La crise du réel

La débâcle financière de 2008 n’est pas un remake de 1929. Trop court, trop facile. D’ailleurs cette dissertation sur « le sexe des anges » cache la principale problématique : la déroute d’un système, d’un dogme, celui de la mondialisation heureuse et de la croissance infinie. Des absurdités qui trouvent un bruyant écho en France.

Le système de marché comporte plusieurs limites (psychologique, externe, Interne -technique-). La balise technique semble avoir été dépassée. Et contrairement à ce qui est communément asséné, il ne s’agit pas d’un phénomène éthéré propre à la finance mais bien une conséquence de l’économie réelle, de la manière dont se conçoit la croissance.
Le dogme libéral s’appuie sur plusieurs principes, et leurs effets conjugués conspirent contre le système. Tout d’abord, il y a la contrainte de compétitivité. Derrière cette « émulation saine », comme se plaisent à le décrire les thuriféraires du libre-échange, se cache une lutte acharnée et sanglante dont les premières victimes sont les salariés. Dans l’organisation de la lutte « du chacun contre chacun », la compétitivité exerce une pression  à la baisse sur les rémunérations. En effet c’est la variable communément modulée pour atteindre des critères d’adaptation au marché, les plus bas prix. La sacro-sainte compétitivité.
D’autre part, les voracités actionnariales exigent une envolée rapide des cours de bourses. Elle se traduit par plusieurs conséquences. Tout d’abord un taux de profit à deux chiffres. Il est piquant de constater que la croissance mondiale, si tant est qu’elle soit un indicateur pertinent, n’a qu’un seul chiffre. Pour y parvenir, la pratique commune et orthodoxe prône la délocalisation (pour des coûts salariaux moins élevés), les plans sociaux préventifs et le management par le sang (dont la France, autrefois à la traîne vise maintenant le leadership).
Dans cette logique, survient un problème majeur de consommation. Pour écouler les biens, il faut des ressources (salaires, traitements, etc…). Selon F.Lordon, les salaires représentent 70% de la consommation. Fait aggravant, dans l’hexagone, 10 points de PIB sont passés de la rémunération du travail vers le capital (profits, rentes, etc…).
Là, se télescopent violemment plusieurs logiques contradictoires. La croissance est tirée de la production soutenue par la consommation. Et ce dans un contexte d’hypermédiatisation publicitaire. En face, arrivant avec vélocité, la paupérisation croissante des salariés, la baisse tendancielle du pouvoir d’achat, la précarisation de la classe moyenne, l’émergence d’un catégorie de travailleurs pauvres. Problème : Il va quand même falloir les écouler, ces biens de consommations et stimuler le B.T.P.
Comme le pérore le zélé sarkozyste A.Minc, « le capitalisme est un phénix qui renait toujours de ses cendres ». La doxa libérale trouve (toujours) des issues aux problèmes de débouchés. Afin de permettre aux citoyens paupérisés et laminés de se payer ce qu’ils reluquent en vitrine ou dans les spots aguichants, les banques et les sociétés de financements accordent des crédits. Le taux d’endettement des ménages américains est supérieur à 100%. Le tour de passe-passe consiste à faire croire à des tâcherons au seuil de la misère qu’ils peuvent devenir propriétaires d’une résidence cossue (comme leurs héros de la T.V.). Ce type de prescriptions concernant les crédits hypothécaires faisait partie du programme de la droite française en 2007 (« une France de propriétaires ! »), celle là même qui pousse, à l’orée de la crise (dite des « subprimes »), des gémissements sur la « moralisation » du système. Autre aberration visant à écouler la production, « le travailler plus pour gagner plus » du benêt Elyséen. La plus grande arnaque politique connue avec 19 millions d' »électeurs ». Conscients que le système est à bout de souffle, les libéraux inventent la hausse du pouvoir d’achat par la hausse du nombre d’heures travaillées. Finis les augmentations de salaires, le partage des richesses, la négociation : « Coco si tu n’y arrives pas, fais des heures ou trouve un autre job ! ». C’est une logique sans fin. Certains salariés américains cumulent deux boulots, juste pour s’en sortir. La France glisse doucement vers cette barbarie moderne. Résultat de la colossale bourde de mai 2007, un peuple (dit) cultivé héritier de la philosophie des Lumières a cru pertinent de mettre au pouvoir un olibrius qui mise sur la croissance infinie, le crédit infini, et la journée de travail infinie.

Vogelsong – Paris – 11 octobre 2008

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3 réflexions sur “La crise du réel

  1. Salut Vogelsong!

    hier j’entends une caissière qui parle dans le micro de france-info. elle avait répondu aux questions des envoyés du gouvernement qu’elle était contente de travailler le dimanche car elle était payée le double.
    à la question: et si on vous avait augmenté le salaire, travailleriez vous quand même le dimanche? réponse négative…

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  2. « Et contrairement à ce qui est communément asséné, il ne s’agit pas d’un phénomène éthéré propre à la finance mais bien une conséquence de l’économie réelle, de la manière dont se conçoit la croissance. »

    Juste. D’ailleurs la crise a commencé par l’immobilier. Si c’est pas réel, l’immobilier.

    « Dans l’organisation de la lutte “du chacun contre chacun”, la compétitivité exerce une pression à la baisse sur les rémunérations. En effet c’est la variable communément modulée pour atteindre des critères d’adaptation au marché, les plus bas prix. La sacro-sainte compétitivité. »

    A nuancer: les salaires (au niveau mondial) sont repartis à la hausse après les années 90 (dixit Immanuel Wallerstein, dans son interview au Monde). Ca pourrait d’ailleurs être un « problème » pour les pays comme la Chine qui misent tout sur les produits à bas coût.
    Mais pour les pays occidentaux on note bien un tassement des salaires du plus grand nombre.

    « Là, se télescopent violemment plusieurs logiques contradictoires. La croissance est tirée de la production soutenue par la consommation. Et ce dans un contexte d’hypermédiatisation publicitaire. »

    Oui, on peut résumer ça en un mot: hyperconsummérisme.

    Je ne sais pas si Immanuel Wallerstein a raison quand il dit que « Nous sommes aujourd’hui clairement dans une phase B d’un cycle de Kondratieff « . Et que « Nous sommes aujourd’hui dans la dernière partie d’une phase B de Kondratieff, lorsque le déclin virtuel devient réel, et que les bulles explosent les unes après les autres : les faillites se multiplient, la concentration du capital augmente, le chômage progresse, et l’économie connaît une situation de déflation réelle. »

    Selon moi (réflexion de simple bon sens), nous sommes à une époque de capitalisme en surchauffe: on cherche à ouvrir des marchés là où il n’y en a pas besoin. On cherche à vendre des choses dont on n’a pas besoin à des gens qui n’ont pas d’argent pour les acheter.

    La crise devrait appeler de nouvelles solutions, des propositions de gauche. Mais les idées sont comme les produit: il en existe un stock réduit. On ne peut pas puiser en dehors du stock, ou alors il faut imaginer ou comprendre mieux les choses.

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  3. @Martin Je suis très heureux de te voir ici.

    @Eric Concernant les salaires. C’est la consommation du nord qui tracte la croissance. Donc les salaires et crédits de l’occident.

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