Evénements en Tunisie – Une élite française dépassée

“Je n’ai pas à qualifier le régime tunisien. Je suis Français, je n’ai pas à juger de l’extérieur comme ça un gouvernement étranger” – B. Le Maire – Ministre de la République

S’il en avait le temps, un Tunisien se frotterait les yeux devant le spectacle consternant qui s’offre à lui. Mais il a bien mieux à faire. Un Tunisien en observant la France, son gouvernement, son intelligentsia considèrerait indubitablement que quelque chose de sombre s’est abattu sur l’hexagone : ce rivage lointain, ce continent proche, cet autre soi par la culture, la langue, à une encablure de cyberespace. Un Tunisien constaterait après un mois de lutte sociale et un lourd tribut payé pour la conquête de la démocratie, que finalement la France n’est pas (plus) ce qu’elle prétend. La patrie des droits de l’Homme. Mais plutôt une succursale ou service marketing dépositaire de cette marque, véhiculant une image, un concept tant que les affaires n’en pâtissent pas. Ainsi, il contemplerait anxieux les turpitudes d’une société dévastée par la xénophobie. Et découvrirait comme dans son pays, la brutalité en moins, que le gouvernement considère aussi le peuple en ennemi.

Un Tunisien serait fort aise d’écouter M. Alliot-Marie, ministre des affaires étrangères, énoncer de sa voix métallique qu’“on ne peut que déplorer les violences (sans préciser lesquelles). [….].Plutôt que de lancer des anathèmes, je crois que notre devoir est de faire une analyse sereine et objective de la situation”, proposant de go le savoir-faire français à la police tunisienne. Un peuple en soulèvement reste un peuple à mater, mais dans les normes occidentales, c’est-à-dire sans trop de décès. Comme service rendu de l’Etat français à l’Etat tunisien, on offre une répression propre et technologique. L’observateur tunisien décontenancé se souvient (s’il est un peu au fait des historiettes hexagonales) que la même ministre (à l’époque de l’Intérieur) s’était occupée avec grande diligence des factieux anarcho-autonome de Tarnac. Partant d’un complot terroriste pouvant faire vaciller le système, pour aboutir piteusement à un embastillement sans preuve de post-adolescents radicaux. Il y trouvera alors une similitude dans la paranoïa des élites à l’égard de ses gueux. Cette solidarité oligarchique qui pousse l’ordre et la matraque à se porter volontaire par principe contre les manifestants et les activistes.

Un Tunisien féru de culture Française (peut-être lecteur de Montesquieu) aurait été saisi par les déclarations très distancières du ministre de la culture F. Mitterrand pour évoquer le régime de Z. Ben Ali, “En Tunisie, la condition des femmes est tout à fait remarquable. Il y a une opposition politique mais qui ne s’exprime pas comme elle pourrait s’exprimer en Europe. Mais dire que la Tunisie est une dictature univoque, comme on le fait si souvent, me semble tout à fait exagéré”. Il ne serait pas exagéré que le ministre français qualifie le régime actuel : Démocratie népotique, Dictature éclairée, Oligarchie populaire ? En tout cas, un régime vu de France et désigné comme seul rempart aux islamistes. Condition qui ouvre un droit quasi illimité aux exactions. Un Tunisien pourrait demander au ministre de la République française, si l’accaparement des richesses du pays par une infime minorité relève d’une exagération. Si l’aspiration à un Etat de droit confine à la démesure. Si les 50 morts résultants de la répression policière sont un coût humain exorbitant. Si enfin, s’immoler à 20 ans est outrancier.

Un Tunisien écoutant les chaînes pourrait être pris de nausées, en tombant sur les déclarations de J.M. Le Pen à propos de l’incapacité des pays du Maghreb à la démocratie : “Le régime démocratique à l’anglaise ou occidental n’est pas compatible aux mœurs de ces pays”. Il aurait compris qu’il ne s’agissait pas d’un épiphénomène mais d’idées largement propagées dans le pays (25% des sondés se déclarent en accord avec les idées du FN). Qu’il ne s’agit pas d’un accident médiatique, mais d’une réalité hexagonale, le tréfonds d’un atavisme colonial. Il aurait enfin compris la position de la France en observant la manifestation de soutien à E. Zemmour devant le journal conservateur Le Figaro. Un penseur mainstream de la France de N. Sarkozy qui déclara “Les Français issus de l’immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes… C’est un fait”. Il aurait enfin compris que les élites françaises ne sont plus au niveau de leur réputation, ni de leur Histoire. Une clique se réfugiant derrière un universalisme ou Républicanisme en toc et à usage domestique. Un colifichet pour gogos de la médiasphère qui s’écoutent bavasser de jolis contes.

M. Marzouki, opposant à Z. Ben Ali explique au micro de France Inter les raisons qui pousse l’oligarchie française à soutenir le régime tunisien. Une vision simpliste mêlée de xénophobie. La Tunisie considérée dans un étourdissant euphémisme comme une “petite démocratie” et bénéficiant comme telle d’un traitement de faveur. Mais la Tunisie est surtout envisagée comme un rempart. A l’islamisme d’abord, malheureusement, et au grand dam des dirigeants Européens, cet alibi n’a pu être invoquer pour soutenir Z. Ben Ali, puisque d’intégristes il n’y a point dans cette insurrection. A l’immigration ensuite, la Tunisie fait office de barrière aux Africains en route vers l’eldorado occidental. Une dictature comme police de frontière au sud et gratuite, qui convient parfaitement au gouvernement de N. Sarkozy. Enfin et surtout M. Marzouki évoque un culturalisme couvert de racisme, qui veut que la démocratie soit un luxe pour les arabes, citant J. Chirac qui déclara “ils mangent c’est déjà pas mal”. Pour l’opposant, la démocratie est une nécessité. Et il affirme, un peu euphorique, que les Tunisiens vont se la payer.

Vogelsong – 12 janvier 2011 – Paris

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15 réflexions sur “Evénements en Tunisie – Une élite française dépassée

  1. Quid des échanges commerciaux ?
    Est-ce que nos grands groupes français (Totole, Carouffe et autres…) sont installés en Tunisie ? En gros, est-ce qu’on a des trucs à aller piller chez eux ou des trucs à leur vendre et qui fait que peu importe le pouvoir en place, il sera notre amis ?

    Et est-ce que la France mets des billes par là bas ?
    éléments de réponse (en millions d’euros) par là http://www.ambassadefrance-tn.org/france_tunisie/spip.php?article261 même si je suis désolée, pas le temps de trouver plus récent que 2006.

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  2. heureusement un Tunisien fait autre chose qu’écouter les politiques français ; un tunisien a souvent beaucoup d’amis en France et quand ils les écoutent il peut entendre ce que nous pensons réellement.
    L’élite française n’est pas l’élite politique, maintenant nous le savons.
    – Revoir l’émission d’hier soir sur France 3 ;
    – lire les milliers d’échange entre les citoyens de nos pays sur facebook, twitter, etc…
    A nous de parler, d’être l’élite

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  3. Bonjour,

    A quoi s’attendaient les 53% d’électeurs qui ont choisi Nicolas Sarkozy ? L’assassinat des deux jeunes Français au Niger, les propos de MAM…, devraient les pousser à s’excuser d’avoir mis la France dans de sales draps. Quant à la ministre des Affaires Etrangères, elle devrait être poursuivie pour crimes contre l’humanité . Que ce pays est tombé bien bas, lire billet sur mon blog

    http://0z.fr/QoEhQ

    A2N

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  4. Michèle Alliot-Marie, fille à papa notoire, fait la preuve de son incompétence notoire. On sait bien que si elle n’avait pas bénéficié des coups de pouce de papa, elle ne serait jamais arrivée à ce niveau, au même titre que Mme Bachelot-Narquin…

    Les présidents les choisissent car avant tout, il faut respecter un certain quota de femmes. Elles ne sont pas, et de loin, les meilleures pour leurs places mais elles restent soumises et obéissantes, de bonnes exécutantes, carriéristes intenses qui adorent les honneurs.

    Cette élite actuelle est à gerber…
    J’espère que les Tunisiens, sur Internet, s’aperçoivent que les Français, dans leur immense majorité est à leurs côtés.

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  5. Vous êtes dans le vrai. Hélas, nous savons qu’il ne faut pas dire la vérité ( comme nous le rappelle une célèbre chanson et les menaces qui pèsent sur Julian Assasange ). Nous savons aussi que la vérité ne changera rien, qu’elle ne nous débarrassera pas de la corruption d’une caste de privilégiés et que tout recommencera: le peuple français n’est pas le peuple tunisien…

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  6. La France doit se positionner d’une façon plus directe sur les événements. Aucune déclaration directe au peuple tunisien pour les soutenir, une lenteur dans la réactivité et une information par les médias très frileuse. Et notre chère ambassade de Tunis, avec des pantins amis des Trabelsi… Il faut réagir et faire connaitre toutes les magouilles de ces derniers dans la garçonnière de Imed Trabelsi….

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  7. Dire que c’est le pays des Droits de l’Homme qui a proposé le savoir-faire en matière de maintien de l’ordre de nos condés pour mater un peuple qui marche légitimement vers sa liberté.
    Et dans le même temps, dans notre beau pays, les sénateurs viennent d’adopter l’article 4 de la Loi LOPPSI2, obligeant les FAI par simple notification, à bloquer sans délai l’accès aux sites à contenus jugés illicites… sans juges, sans recours.
    En Tunisie, on ouvre l’internet, en France, on le ferme.
    Il faut vraiment attendre 2012 pour bouger ?

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  8. Mais, oui, mais, il existe encore quelques francais critiques.

    Nous constatons avec plaisir le désarroi de cette oligopole de VRP au pouvoir, et concernant la révolution tunisienne, la perspective que le « modèle » démocratique s’inverse est tout à fait alléchant : ces pseudos intellectuels médiatiques que l’on entend plus, sauf pour justifier les colonies d’Israël (finkelcrotte en particulier) vont être contraint de reconnaitre la crise de la pensée francaise:

    le modèle démocratique Tunisien (en espérant qu’il ne soit pas dévié, il faut pour cela que les « jeunes » et moins jeunes soient vigilants pour ne pas se faire voler leur démocratie en construction) devra inspirer l’europe dont le modèle est justement non démocratique ( gros gros problème de représentativité à Bruxelles, et méfiance envers le peuple, y compris vote par les élus contre le résultat du référendum populaire… !)

    Bref, que bientôt des intellectuels tunisiens viennent enfin nous faire un peu de morale, sur notre modèle dévoyé de représentation de la volonté populaire (mais pas à l’ENS, bien sûr, haut lieux de la censure) : cela obligera l’intelligentsia française à mettre à plat ses prétention, et pourra permettre le renouveau de la pensée en France….

    En bref, merci chers amis tunisien d’inspirer le monde, et de faire la nique, par la pratique aux donneurs de leçons d’un occident bien fatigué.

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