Ce que les Français pensent tout bas…

“La domination et la survie du conservatisme reposent sur le fait que les gens n’établissent jamais de connexions intellectuelles entre les divers éléments du monde réel”. T. Frank in “What’s the matter with Kansas?”

En paraphrasant J. M. Le Pen, sur ce que les Français pensent tout bas, L. Wauquiez s’arroge l’immense privilège de sonder leurs âmes. D’y faire émerger de leur tréfonds le bon sens du petit peuple inaudible, submergé par la bienséance du discours compassionnel des élites pansues. Dont lui-même, énarque, haut fonctionnaire, bourgeois accompli dans son habitus, son idéologie et sa pratique politique, en est le prototype même. On ne lui reprochera pas son manque d’empathie, puisqu’il verbalise ce que la plèbe a rentré. En l’occurrence beaucoup de bassesses sur “l’assistanat, ce cancer de la société”. L. Wauquiez comme beaucoup des siens se pose en porte-voix des veuleries du peuple pour le meilleur compte des dominants.

L. Wauquiez touche juste à plusieurs niveaux dans sa harangue sur l’assistanat. D’une part, il reprend des propos de comptoir et les élève au statut de débat national. Une technique qui malgré moult dénégations du landerneau ne permettra pas au bout de la discussion d’inverser la tendance sur la connotation parasitaire. Ce n’est pas le point de vue d’un quotidien comme le Monde qui changera le message global instillé au fil de l’information. Une infosphère (du Monde à TF1) qui se repait depuis des décennies des turpitudes des profiteurs de subsides de l’État. Sur cette polémique, les chantres du parasitisme disposent de milliers d’heures de propagande d’avance. Or, réenclencher le sujet n’a d’autre objectif que de provoquer un écho à ce capital informatif déjà stocké. D’autant plus que ceux qui prennent un air courroucé, des responsables socialistes aux éditocrates du tout Paris, n’ont pas de leçons à donner. Ils ont à leur niveau contribué à assoir l’une des ces thèses : soit les gueux ont mérité leur sort, soit il y a une mystérieuse cause à la misère.

Le parasitisme des aides sociales est une histoire ancienne. R. Reagan, chantre de l’ultralibéralisme s’emportait déjà en 1976 sur la “Wellfare Queen”, une traitresse qui “cumule 18 noms, 13 adresses, 12 cartes de sécurité sociale, dispose de pensions militaires de 4 maris morts. Elle bénéficie de l’aide médicale et des bons alimentaires. Son revenu net d’impôt se situe à 150 000 dollars”. L’histoire montrera qu’il s’agit d’un mythe, cette reine sycophante n’existant que dans l’esprit malade des spin doctors nourris à la doxa de l’école de Chicago. Mais qu’importe, l’image reste vivace. Un vieux marronnier que N. Sarkozy en 2007 s’adressant aux “Français qui se lèvent tôt” puis L. Wauquiez évoquant “le cancer” s’évertuent à perpétuer. Avec un discours à double portée.

Consolider le modèle dominant de privatisation de l’économie, avec pour corollaire la supériorité du modèle d’individualisation. Ce qui sous-tend les diatribes sur l’assistanat, c’est la thèse selon laquelle ceux qui s’échinent au travail sont amputés d’une partie de leur effort (calculé en rémunération), par l’intermédiaire des cotisations sociales, qui sera distribuée à des profiteurs (entendre non-travailleurs). En d’autres termes, le tassement des revenus de la classe moyenne qui a un emploi est directement corrélé au système de transferts sociaux en faveur de ceux qui s’alanguissent. On retrouve ici l’ode à la valeur travail et à l’effort individuel. Avec pour conclusion la disparition progressive de l’espace de solidarité, pour un modèle où chacun sera livré à lui-même. Qu’il y ait du travail, des richesses ou pas.

Consolider la thèse de l’échec du multiculturalisme. Dans le mythe de la “Wellfare Queen”, les communicants républicains visent spécifiquement l’archétype du profiteur “modèle américain”, c’est-à-dire une femme noire vivant dans les faubourgs décrépis d’une mégapole. Pour L. Wauquiez faire référence au cancer, même si cela peut prêter à débat, rappelle cette excroissance qui menace l’intégrité, la pureté du corps social. Dans le contexte pré frontiste de 2011, l’évocation est frappante. Quant à N. Sarkozy, son adresse aux “Français” qui se lèvent tôt ôte toute ambigüité.

Seuls les paresseux de la presse hexagonale ont cru au mirage du concept de droite sociale. Le Sarkozysme et ses séides font du social comme ils font du populaire, c’est-à-dire en discriminant, stratifiant les citoyens. Le gouvernement cible dans cette polémique la classe moyenne blanche, occupée, dont une partie côtoie le déclassement. Une catégorie en panique sur l’éventualité de rejoindre les laissés pour compte dans la débâcle.

Vogelsong – 13 mai 2011 – Paris

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13 réflexions sur “Ce que les Français pensent tout bas…

  1. je ne peux que souscrire à cette analyse, notamment vis à vis de la propagande… Les discussions de troquet si courantes sur les rmistes qui roulent en mercédès (quand ils ne sont pas arabes, en plus…) sont là pour le confirmer. Mais devra-t-on, sous prétexte de percevoir le marché politique comme une vente de voitures d’occasion découpé en tranches, laisser l’électorat populaire au FN, comme le préconise Terra Nova ? En tous les cas, je suis, tout comme toi et tous, autant le peuple que d ‘autres, et je ne supporte pas que l’on pense à ma place… En cela, wauquiez m’a profondément exaspéré. Pour qui se prend-il ? Quelle arrogance de penser qu’on puisse savoir ce que pense le peuple ! On pourrait bien, aux présidentielles, avoir des surprises et le peuple se montrer plus intelligent que ne le pense l’intelligentsia… Quel mépris pour les couches populaires ! Aujourd’hui, ce qui change tout, c’est internet, et chacun a à présent la possibilité de se renseigner avant de voter… Et je en crois pas le peuple assez con pour laisser le pays au FN… jouer à se faire peur, oui, mais aller vers le fascisme, certainement pas.

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    • L’affaire Terra Nova est un peu différente. L’abandon des ouvriers par le PS n’est pas un scoop. L’avantage avec Terra Nova, ils ont verbalisé la chose…

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  2. Pingback: Ce que les Français pensent tout bas… (via Piratage(s)) | Espace perso de jean louis

  3. Bouais, ben moi les français commencent à me taper sur le système hein, les français qui écoutent avec complaisance les Wauquiez and co…(je parle même pas des minables journalistes et « élites » qui reprennent en cœur les inepties des ministres-sinistres )

    C’est pas parce que ca fait des années qu’on nous prend pour des cons à nous raconter des foutaises que c’est une excuse. On serait pas dans un pays de malades, le wauquiez jamais il aurait pu tenir ce genre de discours sans se faire dégager violemment. Mais non.

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    • C’est le « problème » des propos de L. Wauquiez. Ils sont tenus assez ouvertement au sein de la société, de ma petite expérience.

      Aujourd’hui, il se fait le porte-voix des petites avanies. Avec pour objectif, non pas de combattre un prétendu « assistanat », mais de le rentabiliser politiquement.

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  4. Bravo pour ce billet (et pas juste parce que je pense la même chose mais ne l’aurais pas écrit aussi bien).
    Tu soulignes bien le fait que l’on monte les gens les uns contre les autres, que c’est voulu : clivage, jalousies, etc. qui ne sert qu’à faire monter le climat de tension.
    Mais ce n’est pas gratuit, selon moi.
    Qu’en penses tu ?
    Est-ce qu’ils n’auraient pas envie de faire monter le FN pour gagner easy au second tour ?
    Par ailleurs, je suis assez effarée en écoutant les réactions des gens autour d’un café, etc. à deux doigts de valider. L’acquis social, se transformant, petit à petit dans l’avis général, à un grignottage, un privilège, un filoutage…
    Et il faut expliquer, encore, toujours…
    Triste pays.

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    • C’est la rentabilisation politique du concept d’assistanat. Utilisé par R. Reagan et autres néo libéraux.

      Refaire le coup de Chirac, c’est une idée….

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  5. La con-quête

    Vous pouvez vous lever, s’il vous plaît… je suis désolée… je sais que ce n’est pas facile d’attendre assis…
    mais je vais vous faire une petite confidence :
    Les gens sont souvent déçus quand ils sont bien reçus…
    Si vous êtes là c’est parce que vous prétendez au statut d’un sans-emploi…
    Je ne vous garantis rien mais je compatis avec votre envie de ne rien faire.
    La pesanteur, je sais ce que c’est… mais malheureusement… la grâce est hors de portée.

    http://www.lejournaldepersonne.com/2011/05/la-con-quete/

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  6. Pingback: Course à l’Elysée: l’UMP se déleste des pauvres » OWNI, News, Augmented

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