Liberté – Cupidité – Chacun pour soi !

« Tu gagneras mon pain à la sueur de ton front. » Inconnu

France Inter dans sa revue de presse du 20 octobre 2014 relayant le gratuit 20 Minutes s’est fait l’écho d’une étude menée par le CREDOC. Les Français ne croient plus en l’État providence affirme l’article, « l’idée que les individus doivent se prendre en main se propage ». S. Hoiban auteure de l’étude affirme que cette « tendance libérale » progresse depuis 15 ans, et davantage cette année. De surcroit ce phénomène toucherait les classes défavorisées.  Si cela peut réjouir la Fondapol, l’institut Montaigne, l’UMP, l’UDI et même une grande partie du PS ce type de conclusion pose aussi certaines questions. Quant à notre modèle politique, la diffusion des idées et la transmission dans les médias.

Le libéralisme prolétarien

IMG_2935Le libéralisme plutôt vu comme un modèle favorisant les nantis trouve une réponse contre-intuitive, et serait aussi, maintenant, un modèle voulu par les classes populaires. La débrouille sans l’aide de l’État (-Providence) serait préférée par les Français qui se débrouillent déjà. Avec comme corollaire une impossibilité des pouvoirs publics à résoudre les questions sociales (chômage, précarité, santé). L’échec de l’État dans sa gestion des questions sociales provoquerait une telle prise de conscience que, éclairés par les vertus du chacun pour soi, les plus démunis préféreraient s’en remettre à eux-mêmes et leurs (faibles) moyens pour s’en sortir. Or ce qui se passe depuis plusieurs décennies n’est pas un échec des politiques publiques envers les plus démunis.  Mais la conséquence d’une remise en cause ininterrompue des prérogatives protectrices de l’État sous couvert de réduction des déficits, de compétitivité et autres justifications plus ou moins farfelues des fondamentalistes du marché. Ce qui mène à l’échec, c’est la dérégulation et le désarmement progressif de l’État dans sa mission de protection sociale. Car il n’y a plus à proprement parlé plus d’Etat-Providence.

Le désarmement unilatéral de l’état

Les gouvernements successifs de « gauche » comme de droite ont organisé l’abaissement des normes sociales, en termes d’assurance chômage, de précarité dans l’emploi, de couverture santé. Mais ce sont aussi privé d’énormes moyens financiers pour mener les politiques sociales. Or, on a savamment désynchronisé les causes du recul de l’État social et les conséquences de celui-ci. Typique de la novlangue liberale. En d’autres termes, on a tenu un discours restrictif sur les dépenses et les recettes publiques sans expliquer quels en sont les effets sur le réel. La communication politique s’est bornée  à tenir un discours consternant sur la gestion de l’État en bon père de famille. Sans préciser que le bon père de famille livrait sa progéniture aux aléas du marché.

Or dans la vraie vie, les conséquences sont dévastatrices. Le discours de l’État trop dépensier inonde l’espace public et fait consensus, tandis que les citoyens les plus exposés constatent une dégradation massive de leurs protections face aux aléas sociaux. Il n’est pas étonnant qu’ils considèrent, à raison, le système inefficace.

Répondre sans penser

L’historien David Van Reybrouck considère les études d’opinion comme des réponses que l’on donne lorsque l’on ne pense pas. Ou plus. Les participants de l’étude du CREDOC ne sont pas idiots et leurs réponses sont surement données en conscience. Mais certainement sans le recul nécessaire pour aborder l’organisation sociale dans son ensemble.  Or ce qui manque pour tirer réellement des conclusions, c’est un débat de fond et pluraliste. Ce que cette étude peut démontrer, à la limite, c’est que le modèle de redistribution couplé à l’austérité budgétaire ne fonctionne plus pour les pauvres. Que la stratégie de l’offre affiliée à la baisse des dépenses publiques est inopérante.

Les classes populaires, désirent-ils glisser vers un modèle encore plus libéral avec toutes les conséquences que cela implique ? C’est un autre sujet, et ne peut être tranché qu’en portant sur la place publique les causes et les conséquences de ce type d’option politique. C’est-à-dire qu’est-ce qui se passe réellement, au paroxysme du  chacun pour soi, quand un proche cumule trois jobs, qu’il est handicapé, ou lorsque qu’il est atteint par le cancer.

Vogelsong – 21 octobre 2014 – Paris

Mélenchon : Violence Versus Violence

« C’est une des raisons qui font que les journalistes sont parfois dangereux : n’étant pas toujours très cultivés, ils s’étonnent de choses pas très étonnantes et ne s’étonnent pas de choses renversantes… » P. Bourdieu – Sur la télévision

Sarkozy maniait l’invective sans objet. Un parler cash qui n’impliquait aucune remise en cause d’un ordre établi. Il mimait une connivence populaire. Ce bon client convenait plutôt bien aux médias. On s’est bien esbaudi d’un « casse-toi pov’ con », mais la relégitimation s’est faite quasi instantanément. Parce que cela ne signifiait rien. Ne dérangeait pas en tout cas. La mise au pilori de J. L. Mélenchon et des membres du Front de gauche sur le registre de la malséance qui nuirait au bon déroulement du débat politique est d’un tout autre ordre.

20Il n’échappe à personne que J. L. Mélenchon dit des choses. Et des choses fortes sur le fonctionnement global de la société de marché. Il n’échappe aussi à personne qu’il les dit sur un ton qui tranche avec la petite musique lénifiante des invités permanents du Spectacle des médias. Ce Spectacle qui ne renâcle pas aux parodies de débats où le verbe est haut. Du moment que rien ne se dit. Où que ce qui se dit est dans le cadre strict de la pensée dominante. On a vu L. Parisot patronne du MEDEF hurler sur O. Besancenot à propos de l’amnistie sociale. On entend régulièrement M. Le Pen s’époumoner sur la menace étrangère. Défendre l’Olympe symbolique ou vomir sa xénophobie fait partie du pain quotidien des médias de masse. Il s’agit, là, d’une violence maitrisée bien en phase avec les préoccupations journalistiques (que l’on présente comme des sujets prioritaires pour les Français).

Or ce qui tranche avec J. L. Mélenchon c’est qu’il entre en collision avec l’ordre économique dominant et ceux qui le propagent. Notons au passage que l’ordre économique dominant se satisfait pleinement des outrages xénophobes. Créneaux vendeurs de papiers et d’espaces publicitaires connexes. Percuter à la fois la pensée dominante et ses séides relève de l’impossible. Comment critiquer un système à l’intérieur d’un système par l’intermédiaire des acteurs qui font le système. De façon automatique, quand le leader du Front de Gauche déboule à France Inter, ses échanges avec les tenanciers de la matinale sont encore plus exécrables qu’avec les représentants de la droite réactionnaire. Ce qui en dit assez long sur le conformisme d’une certaine pensée. Et sa plasticité à la violence extrémiste.

Reste enfin que sur le registre de la violence, personne n’est en reste. Que la violence imputée à J. L. Mélenchon à l’endroit de quelques journalistes repus n’a aucune équivalence avec la violence symbolique propagée par les médias où officient ces mêmes outrés. Personne ne s’étonne de la violence distillée par le Journaliste I. Rioufol. Pas une tribune, pas un billet pour dénoncer ou mettre en exergue les appels à la haine quasi quotidiens sur le mode de la France éternelle. I. Rioufol colporte ses miasmes avec bienséance et bonne tenue. Personne ne s’étonne que N. Beytout chaque semaine sur France Inter fasse l’apologie de la domination libérale. Qui n’est rien d’autre que de la violence de classe, exprimée sur un ton soyeux. On pourrait citer en vrac C. Barbier, E. Lechypre, J. M. Aphatie et bien d’autres, interchangeables qui, chacun à leur manière, répandent une violence symbolique, prêtant main-forte à une autre violence, celle-ci bien réelle, du monde sensible.

Il est pratiquement impossible de recenser les violences symboliques dispensées par les médias en faveur des dominants. Les unes, les articles, les émissions, les entrefilets, qui imposent à flux massif et constant l’hégémonie d’une classe, d’une caste. Une violence autolégitimée et euphémisée par ceux qui la pratiquent. Responsables du contenant et de l’interprétation du contenu.

J. L. Mélenchon est condamné. Sa violence « minoritaire » ne reçoit aucun écho dans un environnement structurellement hostile. Tenter de décrire un système médiatique dans ce système médiatique est voué à un échec infini. Tant celui-ci tend vers un seul objectif, la normalisation du « débat ». Il sera sempiternellement relégué au rang des trublions vociférants. Et on lui soumettra sans cesse l’argument de la bienséance comme passe-droit au cercle de la raison : en somme, se conformer, se plier aux règles (des médias de marché truffés de journalistes de marché) que lui-même tente ingratement de dynamiter.

Vogelsong – 26 mars 2013 – Paris

Mediapart face au journalisme assis

« Nous n’accepterons pas éternellement que le respect accordé au masque des philosophes ne soit finalement profitable qu’au pouvoir des banques » P.Nizan in Les chiens de garde

C’est le cul bien vissé sur sa chaise que J. M. Aphatie harangue ses confrères. De son poste d’observation, assis, il distribue ses sociabilités sur la bonne manière de faire le métier de journaliste. J. M. Aphatie, point culminant de l’iceberg journalistique français, phare de la profession qui édicte les règles de bonne conduite dans le landerneau. Pour le savoir-être, il a su mené sa carrière de Politis à l’antenne quotidienne de Canal plus et de RTL, dans ce que l’infotainment à carte de presse fait de plus vulgaire. Pour le savoir-faire, c’est l’ »analyse » goguenarde et conformiste sauce expert économique. J. M. Aphatie recrache fraiches ses lectures de la presse mainstream, mâtinée de péroraison contre les assistés, récitant le mantra de la dette, agonissant l’impôt. Là où il est le meilleur, c’est dans la défense de l’oligarque contre les inquisiteurs publicistes. Il excelle dans cette exquise subversion qui consiste à faire rempart de son corps pour protéger les moins démunis. Dans le cas Cahuzac, il va jusqu’à demander à ses confrères de Mediapart des preuves. Allusion à peine cachée sur l’hypothèse d’une cabale politique échafaudée par la rédaction du pure-player d’E. Plenel, au pire. Au mieux, d’une incompétence crasse des plumitifs qui y travaillent et y enquêtent.

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Christopher Dombres

L’enquête, la grande absente de la presse française. Le scoop, cet objet totalement étranger à une infosphère moribonde, qui ne sait plus comment boucler ses fins de mois. Et qui, au passage, paie le prix d’une brochette de journalistes de terrain des vigiles de la trempe de J. M. Aphatie. Pourquoi enquêter et mettre sur la table des questions gênantes à condition de déployer des moyens journalistiques, alors qu’on peut occuper l’espace à flux tendu d’imprécations Aphatistes.

Que Mediapart se soit planté n’est finalement pas le problème. J. Cahuzac est un oligarque qui ne manque pas de ressort pour se (re)faire une place dans le panthéon hexagonal. E. Woerth, par exemple, (re)tourne déjà sur tous plateaux. Ce qui pose question c’est la façon dont les medias réagissent à la mise en cause d’un ministre. Comme si la réputation de la presse dans son ensemble pouvait pâtir de ce type de révélations (fausses ou pas). Or ce que ce cas met en lumière c’est l’incapacité du monde mediatico politique à gérer sereinement une information qui possiblement pourrait mettre en cause un ministre. Du côté du pouvoir c’est le retroussement de babines, du côté des journalistes installés le dénigrement des confrères. Notons au passage que l’Élysée déclarait « croire sur parole » son ministre. Manifestement une bonne partie de la corporation ne croit pas sur parole Mediapart.

Même si cette affaire tourne court, c’est à l’honneur de Mediapart d’avoir mis sur la table des éléments pouvant constituer une information symboliquement forte pour le fonctionnement et l’éthique de la vie politique. Ce qui est aujourd’hui l’exception, c’est-à-dire la mise en cause nominative des puissants, doit devenir la règle, quoi qu’en pensent les Jean-Michel Aphatie. Et qu’éventuellement, « se payer » un oligarque ne doit pas être un accident journalistique, mais une hypothèse gratifiante dans une carrière. Une chose dont on pourrait être fier. Or la seule chose dont sont fiers la plupart des journalistes est plutôt le carnet d’adresse, et les menus passe-droits accordés par l’Olympe de la république.

Le cul vissé sur sa chaise, le journaliste du Spectacle corrobore ses insignifiantes informations, non pas pour faire du scoop, mais pour griller la concurrence. Dans une course futile à l’info insipide, au néant informationnel. Quant aux Jean-Michel Aphatie, qui jaugent l’opinion chez leurs boulangers parisiens, et qui considèrent les Français comme une réserve indienne, ils dispensent de l’analyse verbeuse et meublent du temps d’antenne vacant. Ne souffrant pas que l’on puisse ternir ce précieux paysage politique, où finalement il se sent si bien. Parce que si des ministres prônant l’austérité (comme lui), se retrouvent mis en cause dans des histoires de transfert de fonds sur des comptes numérotés, c’est aussi de sa crédibilité qu’il en va. Parce que lui aussi soutient mordicus les ventrus.

Vogelsong – 12 décembre 2012 – Paris

Broutilles et Bescherelle (l’affaire Cahuzac)

« Je poursuivrai tous ceux qui reprendront cette calomnie gravement diffamatoire et qui porte atteinte à mon honneur. Y compris ici » J. Cahuzac sut Twitter le 04.12.2012

 L’honneur de J. Cahuzac est en jeu. Mediapart rapporte que le ministre des Finances a détenu un compte numéroté chez UBS en Suisse, et que par la suite, par une ingénierie financière complexe, il a transféré ses fonds vers un paradis fiscal d’Asie. Personne ne sait si c’est vrai. Mediapart qui lance le pavé dans la marre médiatique fait craindre les éclaboussures à ce que le ministre est, à ce qu’il représente. Et seul J. Cahuzac à ce niveau d’information sait s’il a été trainé, à tort, dans la boue. Ce qui est certain en tout cas, c’est qu’il dispose d’une puissance phénoménale pour se défendre. Là réside l’intérêt de ce type de buzz médiatique.

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Christopher Dombres

Les socialistes dans leur ensemble sont assez stupéfiants. Lorsque Mediapart mit E. Woerth dans la plus inconfortable des situations, en pointant ses agissements dans l’affaire Bettencourt, il ne fit aucun doute pour l’opposition de l’époque que le régime était gangréné. Et que cela commençait à exhaler salement. Dans cette pittoresque situation, on s’embarrassa peu du conditionnel pour rapporter les supposés agissements de la clique conservatrice qui siphonnait la cassette d’une milliardaire un peu perchée.

Dans le cas Cahuzac, lorsque Le Figaro reprend Mediapart, il le fait au présent de l’indicatif, tel que l’écrit Mediapart dans l’article originel qui met le feu aux poudres. Pour le Huffington Post, c’est plus nuancé puisque dans la foulée c’est au conditionnel que sont rapportés les faits, comme pour Libération ou L’Humanité. Broutilles et Bescherelle ? Pas certain. On peut mesurer ici à quel niveau se situe le suivisme, voire le soutien plus ou moins appuyé d’un organe de presse à une structure gouvernementale.

Il est assez frappant de voir quelle fut la première réaction du ministre. Colère, véhémence. Mais surtout, menace à l’encontre de tous les colporteurs. Jusqu’aux moindres recoins de Twitter. Ce qui en dit finalement assez long sur la psychologie ministérielle, et la certitude de sa puissance de soumission. Sauf que dans le réel ce type de comportement qui relève surtout du fiasco de communication n’a fait que susciter l’intérêt pour l’ « affaire ».

Or en prenant du recul, on s’aperçoit de la toxicité du comportement de meute, et que l’accusation au présent de l’indicatif implique quasi automatiquement accusation et certitude des faits. On devrait, en toute logique, bien préciser dans chaque phrase, chaque locution que tout ceci n’est qu’imputation et surtout supputation. Car les conséquences sont connues : briser des carrières, des vies, des familles.

Parce que ce qui choque le plus dans cette manière de traiter l’accusation, c’est l’écrin dans lequel on dépose la qualité de ministre. Où certains militants seraient prêts à en venir aux mains pour blanchir grammaticalement un oligarque. Pour rétablir l’honneur bafoué d’un membre du gouvernement. Ancien chirurgien. Millionnaire, culminant haut dans les strates sociales du premier centile des revenus nationaux. La délicatesse avec laquelle la presse a lâché l’indicatif, l’accusatif, pour s’en remettre, circonspecte, aux démentis laisse pantois (voire Le Lab, Le Monde, Le Huffington Post, etc.).

Surtout si on se réfère au tout venant des faits divers mettant en scène concubines et lascars. Où l’on s’embarrasse bien moins de doutes entre les accusations relatées et la véracité des faits. Alors les démentis sourds ne sortent que très rarement des cuisines familiales. Il y a pourtant derrière chaque concubine ou lascar, des carrières, des vies, des familles. Mais personne ici n’est prêt à en découdre. Aucune presse ne fait preuve de cette empathie automatique. Une empathie bien ministérielle.

Vogelsong – 5 décembre 2012 – Paris

Vulgarité, grossièreté, obscénité, l’art de la déploration

« Etre passé de la chair à canon à la chair à consensus est certes un « progrès ». Mais ces chairs se gâtent vite : la matière première consensuelle est essentiellement putrescible et se transforme en unanimité populiste des majorités silencieuses, qui n’est jamais innocente ». Gilles Châtelet dans « Vivre et penser comme des porcs »

Libération singe N. Sarkozy pour affubler de « riche con » un oligarque qui prend ses cliques et ses claques pour d’obscures histoires de cassettes et de magots. Harpagon coutumier des escapades anti gauchistes, puisqu’en 1981, il fit l’insigne honneur aux USA d’y émigrer. Conséquence d’un probable déferlement de blindés soviétiques sur nos vierges contrées. Après 10 années de droite, tantôt libérale, tantôt réactionnaire, souvent les deux, c’est par la déploration que fut accueilli ce léger soufflet à l’endroit de l’homme le plus riche, et donc le plus puissant du pays. Faute de s’enthousiasmer même modiquement en lisant enfin quelque chose de symboliquement violent envers le dominant, une farandole de pleureuses s’est empressée de se couvrir le nez, d’agiter leur éventail, de porter leur poignet sur le front frôlant le malaise vagal.

Christopher Dombres

Christopher Dombres

Les premiers à tirer furent les journalistes du Monde, cet institut de la sagesse et du savoir-vivre. La une de Libération canonnée sur twitter, Samuel Laurent de go pointa la défaite idéologique d’un camp qui utilise les mots de l’autre. Au Monde quand il faut dézinguer un média concurrent, on verse vite dans l’intellectualisme. Au risque même de se couvrir de ridicule tant en y regardant de plus près, le ralliement sémantique de ce même journal (dit de référence) à l’univers managérial est patent. Que ce soit pour l’Europe, l’économie ou l’écologie, la rédaction du Monde n’a aucun scrupule à piller le jargon économique dominant, « vert », « durable », « flexibilité », « équilibre », tout y passe sous toutes ses formes…

Étaler sa maigre science cognitive, pour affirmer que les mots forgent la pensée, en d’autres termes que celle-ci n’arrive pas seule mais accompagnée de termes connotés modifiant la perception du sujet, c’est revenir au b-a ba de la communication politique. Or striduler comme certains blogueurs ou commentateurs sur un retour au Sarkozysme relève de la posture geignarde. Un retour du Sarkozysme dans les termes et dans la violence des termes dit-on. Si les mots sont importants, il reste néanmoins les actes. La violence.

La violence économique dont N. Sarkozy ne fut seulement qu’un produit. Une violence qui perdurera tant que les dominés demanderont poliment un bout de laisse supplémentaire.

La vraie victoire du Sarkozysme consiste à susciter chez de potentiels détracteurs une empathie pour un dominant que l’on brusque. Une déploration malsaine renvoyant dos à dos ceux qui sont victimes de plans sociaux par exemple, attendus aux guichets de pôle emploi, et les oligarques que l’on affuble de sobriquets peu reluisants. En totale contradiction avec les canons habituels de l’encensement dans la presse et la rutilance de « nos capitaines d’industrie ». Cette race de seigneurs qui légitime les saintes inégalités des sociétés de classes et de marché.

Le « Riche con » indubitablement grossier ramène l’oligarque en question à une stature un peu moins impériale. Mais permet peut-être de se distinguer de la vulgarité quotidienne dont il est le vecteur. Une vulgarité que ne se paie pas de mots. Une vulgarité de cheptel consumériste, brassant l’ennui des cerveaux, titillant les misérables désirs du luxe. De surcroit dans un univers en déconfiture.

L’obscénité finalement, revient à se fabriquer de faux stratagèmes pour soutenir la bienséance envers l’ultra classe. Dans ce cas, utiliser une locution de deux mots (riche-con), pour affirmer que l’éloge de la cupidité relève bien de la connerie. Et bien que certains à gauche refusent d’en convenir pour des raisons d’hygiène linguistique, reprenant à leur compte la sémantique managériale de l’euphémisation. Un mode de communication façonné pour éradiquer les conflits, en les transformant en douce soumission à l’ordre établi.

Finalement quand les Hommes seront prêts à qualifier de con, un con, l’Humanité aura fait un pas de géant.

Vogelsong – 11 septembre 2012 – Paris

Bienvenue à Atlantico

“… je ne suis jamais passé par la case trotskiste et que cela ne m’empêche pas d’avoir un avis sur l’info” J. -S. Ferjou – Co-Fondateur d’Atlantico

Presse et politique font mauvais ménage manifestement. L’irruption d’Atlantico dans le paysage médiatique du net génère un buzz. Sur Twitter et la mediasphère, c’est-à-dire quasiment nulle part. Mais l’impact pour le microcosme est là, tout ce qu’il y a de connecté sur la place de Paris virevolte à la conférence de lancement. Pour voir de ses yeux le nouvel avatar de la presse hexagonale que l’on affuble de bastion web de droite, d’ilot conservateur. C’est attendu mais cela fonctionne comme une campagne de communication promotionnelle bien huilée. Entrée réussie, controverse maîtrisée, plumes huppées et surtout articles décomplexés minutieusement tempérés pour donner le change.

Hors du cadre professionnel et des passionnés, la naissance d’un site de presse n’intéresse personne. Tout le monde* en France s’en fout. Pour faire bonne figure, on abreuve le parterre de journalistes présents d’éléments de langage d’agence de communication avec des motifs comme “faire une information autrement”, être un “facilitateur d’information”, “bousculer la hiérarchie de l’information”. Gros concepts, poncifs du segment inévitables, pour se persuader que l’on ne fera pas de “l’info comme les autres”, du “journalisme cryptique”, des “mises en Une strictement identiques aux mainstream”. L’aveu implicite de ces chevaliers médiatiques, très (trop) souvent issus d’autres médias en l’occurrence LCI et TF1, qui produisaient de l’information calibrée et hiérarchisée. Mais fini, dorénavant on innove, on se libère, juré, craché. Atlantico, nouvelle génération de nouveau médias distillera autrement et mieux.

Grandes promesses innovantes donc, sauf dans le domaine des rémunérations, où la gratitude à plus que jamais cours. Dans la parfaite imitation d’autres supports comme Marianne. La publicité côtoyant les contributions de blog gratis.

Dans ce grand soir du journalisme, il y a la promesse de sortir de la morale et des préjugés selon J.-S. Ferjou co-fondateur. Il harponnera certains de ses confrères “disons que les mots capitalisme et libéralisme ne nous font pas peur. […] Disons que je ne suis jamais passé par la case trotskiste et que cela ne m’empêche pas d’avoir un avis sur l’info”. Facile à imaginer pour un entrepreneur qui a biberonné à TF1. “Disons” en creux que les journalistes dans leur majorité déversent un brouet marxisant sur les consommateurs d’informations. “Disons” qu’Atlantico va rompre avec le sur-moi trotskyste de la corporation. Mais rien de moralisateur, ni de dogmatique.

Pourtant, Altantico se défend d’être un media de droite, libéral ou conservateur. A. Dassier responsable en 2007 de la campagne de N. Sarkozy et actionnaire du site déclare “Nous avons parmi nos contributeurs des conservateurs, des libéraux mais pas que ça. Nous avons surtout des individus”. Dans une tournure individualisante, comme par réflexe idéologique… Circonvolutions toujours pas assumées.

Lors des soubresauts de l’affaire Woerth-Bettencourt, la presse web (en particulier Mediapart) fut affublée de Trotsko-fascisme (encore Léon) par la droite politique, et guère mieux traitée par les conservateurs médiatiques comme le Figaro. Facile posture sur le manque de crédit de l’internet dont il suffit de balayer d’un revers de main les allégations pour les transformer en rumeurs (fausses). Avec Atlantico dans le giron ces postures de dénigrements du Web vont devoir s’argumenter plus sérieusement. Sous peine de noyer tous les bébés dans l’eau du bain.

La petite mesquinerie des tortillements sur la ligne éditoriale montre les limites du projet. Inutile de dresser des listes qu’elles soient dans l’actionnariat, le management ou les contributions. Le cœur est à droite. Et alors ? Alors on ne s’assume pas. Pas par pesanteurs idéologiques pseudo-marxisantes, mais par la sacro-sainte objectivité journalistique. Qui fait du support médiatique un objet en suspension hors des prises de position politiques de ses éléments, “des individus” comme l’affirme automatiquement A. Dassier. Comme si l’agrégation de voix libérales conservatrices pouvait donner autre chose qu’une chorale libérale conservatrice. Et alors ? Alors on se défausse mollement avec un billet anti-sarkozyste assez sobre. Ou pire, par des justifications assommantes de contributeurs qui se pensent de gauche (et dont on peut croire en la sincérité) en jouant la carte de l’ouverture, de l’indépendance ou de la prise de risque. Comme un arbre en plastique qui masquerait la forêt.

Le même jour, à Libération vieux media mainstream, N. Demorand prenait ses fonctions. Et déclarait quelques semaines avant “vouloir réenchanter la gauche”…

*environ 98.6% de la population

Vogelsong – 1 mars 2011 – Paris

WikiLeaks, une vérité insoutenable ?

“Une société transparente est une société totalitaire” F. Baroin (à propos de WikiLeaks) le 29.11.2010

Aucune “révélation” fracassante, rien qui ne peut ébranler le monde. Pourtant WikiLeaks a frappé le cœur du système. Il a rapporté les petites phrases diplomatiques des uns sur les autres, un gossip mondial qui expose finalement ce qui se savait ou se subodorait déjà. En substance, que la diplomatie bruisse de petites phrases, s’arrange de coups tordus, d’avis plus ou moins autorisés forcément subjectifs sur un chef d’État ou un pays. Les câbles concernant N. Sarkozy et son américanisme ne font que confirmer le notoire. Rien d’excitant. Par contre, WikiLeaks lève le rideau sur des rouages des mass media. Et en ce sens, l’impact déstabilise fortement l’architecture existante. Une architecture bâtit verticalement, sur des fondations relevant plutôt de l’entre soi et de l’influence, pudiquement nommée responsabilité ou déontologie. En réalité un Ancien Monde, qui prend de plein fouet la révolution de l’information. Une révolution sans objet, d’apparence nihiliste. Mais, on le sait, du néant pourrait surgir la lumière.

Les messages diplomatiques mis en ligne sont le fruit d’un vol. À ce titre, la publication par les médias pourrait relever du recel. Le statut de marchandise de l’information venant corroborer cette thèse. Mais finalement assez grossière. L’information lourde, celle qui change le monde émerge souvent de cloaques. S’en tenir à ce qui fleure bon revient à distiller une information proprette, dont le caractère nuisible pour quiconque serait aboli. Le vieux monde médiatique en quasi total contrôle dose minutieusement la communication packagée, relayée par les rédactions, produisant d’une part du temps d’information superfétatoire en terme de connaissance du monde, d’autre part de l’information aseptisée à usage régulier d’intérêt relatif, et enfin du scoop explosif dont on fait la réputation du métier.

L’incursion de WikiLeaks produit un choc dans ce milieu tempéré par les mandarins omnipotents. Car ce qui se joue au final, c’est la perte du contrôle, et donc du pouvoir. Le contrôle parce que l’information issue de WikiLeaks est brute, sans objectif (revendiqué), si ce n’est un leitmotiv aguichant. On n’est plus dans le journalisme d’enveloppes minutieusement ciblé. Où l’exclusivité du scoop provient plus certainement d’une fuite orchestrée que du travail d’enquête en territoire hostile. WikiLeaks, c’est le déversoir hétéroclite dont il faut refaire le tri. Un tri laissé à la discrétion de chacun au gré des diversités. Un cauchemar d’autocrate. Dont la standardisation du périmètre de pensée tient lieu d’objectif.

Plus de ligne éditoriale, de joug politique dont les injonctions font taire les dossiers. Le foutoir général qui se surajoute à l’environnement déjà instable de l’Internet. Ce nouveau territoire déjà affublé de tout à l’égout de la démocratie par certains, de société sans civilisation par d’autres. Mais surtout un lieu où les cartes du pouvoir sont sans cesse rebattues. Face à des pôles installés en recherche de captation d’audience, émergent des sources capables à chaque instant de déstabiliser l’éco-système. Une incertitude intolérable pour ceux qui ont le pouvoir et désirent le garder.

Atteinte à la démocratie, dictature de la transparence, la levée de boucliers est immédiate. On s’indigne des publications, mais souvent et étrangement les cris d’orfraie proviennent du même lieu. Ce surplomb oligarchique et minoritaire qui truste les cénacles globalisés. Et vue de là, toute immixtion dans les réseaux de communications pré installés, pré formatés, est vécue comme une atteinte à des principes fondamentaux. À la démocratie dit-on, mais surtout à un monopole. Celui de la relation préférentielle que tissent les pouvoirs et la presse mainstream. Dont la principale vertu consiste à fabriquer et tempérer l’opinion. Les uns au bénéfice des autres.

Agiter le spectre de l’homme nu, sans intimité relève d’une confondante mauvaise foi. Quand il s’agit de relever les petits secrets d’alcôve des puissants, l’opacité doit être de mise. Quand il faut surveiller la plèbe, c’est un tout autre discours. Fichage généralisé, traçabilité du citoyen, télésurveillance dans les cités, fabricant une société de plus en plus sécuritaires, on perçoit les mêmes qui promeuvent ce modèle éructer lorsqu’ils sont eux-mêmes auscultés. Les mêmes qui pérorent que “ceux qui n’ont rien à cacher, n’ont rien craindre”. Alors évidemment, tout ceci a pour unique objectif le bien du citoyen, que l’on veut protéger d’une vérité insoutenable. Une vérité souvent résumée au fait qu’ils ont été floués par l’oligarchie. Par des discours et des mensonges. Bien gardée par la médiasphère. Il y a des mensonges salvateurs, des manipulations d’État qu’il faut taire. En substance cela revient à distinguer deux types d’Hommes. Les supérieurs qui ont accès à la connaissance et qui sont capables de l’intégrer. Et l’autre, une masse informe zombifiée qui ne peut ingurgiter que ce qui a préalablement été nettoyé. De manière à ce que la société irénique, tempérée par la communication de masse se perpétue. Blanche, clinique sans remous.

Il ne s’est rien passé. Mais le coup de semonce a été entendu. La surréaction des gouvernements en atteste. En France le ministre de l’industrie E. Besson refuse que le site WikiLeaks soit hébergé sur le territoire. Après s’en être pris aux humains étrangers, il s’occupe des électrons indésirables. Mais, une brèche est ouverte, on craint le débordement. WikiLeaks prévoit en janvier des “révélations” sur les banques. De quoi faire frémir les chantres de la stabilité du système. En prônant l’opacité comme garante de l’équilibre, les sociétés filent droit vers l’abîme. Il est vraisemblable que rien ne puisse arrêter la révolution numérique, avec ce tropisme de vérité. Les cathédrales médiatiques en ruine continueront de distiller leur tiédeur. Mais le réel défi, au-delà de WikiLeaks et de ses futurs ersatz, est la question du citoyen capable d’assumer la vérité. Dans la négative, il faudra admettre une démocratie dystopique à deux niveaux. Sinon, sortir de l’infantilisation, et voir le monde tel qu’il est. L’assumer. Pour peut-être le changer.

Vogelsong – 3 décembre 2010 – Paris