Liberté – Cupidité – Chacun pour soi !

« Tu gagneras mon pain à la sueur de ton front. » Inconnu

France Inter dans sa revue de presse du 20 octobre 2014 relayant le gratuit 20 Minutes s’est fait l’écho d’une étude menée par le CREDOC. Les Français ne croient plus en l’État providence affirme l’article, « l’idée que les individus doivent se prendre en main se propage ». S. Hoiban auteure de l’étude affirme que cette « tendance libérale » progresse depuis 15 ans, et davantage cette année. De surcroit ce phénomène toucherait les classes défavorisées.  Si cela peut réjouir la Fondapol, l’institut Montaigne, l’UMP, l’UDI et même une grande partie du PS ce type de conclusion pose aussi certaines questions. Quant à notre modèle politique, la diffusion des idées et la transmission dans les médias.

Le libéralisme prolétarien

IMG_2935Le libéralisme plutôt vu comme un modèle favorisant les nantis trouve une réponse contre-intuitive, et serait aussi, maintenant, un modèle voulu par les classes populaires. La débrouille sans l’aide de l’État (-Providence) serait préférée par les Français qui se débrouillent déjà. Avec comme corollaire une impossibilité des pouvoirs publics à résoudre les questions sociales (chômage, précarité, santé). L’échec de l’État dans sa gestion des questions sociales provoquerait une telle prise de conscience que, éclairés par les vertus du chacun pour soi, les plus démunis préféreraient s’en remettre à eux-mêmes et leurs (faibles) moyens pour s’en sortir. Or ce qui se passe depuis plusieurs décennies n’est pas un échec des politiques publiques envers les plus démunis.  Mais la conséquence d’une remise en cause ininterrompue des prérogatives protectrices de l’État sous couvert de réduction des déficits, de compétitivité et autres justifications plus ou moins farfelues des fondamentalistes du marché. Ce qui mène à l’échec, c’est la dérégulation et le désarmement progressif de l’État dans sa mission de protection sociale. Car il n’y a plus à proprement parlé plus d’Etat-Providence.

Le désarmement unilatéral de l’état

Les gouvernements successifs de « gauche » comme de droite ont organisé l’abaissement des normes sociales, en termes d’assurance chômage, de précarité dans l’emploi, de couverture santé. Mais ce sont aussi privé d’énormes moyens financiers pour mener les politiques sociales. Or, on a savamment désynchronisé les causes du recul de l’État social et les conséquences de celui-ci. Typique de la novlangue liberale. En d’autres termes, on a tenu un discours restrictif sur les dépenses et les recettes publiques sans expliquer quels en sont les effets sur le réel. La communication politique s’est bornée  à tenir un discours consternant sur la gestion de l’État en bon père de famille. Sans préciser que le bon père de famille livrait sa progéniture aux aléas du marché.

Or dans la vraie vie, les conséquences sont dévastatrices. Le discours de l’État trop dépensier inonde l’espace public et fait consensus, tandis que les citoyens les plus exposés constatent une dégradation massive de leurs protections face aux aléas sociaux. Il n’est pas étonnant qu’ils considèrent, à raison, le système inefficace.

Répondre sans penser

L’historien David Van Reybrouck considère les études d’opinion comme des réponses que l’on donne lorsque l’on ne pense pas. Ou plus. Les participants de l’étude du CREDOC ne sont pas idiots et leurs réponses sont surement données en conscience. Mais certainement sans le recul nécessaire pour aborder l’organisation sociale dans son ensemble.  Or ce qui manque pour tirer réellement des conclusions, c’est un débat de fond et pluraliste. Ce que cette étude peut démontrer, à la limite, c’est que le modèle de redistribution couplé à l’austérité budgétaire ne fonctionne plus pour les pauvres. Que la stratégie de l’offre affiliée à la baisse des dépenses publiques est inopérante.

Les classes populaires, désirent-ils glisser vers un modèle encore plus libéral avec toutes les conséquences que cela implique ? C’est un autre sujet, et ne peut être tranché qu’en portant sur la place publique les causes et les conséquences de ce type d’option politique. C’est-à-dire qu’est-ce qui se passe réellement, au paroxysme du  chacun pour soi, quand un proche cumule trois jobs, qu’il est handicapé, ou lorsque qu’il est atteint par le cancer.

Vogelsong – 21 octobre 2014 – Paris

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La crise comme système politique

« La folie, c’est se comporter de la même manière et s’attendre à un résultat différent. » A. Einstein

« Situation difficile ou préoccupante », c’est ainsi que se définit une crise. Sur le temps long. Sur une période plus courte, il s’agit d’acmé de brève durée avec comme dénouement un retour à la normale. C’est cette normalité qui pose question dans le débat économique et social. Car on peut se demander ce qu’est une situation de non crise ? Le retour d’une certaine prospérité, le chômage zéro, une croissance à plus de 5%, tout à la fois ? Quel état de la société impliquerait que ce terme « crise » ne soit plus le maître mot des commentateurs et politiciens. Quel que soit le bord politique, c’est une incontinence, un ressassement. De V. Pecresse : « nous avons dû lutter contre une formidable tempête qui s’appelait la crise » à A. Filippetti qui évoque la crise pour justifier de menues coupes dans les budgets culturels (France Inter le 29 octobre 2012) ou J. M. Ayrault qui prévoit, lui, une issue imminente avec « La sortie de la crise, elle est là » le 25 octobre 2012.

Christopher Dombres

On peut se projeter 30 ans en arrière, ce sont les mêmes couplets que l’on entend. Depuis le mémorable « Vive la crise » de L. Joffrin et Y. Montand (1984). Le tournant libéral de la gauche s’est réalisé sous l’égide de la crise. Entendre un changement de paradigme dans l’économie politique menée par l’Etat. Les entrepreneurs vont devenir la préoccupation principale des politiciens et du monde médiatique, la concurrence le seul horizon possible, la compétitivité une fin en soi. Subsistera une résistance molle aux attaques sur ce qui fait le socle de la gauche, les services publics de santé et d’éducation. Mais dès lors, toute décision politique sera prise sous l’empire de cette situation de mise en tension. La crise.

Trois décennies plus tard le schéma politique reste sensiblement le même. Depuis 2008 la situation est jugée exceptionnelle, quasiment apocalyptique. Etrangement, on peut se demander si la période 1985-2010 ne fut pas pour les humbles, un âge d’or. Tant cette crise là surpasse les autres. En réalité, les acteurs du débat public, en petits poissons rouges, feignent de perdre la mémoire. Ils oublient qu’ils utilisaient peu ou prou les mêmes arguties. Qu’A. Minc admonestait déjà les lascifs, que J. M. Colombani déplorait la dette, que M. Godet s’excitait déjà frénétiquement sur les miracles du secteur privé. C’est le même tonneau. Un oeil aujourd’hui sur un édito de C. Barbier peut convaincre que rien n’a changé. La génération du chômage de masse endémique c’est celle des années 80. Celle aussi qui a gouté aux joies de la précarité et de la paupérisation. En 2012, c’est strictement pareil.

Dans un billet de blog, Louis Calvero énumère les crises successives du 20e siècle. Pour lui aucun des soubresauts économiques du siècle n’a apporté de changement. On peut voir les choses autrement. Car ce qui se joue aujourd’hui, et depuis plus de trente ans c’est l’instauration d’un régime économique de crise. Une imbrication de crises dans la crise. Cette « inception » permet de jouer sur deux niveaux de pression sociale. La première longue et lente, instaure l’incertitude dans les consciences. La seconde, erratique porte le citoyen de Charybde en Scylla. Un cauchemar social. En somme la mise en tension économique comme système pérenne de la société. Avec assez de peur pour obtenir un assentiment même rétif. C’est l’attitude actuelle du gouvernement de gauche qui justifie un total immobilisme dans l’ordre du monde grâce à la crise. Mais aussi avec assez d’espoir pour ne pas plonger la société dans un tunnel sans fin, et en ce sens les déclarations comme celle de J. M. Ayrault sont révélatrices (« La sortie de la crise, elle est là »).

Périodes propices au charlatanisme, les thatcheriens sont de retour, de J. M. Aphatie à N. Beytout qui promettent un univers radieux, de fin de crise(s) avec les mêmes expédients qui ont conduit à la situation actuelle. Avec le même motif anxiété/confiance que le gestionnaire de l’immobilisme de gauche. La folie en sus. C’est-à-dire que ce qui ne fonctionne pas depuis trente ans devrait être amplifié : dérégulation financière, libéralisation du marché du travail, excitation permanente autour de l’olympe symbolique des winners (les capitaines d’industrie, traders et autres pigeons), récurage des biens communs (services publics)… et la liste n’est pas exhaustive.

Peut-être qu’au bout du compte, il n’y a pas de crise. Que celle de 2008, que tout le monde s’accorde à qualifier de phénoménale n’est que l’aboutissement logique d’un système de tensions économiques qui règne depuis trois décennies. Une étape plus pentue dans le lent glissement qui exerce une pression constante sur les dominés. La preuve la plus flagrante de cet accommodement se situe probablement dans l’urgence à ne surtout rien faire. A psalmodier les mêmes mantras sur la dette publique, les assistés, le chômage, la sécurité sociale, aux mots près décennies après décennies. Sans se rendre compte que ce qui n’a pas eu d’effets en 1987 n’en n’aura pas en 2013. A moins qu’on le sache et que l’on fasse juste « comme si ».

Vogelsong – 1er Novembre 2012 – Paris

Salviac, un beauf au milieu des faux-culs

“Bon débarras #PierreSalviac. Bravo à #RTL de n’avoir pas tergiversé. Assez des beaufs” R. Bachelot sur twitter

Dans l’infinie quête vers l’élimination du mal, la France, le 9 mai 2012 a fait un grand pas. P. Salviac chroniqueur sur RTL s’est fait lourder. La raison : un tweet sexiste à l’endroit de la future première “dame de France”, journaliste. Archétype du beauf, P. Salviac balance des insanités en croyant faire rire ses lecteurs. Il doit considérer que sa faible gouaille résonne comme du bon sens populaire. Entendre homophobie, sexisme, propos graveleux qui seraient les valeurs les mieux partagées d’une France des terroirs.

V. Moscato en octobre 2011 sur les ondes de RMC déclare après l’affaire DSK que “Non mais sincèrement c’est quoi ça ? Moi, ce que je trouve, c’est que ça va tuer le métier des femmes de chambre. Ils vont mettre dans tous les hôtels du monde des gros barbus, des Maoris, des machins, elles se tuent le boulot elles-mêmes !”, alors que des joueurs anglais proposaient “des baisers australiens” aux femmes de chambre. A l’heure qu’il est le poète Moscato est toujours en poste.

Journaliste, future première dame, femme de ménage. Tout est peut-être là. On pourra bien sûr noter l’empressement de RTL, media éminemment progressiste à purger ce contempteur de la dignité des femmes. Dont on sait qu’elles sont traitées équitablement sur cette antenne mais aussi dans tous les medias hexagonaux.

Or ce qui choque c’est la cible, pas le sujet. Foin de l’anti sexisme dans cette décision, il s’agit de devancer servilement les probables irritations de nouveaux maitres. De se fondre dans ce nouveau paysage et de montrer patte blanche, non pas par des mesures générales sur l’égalité, la dignité, la xénophobie, mais par des sacrifices bien ciblés.

S’il fallait débarrasser des ondes les indignes de la République propageant des propos de haine, de sexisme, de xénophobie, les chaines hexagonales se retrouverait face à un chantier colossal. Un plan social d’ampleur inégalée. En France on est payé et bien payé pour distiller la xénophobie ou le sexisme.

Car il est bon de rappeler que R. Ménard, E. Zemmour et autres I. Rioufol quotidiennement font le tour des plateaux pour y propager peu ou prou les mêmes thèses indignes. Mis au ban très symboliquement et fugitivement pour R. Ménard ou E. Zemmour, ils ont facilement retrouvé des mégaphones : Sexistes, homophobes, xénophobes. Et jusqu’ici sans licenciement, ni même admonestation.

Ainsi, voir le microcosme se lâcher sur un second couteau de la “beaufitude” serait risible, si cela n’était pathétique.

Vogelsong – 10 mai 2012 – Paris

Nicolas Sarkozy, poker menteur

Le Spectacle est le mauvais rêve de la société moderne enchainée, qui n’exprime finalement que son désir de dormir » G. Debord

Il n’a plus que deux cartes. Sécurité et immigration. C’est la grande différence entre le N. Sarkozy de 2012 et celui de 2007. Elles pourraient suffire car les études d’opinion, bien que discutables, montrent qu’un tiers de ceux qui iront voter pourraient donner leur voix au président sortant. Or ceci constaté, c’est tout l’édifice démocratique qui peut être remis en question. Le processus même de désignation par le peuple (dont on aime aujourd’hui se réclamer) de son représentant.

On a deux certitudes avant le scrutin, que de bilan il n’y a pas. En d’autres termes, que de réformes positives vers le progrès, il n’y a pas. Que l’amélioration du plus grand nombre, même au prix de contorsion sémantique et de chiffres cafouilleux sur une hypothétique embellie pour une partie des Français, confine à l’abus de langage voire au mensonge. Deuxième certitude, et c’est la plus importante, dans la course à l’accession, l’homme de l’Élysée a pris le pari de ne pas faire campagne. De ne pas faire campagne au sens programmatique du terme. C’est à ce niveau que se situent l’extrême incongruité et l’intérêt du candidat Sarkozy. Dans sa manière d’agir, alliance de culot et de cynisme, il nous parle de notre époque, de la politique et du non-sens de cette campagne présidentielle (de nous).

Car est-il raisonnable dans une démocratie dite avancée, qu’une machine de guerre politique (l’UMP) briguant les affaires du pays puisse battre campagne sur le squelettique projet de rassurer une population qu’elle a préalablement plongée dans l’anxiété ?

On assiste à un roulé-boulé permanent entre N. Sarkozy et les médias. On ne sait d’ailleurs plus qui a donné la première impulsion. C’est avec un sens aigu du timing scénaristique que le candidat de l’Élysée toujours a su épouser, non pas les sujets cruciaux pour les Français, mais les sujets cruciaux lui conférant une surface médiatique décuplée. Au risque même de dépasser les limites républicaines et de croiser celles de la xénophobie. Aux oubliettes les solutions économiques et sociales, N. Sarkozy est passé à l’émotionnel pur, décidant à moins de vingt jours de l’élection d’adresser une lettre aux Français, et un document programme rachitique. C’est l’avènement le plus complet de la démocratie de marché qui préfère la promotion, le marketing au produit. Qui s’ingénie à capter les attentions, à susciter l’émotion, abandonnant le terrain du concret. Dans un spectacle permanent de fascination pour ce surdoué du petit écran, et d’écoeurement par la boulimie de pouvoir de cet être infatué.

Le volontarisme politique de 2007 s’est évaporé. Quoi qu’on en pense, le «travailler plus pour gagner plus » avait un panache idéologique. Il reprenait de vieilles lunes libérales, sur lesquelles il était possible de s’écharper. Il ouvrait un débat clair sur le type de société proposée, cette fameuse France d’après. Mais le volontarisme a laissé la place au poker menteur d’un candidat porté par sa seule présence. Que l’usine médiatique bon gré, mal gré a érigé en tête de gondole. C’est en ce sens qu’il pose un « problème  démocratique ». Par sa position de chef de l’État sortant, il impose sa légitimité sans faire campagne, une «wild card» présidentielle, le qualifiant au second tour sans jouer. Comble du paradoxe, un président qui s’est évertué à désacraliser la fonction présidentielle s’en sert comme d’une assurance pour s’imposer comme candidat naturel.

On pourra se questionner sur la fascination des médias pour ce type d’intelligence politique. Du quarteron d’experts politologues qui ont oublié l’essentiel : c’est-à-dire les soixante derniers mois, la montée du chômage, la désindustrialisation, la paupérisation et la stigmatisation des minorités. Pour se répandre sur l’accessoire : comment cet homme brillant, ce candidat hors pair va accéder au pouvoir de façon tactique. Comment sans aucune carte maitresse, il pourrait peut-être arriver au second tour et mettre K.O. lors du débat télévisé de deux heures son adversaire. Comment finalement élire un excellent candidat et un exécrable président ?

Au bout de cinq années, on va jouer les cinq années suivantes sur un coup de poker ? Sans que personne ne se pose la question de l’absurdité de la situation. Sans qu’à aucun moment, face à cette inutile dissipation d’énergie, l’appareil « démocratique » ne réagisse…

Vogelsong – 6 avril 2012 – Paris

De Syrte à Foshan, la position du spectateur avachi

“J’entendais encore ce matin un intellectuel à gage / Qui étalait à la radio le contenu de son bagage” F. Alpi cité par S. Fontenelle dans La position du penseur couché

Par les images d’atrocités, le caractère totalitaire de l’industrie médiatique accompagne le citoyen d’une dictature de l’émotion à celle de la gêne. C’est-à-dire une posture stérile d’observateur mis en face d’une “vérité” capturée. Un témoin de la démocratie occidentale qui juge le monde au travers de son indignation molle, par les prismes qui lui sont proposés : le trépas stroboscopique du dictateur libyen baignant dans son sang sur un sable d’arène, le regard noir, vide, inhumain. Ou le martyr insupportable d’une gosse agonisante dans un marché chinois, horrifiante obscénité du détachement. Passé le stade cru émotionnel face à la mise à mort, la scénographie médiatique tend à faire réfléchir. Petitement et provoque la gêne.

Christopher Dombres

Un consommateur/spectateur gêné par les paradoxes et la complexité de ce type de situation. Abreuvé quotidiennement de realpolitik aux fondements cliniques. Dont le seul objectif consiste à démontrer rationnellement la démission de la morale. Tel un ministre qui vante les vertus de l’exportation de systèmes d’armes ultra perfectionnés capables d’éradiquer méticuleusement. Tel un expert louangeur distribuant à l’encan ses dithyrambes pour le modèle d’expansion économique de l’empire du Milieu. Et ce dans le cadre exalté de l’émulation du commerce international.

Gêné aussi par la procession médiatique d’archevêques de la pensée, théoriciens de la démocratie. Analystes du savoir-vivre en écosystème exotique, c’est-à-dire par-delà les frontières du monde civilisé. Capables d’expliquer pourquoi dans une société sortie des affres du maoïsme et livrée au paradigme de la cupidité, les passants peuvent laisser crever une gamine par peur de représailles financières. Ou en quoi la peine de mort est une abomination sauf quand il s’agit de dictateur, que l’on affuble une fois déchu de sobriquets. Noms d’oiseaux que l’on s’était bien gardé de verbaliser lorsque l’un de ces derniers vint camper dans la capitale du pays des droits de l’homme. Relations commerciales obligent, realpolitik aussi.

Un écosystème composé de dirigeants cyniques, de mauvais bons, pédagogues de la turpitude pour les intérêts économiques du pays. Et de façon complémentaire, des diacres de la morale en chasuble immaculé assurant la mission de rendre l’intolérable tolérable. La gêne après l’émotion du citoyen civilisé réside dans l’intégration de ces deux facettes de la fanfaronnade politico-médiatique. Le renvoyant à son inaction, sa médiocre posture outrée. Lui, le spectateur avachi a raté l’occasion de ne pas élire des hiérarques à sang froid. Tout en gobant les paroles de leur service après-vente, ces pantins grimés en penseurs.

Vogelsong – 21 octobre 2011 –  Paris

Élie Cohen, l’unique économiste de France

“C’est une crise particulière, c’est une crise financière” E. Cohen le 12 août 2011 sur France Inter

Incarnant parfaitement la crise, E. Cohen, économiste, membre du conseil d’analyses économiques, est en rotation permanente dans les grands médias depuis que les marchés frôlent l’apoplexie. La France manifestement ne dispose d’aucun autre économiste, expert, penseur, pour analyser l’emballement qui touche la sphère financière. Il n’y a pas de hasard dans l’omniprésence d’E. Cohen sur les plateaux. Il fait figure de didacticiel en économie financière. Mais en pratique, il n’explique rien, survole les causes tout en traçant la voie de la rédemption du système d’accumulation en écho aux gouvernements. Il tente, tout en les critiquant pour leurs impérities, car lui est un scientifique, de préparer le terrain aux réformes. Il est le héraut de l’austérité dictée par le messie marché. Avant de raser le péquin, E. Cohen l’onctueux, explique le monde, à la fois péremptoire et jovial.

Invité dans l’émission du service public “C dans l’air” le 11 août 2011, E. Cohen affirme que les marchés n’ont rien à voir avec l’explosion de la dette publique qui frappe les pays occidentaux. Thématique orthodoxe, présentant les bourses, les spéculateurs, les marchés comme des agents informatifs qui alertent sur les incuries dans l’économie réelle, et mettant en lumière la bonne gestion. Sans nocivité, d’une neutralité absolue, ils n’auraient donc aucun impact sur l’économie, la vie, le chômage, les plans sociaux, la course au profit, le réflexe spéculatif. Les marchés sont là, depuis la nuit des temps et la spéculation serait “un phénomène naturel” expliquera-t-il sur France Inter le 12 août 2011. La mission de cet expert, bien aidé en cela par le faire-valoir, grand adepte du “monde qui s’accélère”(une expression qu’il peut repeter quatre fois au sein du même monologue) P. Dessertine qui osera un “les marchés attendent un signal politique”, consiste à banaliser les crises financières et dédramatiser le chaos. Comme “insiders”, ils jargonnent juste en deçà de la limite du compréhensible pour faire entendre qu’il est irrationnel de prétendre à l’irrationalité des marchés financiers. Bonnes gens dormez tranquille.

E. Cohen a manifestement un problème avec la notion de causalité. Affirmer que la sphère financière n’influe pas sur les comptes publics revient à nier toutes les interactions du monde économique, des effets en cascades, induits, indirects, et psychologiques. Notions primaires abordées durant l’année de terminale ES (série économique et sociale), et bien explicitées lors des deux premières années de Sciences économiques. Assommer le citoyen de phrases lénifiantes, en oubliant les rudiments de la matière tient lieu de pédagogie dans les médias dominants. E. Cohen feint d’oublier les restructurations d’entreprises pour motifs boursiers (souvent mises en place par des établissements bénéficiant d’avantages fiscaux). Mais aussi les plans “sociaux” épongés par les deniers publics. Peccadilles que le grand économiste passe par pertes et profits. Il omet les effets psychologiques dévastateurs sur le corps social dans l’impérative compétitivité qui n’a d’autre ressort bien souvent que le rendement des actions. Des effets dévastateurs qui ont un cout social, supporté par l’État. Car toute son énergie se focalise sur la réhabilitation de la finance. Et il en dépense.

Au milieu de la récitation des ouvrages d’ingénierie financière du maitre de conférence, on décèle quelques approximations. Tout en déclarant que la “spéculation est un phénomène naturel”, il expliquera narquois à l’adresse des contempteurs du système, trois phrases plus tard, que « la financiarisation c’est nous qui l’avons voulue ». Pour l’expert, il s’avère urgent de trancher entre l’immanent et le sollicité, l’imparable et le choisi. Il en va de la survie de la notion même de Politique et de choix de société. Il en va aussi de sa cohérence intellectuelle. E. Cohen, chercheur au CNRS, dégaine des réponses à géométrie variable, dans la lignée des fast-thinkers dont s’amusait P. Bourdieu. Il ne s’attache pas à éclairer le citoyen en toute neutralité, mais à lui inculquer sommairement l’idéologie de marché tel un vulgaire chargé de communication.

Critiquer les actions du gouvernement en matière de finances publiques tout en concluant sur d’identiques préceptes d’austérité permet de squatter les plateaux, de parfaire sa surface médiatique. Dans cet univers paresseux sans remise en cause, sans droit de suite. E. Cohen y élucubre depuis vingt ans la financiarisation heureuse. Cesser de l’inviter serait reconnaître le fourvoiement. Alors, on convie ad libitum le jovial pédagogue bardé de diplômes et bouffi d’assertions. Dont l’une d’elles est la certitude d’être de centre-gauche…

Vogelsong – 12 août 2011 – Paris

Surface de projection consensuelle

« Le totalitarisme c’est quand l’État observe le peuple, pas l’inverse » M. Iacub à E. Woerth

Surface de projection consensuelle. Comme un oracle, ce concept de marketing politique résume les éléments qui font du vulgaire quidam, un homme d’État. Les présumées affaires de mœurs impliquant le haut du panier de la démocratie française éclairent d’une lumière crue les contradictions internes d’un système de valeurs. Par extension, hors du schéma délictueux, on réclame à la fois un comportement privé irréprochable et une efficacité dans la gestion des affaires publiques. Or le surhomme politique, l’idéale projection fantasmatique du peuple n’existe pas. La question de savoir si un Homme politique doit être, dans sa vie privée, vertueux ne se pose plus, tant les échecs dans la pratique sont patents.

La pensée simpliste selon laquelle les histoires d’alcôves, de chambre à coucher n’ont rien à voir avec les qualités intrinsèques du politicien pour exercer ses mandats, relève d’une analyse partielle de la situation. La maturité démocratique selon cette approche voudrait que l’on fasse gré aux représentants du peuple de leurs turpitudes, en ne tenant compte que de leurs résultats sur la collectivité. Une approche de la morale qui ne se définit plus selon les valeurs, mais selon les conséquences des actions. Une société mature alors, acclamera le pire cynique, la crème de l’égoïsme, le roi de la trahison à condition qu’ils trouvent des solutions aux problèmes socio-économiques. On se fiche bien qu’il se paie des montres à 50 000 euros où qu’il découche, dès l’instant où le chômage passe sous la barre des 3%.

Par extension encore, se pose la question de l’exemplarité tant louée par les politiciens en phase de promesses. La République irréprochable vendue par N. Sarkozy candidat se situe dans cette lignée d’exemplarité. Pour mener à bien un programme que l’on considère comme bon, juste (incarnant presque le bien), ceux qui le mettent en oeuvre doivent garder une crédibilité personnelle. En d’autres termes, se montrer dans le privé comme dans le public irréprochable.

Comment juger alors le licenciement d’une employée qui a osé moquer la ministre N. Morano comme le rapporte Rue 89 ? Sachant qu’il n’est pas dans les attributions d’un ministre de saquer un salarié du secteur privé. Dans le même temps, la très sarkozyste ministre s’est forgé (grâce notamment à Paris Match) une image de mère courage (3 enfants) issue des classes populaires. Avec un parler-vrai, et des mouvements de hanche la rapprochant des masses. Peut-on prétendre incarner ce peuple, en être quasiment une représentante au sein d’un quarteron d’énarque, et se comporter en privé, en faisant pression sur un employeur, comme la plus cynique des dominantes.

On pourra aussi citer le philosophe L. Ferry dans son autobiographie “Je ne suis pas un assisté et je ne demande rien à personne, surtout pas de faux poste ni des missions bidons.”…

Quand D. Strauss-Kahn tolère une caméra dans sa cuisine où il grille des steaks, il met en scène de façon insidieuse son image publique. Il se prépare à entrer dans les canons patriarcaux de l’adoubement médiatique pour concourir à l’élection présidentielle. Jusqu’à présent la République s’est immanquablement dotée d’un papa. Figure rassurante, mais aussi fouettarde, un homme providentiel gardien de troupeau, attentif et sévère, mais dans tous les cas fidèle.

Le même motif se met en place pour l’heureux évènement du couple présidentiel, en vue des élections de 2012. Plan médias programmé non pas par racolage médiatique, mais au contraire distillé selon un plan communication de la plus discrète vulgarité. Car il faut honorer le statut très symbolique de “la première dame”* dans le fantasme monarcho-républicain.

Or cet étalage de vertus, cadrant avec la morale de bon père (ou mère) de famille, ne tolère aucun retournement de situation. En d’autres termes, les préposés aux fonctions électives ont toute latitude pour afficher leurs “qualités”. Mais s’indignent quand émergent leurs “bassesses”. Ils crient même au scandale et à la tyrannie de la transparence**.

De la mise en cause dans de faits délictueux jusqu’aux petits dérapages quotidiens, les hommes politiques sont jugés. Ils ont mis en marche une machine marketing infernale, normative qu’ils estiment (à tort) unilatérale. Un adjuvant moral et personnel à la pratique politique dans la cité. Ce supplément d’âme qui permet d’être mythifié dans les démocraties électives.

* Dont on peut se demander quel statut il prendra si une femme accède aux plus hautes fonctions, « Premier monsieur », « Premier sieur », « Monsieur »… ?
** Une tyrannie, au passage, qu’ils se gardent de dénoncer quand ils installent des centaines de milliers de caméras de surveillances

Vogelsong – 13 juin 2011 – Paris