Entretien avec Erwan Lecœur : L’extrême droite, entre croyance et politique [Audio] #2

“Le Front National n’aurait jamais pu gérer le pays, et J. M. Le Pen le sait pertinemment” E. Lecœur

E. Lecœur dans un entretien fleuve décrit les rouages du Front National, ses liens avec le reste du monde politique français, en particulier de la droite républicaine. Il éclaire aussi par sa connaissance sociologique du vote FN, en tempérant nettement les allégations des “fast-thinkers” qui sévissent sur les médias mainstream. Enfin, il spécule sur une perspective pacifique aux luttes internes qui secouent le parti frontiste. Un parti encore efficace, très vivace, qui sans nul doute fera encore parler.

  • La sociologie d’un vote

Retour sur le choc de 2002. E. Lecœur soutenait sa thèse au moment de l’élection présidentielle. Il subodorait une présence au 2nd tour du Front National. Pour lui, plus qu’une probabilité, une alternative au regard des signes avant-coureurs d’une campagne totalement indigne. Dont le ressort principal fut l’insécurité, “quand on prononce quarante fois le mot insécurité dans un journal télévisé” s’indigne-t-il.

E. Lecœur propose aussi une sociologie électorale du Front National. Une typologie par âge, par classe, par niveau d’éducation, par sexe mais aussi une répartition spatiale dans l’hexagone. Le vote FN ne situe non pas en banlieue, une idée erronée largement répandue, mais plutôt dans des zones enclavées, loin des centres urbains et distantes des axes de communications et des services publics. On y apprend aussi que les analyses soutenues à longueur d’antennes sur le vote ouvrier “d’anciens communistes” ne sont pas sérieuses, “il n’y a pas de gaucho-lepenisme”. De plus, il soutient que les “pauvres ne votent pas FN”. Les jeunes non plus. Entre P. Perrineau et N. Maier, c’est N. Maier qui l’emporte. Les raisons de ce vote ne reposent pas sur le désespoir, mais sur l’anxiété. Non pas issu d’une population qui a tout perdu, mais qui a peur de perdre ce qu’elle a. Toujours à contre-courant des analyses servies par les politologues de sondages. Le vote FN serait donc surtout un vote conservateur. Ultraconservateur.

  • Une histoire des droites extrêmes et de leurs rapports avec la droite (dite) “respectable”

Un portrait historique d’E. Besson au-delà de sa personne. Qui pour E. Lecœur est une figure typique des sociaux-démocrates des années 1890-1900. Ils quittent le giron progressiste pour rejoindre un des fascismes. Comme F. Amarra (dans une moindre mesure) il considère E. Besson avec d’autres, comme des “personnages de cette variabilité sous le sceau d’une primo volonté, une volonté extrême qui vaudrait tout et tout le temps”.

E. Lecœur dépeint aussi le Front National comme une petite entreprise familiale (très lucrative) de spectacle. Avec J.M. Le Pen, bon client des médias nouvellement épaulé par sa fille au moins aussi douée. Ils jouent de leurs différences pour obnubiler journalistes et téléspectateurs. Des registres différents, mais complémentaires, où le petit jeu consiste à discerner les variantes, et finalement à intérioriser les points communs. Un spectacle perpétuel parce que lorsqu’un Le Pen est sur un plateau il se passe toujours quelque chose. De nauséeux, de risible, de révoltant. Toujours porteur. On ne saurait refuser leurs largesses médiamétriques.

La petite affaire FN a construit un succès sur des recettes simples, à base de Reaganisme, modernité, tempérance vis-à-vis des ultras et une parfaite communication qui a fait de ce fourre-tout idéologique (à base de referendum de “bon sens”) qu’est le Front National, une très efficace machine électorale. Une machine en pleine accélération. Dont on pressent la capacité de nuisance lors des échéances à venir.

Enfin, il décrit les luttes intestines entre courants pour la direction du navire. Une lutte de clans datant des origines. La scission entre les idéologues Gollnischien et les pragmatiques Le Penistes. E. Lecœur prévoit une victoire des Le Pen, et un compromis avec les dogmatiques. Pour faire valoir une cohésion en perspective des échéances de 2012.

Vogelsong – 13 novembre 2010 – Paris

N. Chomsky, W. Heisenberg, J.L. Mélenchon et J. Aniston

Ou une rencontre politique sur l’univers chaotique des médias

Moi, je suis pour la pédagogie inductive, et si nous prenons le pouvoir ce sera une révolution dans l’éducation nationale”. Rencontrer J.L. Mélenchon, alors en pleine digression scientifique, laisse circonspect. Il sort fraîchement de la lecture d’une revue de vulgarisation scientifique et levant le menton, annonce de go qu’il s’est essayé à rédiger sur la théorie du chaos dans l’espace politique et social… Alors dans ces conditions…
Moi, vous savez je parle de tout ce que vous voulez…”. Il suffit de le “connaître” un peu, pour savoir qu’il peut parler de tout, longtemps. Très. Alors, ce sera les médias. C’est ce qui est décidé par l’organisation. On pense se rendre chez J.L. Mélenchon et lui faire rendre gorge sur un sujet donné. Erreur.

Critique médias…et mélange des genres ?

Parler des médias avec J.L. Mélenchon c’est entrer dans l’engrenage des contradictions d’un homme politique qui échafaude une réflexion solide sur son environnement, mais aussi une relation inextinguible avec ce qui fait sa force, son rayonnement.
Sur la gauche et les médias, il concède après quelques tiraillements que la libéralisation des années 80 fut une erreur. Tenaillé par l’appel de la liberté, déçu immédiatement par ses mirages. Dans son approche du système médiatique, il reprend là l’analyse de N.Chomsky sur la fabrication du consentement. C’est-à-dire un univers codifié, suiviste qui ne véhicule que l’expression de la pensée dominante. En l’occurrence le dogme libéral de la consommation, de l’avoir, du paraître. Pour illustrer ses envolées, il citera Le Monde ce journal de “référence” définitivement classé au centre droit. Et il critiquera aussi des magazines féminins comme le vecteur d’une pensée unique. Pulsionnelle.
Pourtant, il venait d’accorder une interview à un magazine “pipole”. Déclarant qu’il ne dirait rien sur sa vie privée, mais très heureux de figurer dans la salle d’attente des médecins. C’est aussi dans la presse “trash” que J.L. Mélenchon compte diffuser ses idées. Comme O. Besancenot qui promut sa trombine et accessoirement ses projets dans une insipide émission du dimanche. La gauche de gauche fait (aussi) sa révolution autour des paillettes.
Le pulsionnel fait vendre. J.L. Mélenchon trop malin ne peut l’ignorer. Il souhaite achalander ses victuailles (la “révolution par les urnes”) sur le même étal que les confessions de bagatelles et le galbe libidinal de J.Aniston… Un vaste programme. Donc.

L’issue incertaine du combat des retraites

“C’est la théorie de l’incertitude” harangue-t-il consterné quand il décrit la manière dont se profile la négociation sur les retraites. Les analogies scientifiques pour assoir un argumentaire dans le champ social correspondent au “moment” pour J.L. Mélenchon. Personne n’a lu l’intégralité du rapport du conseil d’orientation des retraites (COR) mais tout le monde claironne les conclusions inévitables. En somme, travailler plus longtemps et moins cher.
Les articles parus dans Le Monde sont bâtis sur des dépêches AFP. Des fragments de rapport distillés pour susciter l’effroi. En effet, selon les éléments parcellaires mis au jour, la somme astronomique de 2 600 milliards s’avère nécessaire pour pérenniser les retraites à l’horizon 2050. Tétaniser l’opinion, le résoudre aux solutions gouvernementales sur ce sujet crucial. Cette somme est un cumul brut des fonds pour faire fonctionner le système. Un chiffre isolé, débarrassé de sa compensation en recettes. Efficace pour faire trembler les foules. Peu pertinent pour raisonner sainement. Pour J.L. Mélenchon les projections sont farfelues. Il fulmine à propos d’experts incapables de prévoir l’avenir à 6 mois, et qui spéculent sur les 40 prochaines années. Par analogie il se réfère à W.Heisenberg qui avait énoncé l' »incertitude » (ou l’“indétermination”) comme l’incapacité de localiser précisément une particule. Une impossibilité due à la présence de l’observateur. La prédiction devenant probabiliste. En l’occurrence des observateurs (partiaux), les politiques et les experts utilisant des instruments de mesure, les rapports d’experts (souvent les mêmes), influant sur les résultats de la mesure par leur simple présence, l’allongement de la durée du travail.
J. Bouveresse dans son ouvrage “Prodiges et vertiges de l’analogie” décrivit cette tendance abusive et post-moderne qui consiste à intégrer des raisonnements mathématiques et physiques dans des approches sociologiques, donnant l’apparence trompeuse de scientificité. J.L. Mélenchon (par facilité ?) s’y engouffre.

L’Eurodéputé est un corps particulier de la nébuleuse médiatique. Il se meut dans cet espace par attraction/répulsion. Il pense opérer une révolution dans cette sphère en frappant tous les éléments du système. Il ne peut pourtant sortir son orbite, préférant profiter de sa capacité d’entrisme. S’infiltrer, le saper pour l’effondrer sur lui-même. Dans la soupe primaire que sont devenus les médias mainstream, ces astres sombres qui magnétisent toujours l’attention, le big-bang est lointain. Et J.L. Mélenchon ne sera surement pas le détonateur. Juste un atome chargé, observant l’entropie d’une machine (avec) qui (il) tourne à vide.

Vidéo sur les retraites :

A suivre la suite de l’entretien….

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Vogelsong – 15 avril 2010 – Paris

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Un républicain à l’assaut des médias : J.L. Mélenchon

J.L. Mélenchon est un bon client des médias. Gouaille, finesse, esclandres, sa présence sur un plateau promet du sang, des cris et du spectacle. Il porte cependant un jugement lucide sur la comédie qu’il doit jouer à chaque passage dans le grand barnum journalistique. Ancien plumitif de la presse régionale, il déconstruit les us, travers du métier qui selon lui révèle une perversion profonde du monde contemporain. Un monde de clients plus que de citoyens, où l’intérêt particulier, soumis aux desiderata égoïstes supplante la sagesse républicaine du choix hors préjugés, où le citoyen sorti de son humus pense le collectif, pour le meilleur.

Idéal républicain

La vertu républicaine suppose que l’individu se détache de ses petits affects, de ses petites volontés égotiques pour penser la société, le bien commun. La République est ce qui est bon pour tous par delà les choix individuels étriqués. Cette façon d’aborder les rapports sociaux est en complet décalage avec le modèle individualiste et libéral qui baigne les sociétés contemporaines. Pour penser l’intérêt général, il est nécessaire que tous les citoyens soient correctement éclairés. Outre l’instruction dispensée par le système scolaire, la manière de transmettre l’information est primordiale. La hausse du niveau d’instruction aurait pu laisser penser que le peuple sortirait de la révérence par rapport à la parole officielle. Au milieu du 20e siècle, ce fut un objectif atteignable. Pourtant, avec l’avènement des médias de masse, ce sont des vérités immanentes proférées à longueur de journée qui l’ont emporté, malgré tout. L’esprit critique n’a pas étendu son emprise, l’ère médiatique a tout renversé, tout inondée par un flot continuel d’informations disparates, impossibles à traiter, à analyser par une humanité normale. Pour que le système républicain fonctionne, il faut des républicains. Manifestement, avec le libéralisme, les choses ont pris un autre tour.

Critique des médias de masse où toute parole est un mensonge

Bien que sensées, les ruades habituelles sur l’appartenance des grands groupes de presse aux puissances de l’argent ne suffisent pas. Il est fondamental de dépasser cet aspect, pour critiquer l’ambiance générale distillée par la presse, la contextualisation qu’elle impose au consommateur d’information. Le meta-discours imposé par la sphère médiatique fonctionne sur le mode suspicieux où toute parole, tout dialogue est vain. L’Homme en proie à sa libido, son inconscient est supposé ne pas dire la vérité quand il communique aux médias. Toute parole consciente de rend pas compte de la réalité. On dépeint le politicien comme un menteur, nécessairement. Foin de son programme politique, de son argumentation structurée pour étayer une idée, un concept, une idéologie. Le journaliste par inclinaison naturelle se borne à débusquer le mensonge dans la part d’ombre des Hommes politiques. Gratter jusqu’à l’authenticité, l’intimité. Ce qui est vrai n’est pas ce que l’on dit, mais ce que l’on ne veut pas dire. Le flagrant délit de mensonge est le point d’orgue de la vérité. “Qu’est ce qu’il y a de plus vrai que ce que vous ne voulez pas dire ?”. La marque de la vérité se niche donc dans le mensonge. C’est la “perversion même de l’idée de débat”, un retournement du concept de dialogue. La sphère publique est oblitérée au profit des gourous de la vulgate, psychanalystes, ecclésiastes, journalistes, figures de la vérité révélée. Professionnels de la flagrance.

Formatage – Reformatage

Toute parole est mensongère ou confuse. C’est l’ère du décryptage journalistique. Sous couvert de clarification, la grande presse recalibre tout ce qui est dit dans la sphère politico-médiatique. Les rubriques de redites foisonnent, où pullulent les « autrement dit », “decryptage” ou “en clair”. Car les idées avancées par les hommes politiques sont de fait confuses, mais jamais complexes, ou intelligentes. Les journalistes se proposent alors de tronçonner le tout en bâtonnets comestibles et aseptisés, digérables par le plus grand nombre. Engoncer le nouveau phrasé débarrassé de ses oripeaux, pour délivrer aux lecteurs, à l’auditeur, une version “correcte” de ce qui se pense couramment.

La tendance est aussi à la mascarade télévisuelle. Où l’on peut tout dire sans être contredit, comme dans l’émission de TF1 où N. Sarkozy était confronté à des Français . Sous la houlette du journaliste-terroir, J.P. Pernaud le président de la République a pu affirmer tout ce qu’il voulait sans être contredit sur le fond comme “La France est le pays où l’on paie le plus d’impôts en Europe” qui est totalement faux, ou discréditer les quotas laitiers sans en discuter sérieusement. Singeant la proximité, cette émission est un “attentat à la vie de l’esprit”.

Les plateaux de télévision lors des débats sont concoctés pour que cela saigne et qu’aucune pensée cohérente de plus de 20 secondes ne puisse être exprimée. Quand c’est le cas, le journaliste se démène pour hacher le propos. Ces dispositifs télévisuels n’ont qu’un seul objectif qu’il y ait du rythme que ça canarde aux dépens du fond du débat. Enfin, le formatage s’impose idéologiquement, sur l’Europe ou l’économie de marché par exemple. La pensée dominante véhiculée avec zèle par les éditocrates constitue la “cotisation minimale au cercle de la raison”. Sous peine de profond mépris.

Le cas Peillon – A. Chabot une vache sacrée

Pousser à la déconsidération de l’autorité que représente N. Sarkozy, mais surtout des larbins qui l’entourent relève de l’hygiène intellectuelle. Quand V. Peillon laisse E. Besson, M. Le Pen à leurs turpitudes lors de la soirée mitonnée pour le gouvernement par A. Chabot, il commet un acte salutaire et efficace. On a parlé de lui, « la dérision est toujours efficace » et on a oublié les tristes sires de cette soirée. D’autre part, le plus grand nombre ne regarde pas ce type d’émissions “chiantes”, « avec des gens qui ont l’air d’être mal » : des choses bien plus édifiantes, meurtres, poursuites, violence sont retransmises ailleurs. L’attitude du PS révèle le seul écueil de cette affaire. La soumission aux injonctions des puissants et respectés présentateurs de télévision, “A. Chabot, une vache sacrée du paysage médiatique, quand elle est couchée dans la rue, il faut contourner”.

J.L.Mélenchon, qui veut opposer le démontré au péremptoire, déplore la mort de la méritocratie. Le système médiatique tel qu’il fonctionne l’enterre continuellement. Tout effort de travail est vain, la connaissance des dossiers, l’argumentation architecturée ne représentent rien puisque tout passe par le prisme d’un système vérolé, hiérarchique autocensuré aux bons soins du pouvoir. Ce mode d’information avec comme arrière-plan un meta discours officiel, basé sur la suspicion, les désirs individuels est une subversion complète de la sphère publique. La régulation collective estompée, seuls comptent les clients consommateurs d’informations. Cela tombe bien pour le libéralisme économique.

Vogelsong – 31 janvier 2010 – Paris

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Entretien avec N. Dupont-Aignan – Le pouvoir a perdu le pouvoir

Il reste encore à droite, après la mise au pli Sarkozienne, un mouvement politique républicain, souverainiste et gaulliste. N. Dupont-Aignan fondateur de « Debout la République » a fait sécession en 2007 des cohortes bien alignées de l’UMP. Cet homme ancré à droite s’indigne de la trahison du peuple et dresse un constat peu amène sur le sarkozysme, la gauche laxiste, la construction européenne. Dépositaire de valeurs conservatrices et attaché à la nation, il se présente, malgré de faibles scores, comme un concurrent respectable et une alternative crédible.

Perte de valeurs, trahison du peuple, délocalisation du pouvoir

Drapeau_France_1N. Dupont-Aignan n’est pas avare de critiques, et il en délivre magnanimement à droite comme à gauche. Le diagnostic sur la perte des valeurs est terrible. A droite. Le RPR avait commencé a tourner le dos au Gaullisme, l’UMP a définitivement rompu. La nouvelle stratégie des conservateurs hexagonaux s’oriente plutôt vers le libéralisme économique. La création de « Debout la République » à l’intérieur de la structure n’empêchera pas la marginalisation des idées gaulliennes. Après l’avènement de N. Sarkozy, la page historique (gaulliste) est définitivement tournée. En 2007, la rupture est consommée, « la fondation de l’UMP a soldé ce qui restait de gaullistes au RPR ». C’est donc à l’extérieur du parti hégémonique que s’incarneront les idées du Général selon N. Dupont-Aignan.

La gauche s’est aussi fourvoyée. Elle traîne depuis 20 ans sa trahison populaire, et a perdu toute crédibilité. Elle n’a pas su empêcher la paupérisation des couches peu favorisées, ni s’opposer efficacement au détricotage des services publics. En plus d’être laxiste, le parti socialiste « s’est embourgeoisé« . Loin du peuple, loin de ses bases, le député de l’Essonne croit que « la solution ne viendra pas de cette gauche molle« , en ce sens « le parti de gauche ne s’y est pas trompé« .

« Au delà des clivages droite-gauche, ce qui fonde l’exception française est piétinée par la caste oligarchique qui nous gouverne« .Tous les partis de gouvernement ont livré la France aux forces économiques globales. La mondialisation, par le changement d’échelle des forces économiques qu’elle implique est contradictoire avec le maintien de la démocratie au niveau national. Le pouvoir s’est délocalisé, « Bruxelles pour la commission, Luxembourg pour la cour de justice, Francfort pour la BCE, la Chine pour les règles du commerce internationales, les USA pour le dollar« . L’abandon du pouvoir aux intérêts extérieurs qui entraîne des féodalités intérieures débouche sur le discrédit de l’action politique, « le pouvoir a perdu le pouvoir« . Les hommes politiques ont scié la branche sur laquelle ils étaient assis en se dépossédant de leurs moyens d’action. Ils ont livré les instruments qui permettaient de gouverner, on « est donc réduit au ministère de la parole ».

Projets et Perspectives

N. Dupont-Aignan souhaite revenir aux fondamentaux de la République qu’il résume comme : « La démocratie du peuple, pour le peuple, par le peuple« . Il se démarque du libéralisme et de l’antiétatisme communément rabâché à droite, « la République c’est aussi un état fort, un état stratège« . Dans ce registre, il met l’accent sur « l‘école publique méritocratique, qui élève au lieu d’abaisser« , puis sur les services publics qu’il veut « très présents sur tout le territoire« . Somme toute, il s’accroche au maintien d’une particularité nationale.

Face à l’atteinte de l’exception française, le défi est d’expliquer aux Français qu’ils ne s’en sortiront pas s’ils ne reprennent par leur destin en mains, « une nation (comme la France) ne peut pas se suicider« . Il faut, selon N. Dupont-Aignan sortir de la résignation et de la retraite du « jardin familial« , face à l’impression d’impuissance, subir son sort et se replier sur des intérêts domestiques. Pour en sortir, deux défis prioritaires doivent être relevés : l’emploi dans la guerre économique mondiale, et la cohésion nationale et sociale. Sans ces deux axes, « nous aurons la paupérisation d’un côté, la guerre civile de l’autre !« .

Pour survivre dans la jungle commerciale globalisée, « on ne peut avoir des charges plus élevées que les autres, un euro surévalué, et un libre échange total. Soit, la France sort de l’euro pour dévaluer dans un libre échange intégral, soit l’Europe met en place un protectionnisme, soit les normes sociales européennes se mettent à niveau et nous vivrons comme des chinois ! ». N. Dupont-Aignant se prononce nettement en faveur du protectionnisme avec une stratégie économique de puissance. D’ailleurs, il partage les thèses d’E. Todd du livre « Après la démocratie » sur l’impasse du libre échange et l’impérieuse nécessité d’une régulation des échanges internationaux. À terme, les déficits publics ne pourront pas supporter la charge que fait peser la mondialisation. À quinze ans, à paramètres constants, si rien ne change, c’est le déclin, le « décrochage massif » qui attend la France.

Politique internationale et construction européenne

Si le Sarkozysme n’a qu’une seule cohérence, c’est l’alignement au néo-conservatisme (atlantiste) US. La France abandonne ici encore sont exception. La particularité des relations avec les pays arabes, l’indépendance par rapport aux USA installaient l’hexagone comme une puissance spécifique, écoutée, entendue, certaines fois. Comme présidentiable, N. Sarkozy n’avait pas annoncé l’intégration dans l’OTAN, il a envoyé plus de 3 5000 soldats en Afghanistan. Le coulage dans la masse des forces proaméricaines relègue définitivement la France au rang de puissance secondaire, et de plus « c’est une politique qui ne rapporte rien« .

La construction européenne s’est faite aux dépens des peuples. La mythification du concept Europe met la France en danger vis-à-vis de ses voisins. Selon N. Dupont-Aignan, naïfs, les Français « rêvent la vie« . Cette Europe fantasmée pourra « peut-être » naître dans 200 ans. L’Euro, pour la France, est un boulet qui « va exploser dans les deux trois ans qui viennent« . Plus globalement, l’inconsistance caractérise la tour de Babel européenne, une concurrence d’intérêts divergents où Français, Anglais, Allemands, pays d’Europe centrale et orientale n’ont pas de projets communs autres que simuler une entente. La sortie de l’ornière européenne passe par la coopération au coup par coup entre états volontaires, car  » l’Europe des 27 n’est plus l’Europe des 6« . Et ce malgré les mirifiques promesses sur les institutions qu’est censé apporter le traité de Lisbonne. Le député concède que « L’Europe est indispensable pour que la France pèse dans le monde« . Mais « la France est en position minoritaire sur tous les sujets qui font son exception, c’est-à-dire la laïcité, le protectionnisme, les services publics« . L’hexagone est (devenu) « l’associé minoritaire de l’Europe« . Il en conclut par delà les affichages béats que « l’Europe sera estimée des habitants quand elle aura produit des résultats pour les habitants« .

Censuré lors du résultat des élections, N. Dupont-Aignant déclare être dangereux pour la cohésion de l’UMP,  » je ne suis pas un extrémiste de droite, un De Villiers ou un Le Pen, je suis un type raisonnable qui ne rentre pas dans la ligne et qui ne dit pas des choses « raisonnables », mais des choses plus vraies que vraies« .

Voir aussi :

ReversusEntretien avec Nicolas Dupont-Aignan

Intox 2007 – Le plan secret de NDA

N. Dupont-Aignan sur la liberté et Internet

Vogelsong – 18 octobre 2009 – Paris

Manuel Valls, la fin des utopies

Nouveau trublion du parti socialiste, M. Valls veut tout réinventer. En rupture de ban avec la direction de sa formation, il trouve refuge dans les médias où ses idées « modernes » font écho. Le félon défraie la chronique lors d’un pugilat épistolaire avec M. Aubry. Trop à droite dit-on. Sur des sujets cruciaux comme les institutions, l’économie, les valeurs, il entend porter un positionnement particulier et novateur. En y regardant de plus près, il n’y a peut-être pas grand-chose d’inédit.

UtopiaQuand il faut choisir entre l’homme et le projet, M. Valls ne s’embarrasse guère de circonvolutions. Il a compris que pour parvenir au faîte du pouvoir il faut un Homme qui porte un projet. Il donne quelque peu le change en faisant référence à la dynamique parti-militants-sympathisants et en dégageant une hypothétique synergie (démocratie participative). Mais il a compris les règles implacables des institutions. Dans cette optique, il fait acte de candidature aux primaires à gauche pour la présidence de la République de 2012. Les procédures institutionnelles modifiées par L. Jospin sont taillées sur mesure pour la droite. En l’occurrence l’émergence d’un chef derrière qui les cohortes muettes feront bloc dans un seul but, gagner. C’est inscrit « génétiquement » dans le profil politique des conservateurs. Les faits électoraux, ces dix dernières années, sont éloquents. La gauche va de minuscules succès en déroutes historiques. La machine à gagner de l’UMP malgré l’anachronisme de sa doxa fait merveille.
Dans ce registre M. Valls joue les pragmatiques en s’adaptant au système de l’adversaire. De là à le vaincre, sur son propre terrain, avec ses propres armes, est une autre histoire. À moins d’en faire partie ?

F. Fillon se gargarisait d’avoir gagné sur le terrain idéologique. Il se félicitait de l’état de l’opinion sur les 35 heures, perçues comme une régression. Ce même préposé à la conduite de la politique du gouvernement raille, comme bon nombre de ses alliés, le « surmoi marxiste » de la gauche de gouvernement. De son côté, M. Valls veut en finir avec la perpétuelle prise d’otage du parti socialiste par la gauche radicale. La libération viendra de la rupture avec ses alliés historiques, qui mettra à bas le stérilisant « surmoi marxiste ». Le maire d’Évry semble oublier que cela fait trente ans que le PS noue des « liens fort avec l’entreprise » et « ceux qui créent de la richesse ». Il a tellement tissé de liens qu’il en a finalement oublié les ouvriers, employés et même les fonctionnaires. Pourtant, le renégat socialiste appelle aujourd’hui de ses vœux un virage déjà pris depuis trois décennies. La radicalité au sein du PS est au mieux une posture au pire un épouvantail que l’on se plait à agiter. Lors des primaires pour les présidentielles, lequel des trois candidats (L. Fabius, D. Strauss-Khan, S. Royal) était peu ou prou (même marginalement) marxisant ? M. Aubry, maire de Lille et premier secrétaire, ralliée corps et âme à l’Europe de J. Delors et des lobbys libéraux a-t-elle un « surmoi marxiste » ? Ce « gimmick » inlassablement resservi donne tout loisir aux pédagogues « marchéïsant » d’activer ce commode repoussoir. Au XXIe les solutions marxistes ne concernent plus personne (ou presque). S’affranchir des solutions planificatrices et « déstructurantes » pour les individus ne doit pas occulter la puissante grille d’analyses sociales et économiques qui fournit cette théorie. M. Valls sert le discours improbable de la grande unité d’intérêts et de vues entre les salariés et les entrepreneurs. La réalité lui donne quotidiennement tort. Mais le perçoit-il ?

Qualifié de maillon faible par les stratèges politiques de la majorité, M. Valls a refusé le pont d’or que lui proposait le président. Le débauchage s’apparente à une stratégie de désorganisation du débat démocratique dont la seule fin est de garder le pouvoir. Symétriquement l’antisarkozysme mécanique est contre-productif, et ne permet pas une démocratie apaisée. Il considère que l’élection d’un homme d’État tel que N. Sarkozy est un phénomène normal de la démocratie en France. Dans ce schéma, ne tolère pas les remontrances qui peuvent lui être faites sur sa présupposée « sarkophilie ». Niant même férocement. Pourtant, la pratique, l’homme, l’état du pays, l’horizon donné à celui-ci devraient susciter chez M. Valls plus qu’une critique programmatique des folies budgétaires de la loi TEPA.
Une opposition raisonnée dans une démocratie apaisée ne s’organise pas autour d’un régime phagocytant. Dont la seule stratégie est la conservation du pouvoir par destruction et implosion de ses adversaires. En acceptant un rôle modéré d’opposant, on porte le flanc à une dissymétrie des pouvoirs et des contre-pouvoirs. Ne pas jouer le jeu des « garden-partys », des flatteries, des satisfecit ponctuels consiste à marquer clairement son éloignement de l’ensemble d’une politique et de son projet globalisant. M. Valls n’est manifestement pas dans ce processus.

Reprendre le terrain perdu à la droite sur les valeurs de travail, de nation et de sécurité est un objectif louable. La direction du parti socialiste aurait dû y plancher depuis des lustres. Récupérer ces domaines en singeant les conservateurs (même à moitié) est sans issue. Comme les marxistes il tire des constats justes, mais applique des solutions caduques (bien que moins dramatiques). La quasi-totalité de ses propositions n’engendrerait aucune protestation des versatiles du gouvernement UMP. La sincérité en moins.
La pédagogie de la rigueur fait ses preuves depuis trente ans. Le miracle blairiste atteint ses limites en période de crise. Les virages rigoureux de la gauche française ont fortement (voire définitivement) installé le discrédit. Les sociaux-démocrates complexés en Europe sont en totale débâcle.
Il y a une route à ne pas suivre. M. Valls en a l’itinéraire.

Vogelsong – 28 juillet 2009 – Paris