grand retour des blouses grises et de la baguette en bois. Le « par cœur » qui était dans la panoplie des méthodes devient systématique. Le « b-a ba »en lecture aussi. On revient à l’âge primaire de la didactique, ou plutôt au bourrage de caboches. Les nouveaux programmes sollicitent un retour aux « fondamentaux », c’est-à-dire le français et les mathématiques. Qui laisse croire, au passage, que ces matières étaient délaissées. Dans le même temps, 72 heures vont être supprimées. Donc, au « détriment de l’ouverture sur le monde, de toute la culture humaniste (histoire, géographie, sciences expérimentales), de la pratique artistique (musique et arts visuels) et informatique. Les matières d’épanouissement et de culture vont passer automatiquement par pertes et profits »*. Cela en dit long sur la considération que ces « pédagogues » ont pour l’enfant. Ce réceptacle vierge à inculquer.
On observe aussi un glissement sémantique prodigieux, « l’expression écrite » est remplacée par « la rédaction », « la poésie » par « la récitation », « l’éducation civique et citoyenne » par « l’instruction morale et civique ». Va-t-on chanter l’hymne national lors de la levée des couleurs ? On ne badine plus en Sarkozie.
D’autre part, en maternelle l’ambition des programmes n’est plus « apprendre à vivre ensemble », mais « apprendre à être élève ». Nettement plus dans l’air du temps utilitaro-individualiste.
Les français semblent oublier que ce sont leurs enfants que l’on livre à cette industrie. Comme des boîtes vides, bonnes à garnir.
La contestation a fait long feu. Peu (pas) appuyé par les parents, dépassé par le calendrier balnéaire, mené par des leaders syndicaux proprement apathiques (et incompétents), le mouvement s’est inéluctablement étiolé. Chez les intellectuels c’est le calme plat. P.Meirieu est, pour un temps, sorti de sa tour d’ivoire pour pousser une lente complainte. Mais seulement après avoir été mis nommément en cause pour son pédagogisme. Le sujet est pourtant essentiel, mais c’est symptomatique de l’attitude négligente de tout un pays tétanisé par un pouvoir « autiste ».

-A suivre-

vogelsong – 2 septembre 2008 – Paris

*Propos de Y.Vlahovic, professeur en Loire-Atlantique

Liberté – Equité – Rentabilité : nouveau credo de l’éducation (Partie 1)

L’Éducation Nationale prend de plein fouet les ajustements structurels imposés par la nouvelle donne politique et économique. Pour obtenir des résultats chiffrés, un gros travail de sape idéologique est accompli.

L’opinion, ça se travaille ! Les gouvernements successifs ont parfaitement intégré ce point. Les personnels d’enseignement sont en première ligne du dénigrement, et ce depuis plus de deux décennies. Premier budget de la nation (75 milliards, 19%), et domaine sanctuarisé. Pour une nation développée, l’instruction est un investissement en croissance et développement. La génération d’après guerre raisonnait comme V.Hugo, « quand on ouvre une école, on ferme une prison ». Ce paradigme est mort, enterré.
Prosaïquement, les professeurs et instituteurs sont généralement affublés de sobriquets « plaisants ». Planqués car fonctionnaires, ils disposent du privilège de l’emploi à vie. En période de chômage de masse, la communication moderne a bien orchestré les frustrations de salariés jetables (et jetés). Objectif : stigmatiser ce corps épargné par la précarisation générale et toujours rétif aux partis conservateurs. Il est très facile de convaincre un smicard quotidiennement laminé que les fonctionnaires ont un avantage « royal ». Celui de ne pas être bringuebalé par une structure financière versatile. Ce raisonnement est d’une probité douteuse, on sent poindre la jalousie et le nivellement par le bas : « J’en bave, je ne vois pas pourquoi les autres non ? ».
Éducation Nationale, un refuge ? Il faut remettre les choses dans l’ordre, la crise de vocation n’est pas imputable à l’Éducation Nationale, mais à l’environnement économique. Qu’une partie des diplômés de la faculté ait choisit le professorat par défaut est indéniable. Mais cela s’est produit sous la pression du marché de l’emploi et non pas par une subite crise de farniente générationnelle.
Fainéants aussi. Il est aujourd’hui de notoriété que les fonctionnaires dans l’ensemble forment une tribu d’assistés très peu productifs qui vit aux crochets des salariés privés (eux très productifs, bien sûr) et qui paient de lourds impôts. Les professeurs et instituteurs cumulent, en plus de ces tares, quelques autres défauts irrémédiables. D’abord les congés, prérogative absolument intolérable pour le salarié « marchéisé » qui se lève tôt même en juillet. Ensuite il y a les émoluments supposés pharaoniques pratiqués dans l’Éducation Nationale*. Cerise sur le gâteau, ils sont payés même durant les deux mois d’été (où ils glandent à La Bourboule)**. En somme, c’est le genre de lieux communs que l’on enfile comme des perles depuis de nombreuses années.
Le paradigme de l’utilitarisme est aussi passé par là. Toujours vecteur d’instruction, le professeur est maintenant aussi perçu comme un prestataire de services. Pour les familles, il doit d’abord être performant dans la transmission du savoir avec une quasi obligation de résultats, mais en plus, il doit faire office de gardien d’enfants. Cet aspect est devenu primordial pour les parents qui travaillent et X.Darcos ne s’y est pas trompé en instaurant un service minimum de garderie. Cette astreinte ne concerne pas l’instruction, mais bien le fait de veiller sur les marmots durant les jours de grève, étant entendu qu’aucune transmission de savoir n’aura lieu. La suppression du samedi dans l’emploi du temps s’adresse directement aux parents.
Institutionnellement, les attaques sont venues de tous bords. Le pachyderme de gauche C.Allègre déclarait vouloir « dégraisser le mammouth ». Formule subtile pour notifier à la profession qu’elle est pléthorique et bouffie d’avantages. Grossier dans la forme, il avait au moins le mérite de la clarté. En 2005, un rapport de la cour des comptes sous la houlette de P.Méhaignerie stipulait que 32 000 équivalents temps plein de professeurs n’étaient pas devant les élèves. Plus vicieux. On entendit les cris d’orfraie des contribuables fourbus constatant que le fruit de leur labeur était dilapidé. Récemment l’inculte président N.Sarkosy voulait « revaloriser » le métier d’enseignant (et de gardien d’enfants). Son mâtin X.Darcos annonce une prime d’entrée dans le métier. Des sous-entendus lourds de sens : ce métier, aurait-il, au fil des ans et des coups de boutoirs perdu sa valeur ?

– À suivre –

*Un professeur des écoles commence sa carrière à 1 500 euros par mois sur 12 mois pour finir après 30 ans de service à 2 700 euros
**C’est faux, la rémunération est lissée annuellement

vogelsong – 24 Août 2008 – Paris