La banlieue, objet apocalyptique de nos fantasmes #2 – Vers la militarisation

“Les conséquences de la colère sont beaucoup plus graves que ses causes.” Marc Aurèle

Consensus militaire autour du déploiement de forces dans les cités de la République. À chaque acmé en banlieue, on invoque l’inflation de moyens pour mettre fin aux violences. Cette fois une histoire de gangs. En somme, la force publique en l’état ne peut plus assurer la sécurité des habitants de certaines enclaves. S. Gatignon maire de Sevran, classé à gauche, se joint à la noria de véhéments pour faire respecter l’ordre public. À coups de canon s’il le faut…

Un feu médiatique

La pauseuse E. Levy évoquait déjà l’idée en pleine fournaise estivale de l’année 2010, “On est en guerre, on est zone de guerre, on a des gens qui tirent sur les flics à l’arme lourde”. Nonobstant le fait qu’une arme lourde s’entend comme une arme de gros calibre destinée à détruire des infrastructures ou des véhicules, que E. Levy confond surement avec “armes automatiques”, ou “armes de guerres (comme le fusil d’assaut)”, la dialectique belliqueuse ciblant les territoires de la République envahit inexorablement le débat. Et de façon dramatique. Et dramatisée.

On se souvient des appels de la droite politique lors des émeutes de 2005 pour réclamer ce type de mesures draconiennes. Plus récemment, I. Rioufol, jamais en reste quand il faut sévir sur la piétaille des périphéries, concernant l’appel à l’aide du maire de Sevran illustra la situation par le terme “libanisation de certains quartiers”. Dans la bétonnière qui lui sert de système de pensée, il n’oubliera pas de lier cette “libanisation” à la question ethnique, déclarant de go la “faillite du vivre ensemble”. Quelques jours plus tard, le quotidien France Soir du 10 juin 2011 publie en une le définitif “L’armée dans les cités, les français disent oui”. Dans la foulée un dossier de quatre pages du quotidien Le Parisien du 14 juin 2011 au titre filmesque “La cité où les enfants ont peur”. Derrière ce feu médiatique nourri, les va-t-en-guerre en papiers tentent d’oblitérer l’essentiel. Un recours à la force brute en écran de fumée qui masque les problématiques essentielles des zones de non-droits.

Conséquence de la pacification

La question n’est pas de légitimer les trafics ou l’économie parallèle, mais de s’interroger sur son remplacement. Qu’est-ce qui permettra aux centaines de milliers de personnes qui vivent (plus ou moins bien) de ces activités délictueuses de trouver des sources licites de subsistances ? Dans son ouvrage “La loi du ghetto”, L. Bronner décrit minutieusement la stratification des revenus du trafic de drogue qui s’élèvent à 2 milliards d’euros par an*. Selon l’auteur : “60 000 à 120 000 personnes seraient impliquées” au bout de la chaîne du trafic, qui tireraient entre 4 500 et 10 000 euros par an. Une réelle économie de substitution et de survie.

Au-delà de l’efficacité du déploiement militaire (et en imaginant que cela fonctionne), comment ces zones asséchées de l’économie souterraine s’acclimateront au nouvel ordre militaire ? Par quels moyens, autres que l’assistanat, tant vilipendé par les autorités, les habitants de ces quartiers vont trouver les ressources nécessaires au minimum des standards du pays ? Que proposent comme alternatives les va-t-en-guerre, que la survie améliorée pour ces territoires, qu’E. Zambeaux appelle “ces plaques détachées de la banquise” ?

Étant entendu que la pacification comme condition initiale à la revitalisation est une vaste plaisanterie, car même dans les zones où les trafics ne posent pas de problèmes d’hyperdélinquance, rien n’est fait pour sortir les quartiers du marasmes.

La question de la violence

On assiste à une inflation de la réponse sécuritaire. Sans que – on l’aura remarqué – la situation s’améliore. Le pouvoir n’a plus que ce rudimentaire expédiant pour communiquer sur le sujet avec les Français. Dans son shoot quotidien aux faits divers. De façon mécanique on répond à “violences” par “plus de violences”. D’ailleurs la militarisation des forces en banlieue est déjà une réalité. Toujours selon L. Bronner, “Aux violences parfois inouïes (…), répondent des dispositifs policiers toujours plus denses, plus complexes. Une “militarisation” du maintien de l’ordre : Utilisation d’hélicoptères dotés de caméras infrarouges… ; expérimentation de drones ; mise en place d’équipes spécialisées dans les départements urbains, (…)”. Cette stratégie ne mène à rien sur le long terme. Sauf à dévoiler un tropisme de dominants, un réflexe revanchard de la bonne société sur ses parias.

De ce paroxysme de la violence symbolique, exhalent relents xénophobes et prolophobes. En l’occurrence, les pauvres se vautrent dans oisiveté et assistanat, surtout quand ils sont d’origine étrangère. Toute la prose, qui vise à rallier la violence militaire, d’I. Rioufol, d’E. Levy et autres dealers de haines accrédite la thèse racialo-culturelle, bien répandue maintenant, de l’inadaptation de certaines catégories de population bien spécifiques à la vie dans la société française. Dans ce rapport essentiel et mythologique de la nation aux citoyens : de race blanche, de culture chrétienne, d’extraction prospère ; ou d’ailleurs et (dans ce cas) totalement soumis à la domination des suscités.

La question de la force publique dans les zones actuellement dévastées de la République se posera réellement quand les standards d’activités économiques et sociaux auront le niveau médian du reste du pays. En d’autres termes quand tout aura été (réellement) mis en œuvre pour traiter pacifiquement et habilement la question.

Et que seule l’hyper violence, alors, s’imposera comme ultime recours.

*La totalité du plan banlieue de F. Amarra représente en tout 500 millions.
 

Vogelsong – 15 juin 2011 – Paris

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7 réflexions sur “La banlieue, objet apocalyptique de nos fantasmes #2 – Vers la militarisation

  1. je suis sensible à certains de tes arguments, comme celui du revenu de remplacement à celui des activités illicites. Cependant, ton discours n’apporte aucun argument quant à la possibilité pour les habitants de ces quartiers de vivre en paix, et d’avoir droit à la tranquillité d’esprit. Mes propres enfants ont vécu avec leur mère dans ce genre de milieu. Des dealers faisaient leur petit trafic dans la cage d’escalier, et dans l’immeuble d’à côté, il y a eu un meurtre. Chacun connaissait les dealers, mais tant l’agence HLM que les flics nous expliquaient qu’ils ne pouvaient rien faire car il s’agissait d’individus qui n’habitaient pas là, mais qu’ils profitaient des adresses des sœurs ou de la belle mère ou je ne sais qui…. En attendant, j’ai vécu des années avec la peur au ventre qu’il n’arrive quelque-chose à mes enfants… Ton discours est certes beau à voir intellectuellement, mais concrètement ? Et puis, une fois les habitudes prises, je doute que des gens qui vivent avec plusieurs milliers d’euros gagnés en ne faisant pas grand chose fassent l’effort de gagner de l’argent par des moyens plus licites plus contraignants et fatigants, faut être réaliste parfois, même si la vérité fait mal à voir pour le travailleur social que je suis….. je ne suis vraiment pas un adepte du tout répression, et encore moins de l’armée dans les banlieues, mais quelle solution concrète trouver à ces trafics qui gangrènent certains quartiers et terrorisent des centaines de personnes pour quelques irréductibles qui n’ont guère le sens commun et ne sont pas vraiment sensibles aux arguments que tu développes ?

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    • Il y a la légalisation du cannabis, pour faire rentrer dans la légalité une bonne partie du commerce des stupéfiants. La prohibition, que soutiennent la plupart des partisans de l’intervention de l’armée dans les banlieues (sauf Gatignon) a échoué. Regarde la pauvreté de leurs arguments pour justifier le maintien du statu quo. Valls en est un bon exemple.

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  2. @GdeC: Et si envoyer l’armée ne fonctionne pas ? Qu’est-ce qu’on fait après ? Ce simple raisonnement prouve que la solution _politique_ aux problèmes des ghettos ne situe certainement pas dans _plus_ de violences.

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  3. La question est « faut-il légaliser les ventes d’armes de guerre pour casser le marché ? » . Voyez comme à une grave question de la violence et des dealers on peut tout imaginer et son contraire !
    Effectivement , trouver un revenu aussi rémunérateur que la vente de cannabis , armes ou autres drogues n’est que pure utopie , surtout dans un pays où le chômage avoisine les 10% de chômeurs et où l’immense majorité de ceux qui bossent gagnent le SMIC , c’est à dire à peine de quoi se nourrir et payer les loyers , les assurances et les transports ! Ou alors il faut s’appeler Tapie ,DSK ou Betancourt !
    Je pense qu’une solution n’empêche pas l’autre et que l’appel au secours du maire de Sevran devrait nous inciter à beaucoup plus de nuances . Peut-on rester les bras croisés quand il y a meurtre , quand les bandes rivales se tirent dessus à coups de Kalachnikov , mettant en danger une grande partie de ceux et celles qui vivent dans ces cités ? Peut-on laisser en paix ces machos et ces dangereux mafieux même si à la base ils sont eux aussi des victimes ? Mais personne n’est obligé de tuer son voisin sous prétexte qu’il a été pauvre dans sa jeunesse .
    Je me rappelle les belles envolées lyriques des gens de gauche lorsque Ségolène Royal voulait faire encadrer les jeunes délinquants par l’armée à une époque où le mal était moins important ! Peut-être y avait-il là un début de solution ..mais pas la seule évidemment !
    Je me rappelle aussi l’époque où Jospin , sûr de son élection , ne disait pas un mot sur la violence qui se dessinait dans les banlieues . Certes la police de proximité et les éducateurs de rue était un des remèdes mais pas le seul non plus .
    Sarkozy lui n’a vu que répression pour un résultat très négatif , ajoutez son comportement qui nous donne de l’urticaire et vous avez là tous les arguments qui nous incitent à détester quelque forme que ce soit de respect de la loi fusse par la force .

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  4. Pingback: Un débat stupéfiant… « les échos de la gauchosphère

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