L’usage des armes

“C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir a tendance à en abuser. Tout homme va jusqu’à ce qu’il trouve des limites. Qui le nierait ! La vertu même a besoin de limites.” Montesquieu – L’Esprit des lois

Du petit lait ministériel. L’homme est malien, sans papier, de forte corpulence. Mais surtout il “pète les plombs” lors d’un contrôle d’identité comme le rapporte Libération. Par deux fois, la police fera usage (après les lacrymogènes) d’une arme à impulsion électrique. Qui a pour particularité de diffuser dans le corps des ondes de 50 000 volts à 2 milliampères. Blocage total du système nerveux, la décharge foudroyante vient immédiatement à bout de n’importe quel individu. Le nec plus ultra de la soumission. Là, l’homme meurt. D’un malaise. Le porte-parole de la police évoque une enquête qui éclaircira éventuellement le lien entre le voltage massif et le collapsus. Quant au Ministère, par la voie de B. Hortefeux, il évoque la contrainte à l’usage des armes. C’est ainsi que dans la France de 2010, on se défausse de la mort d’un “irrégulier”. Quand la violence légitime retire la vie, on euphémise, on stigmatise puis on charge la victime.

Une médiation armée

L’arme non létale, quintessence de l’oxymoron dans le maintien de l’ordre. La novlangue sécuritaire s’est parée de ce concept pour faire passer dans l’opinion des instruments plus ou moins brutaux, mais aussi plus ou moins mortels. Il n’y a pas d’“armes non létales”. Il y a des armes ou pas. Une rhétorique, avec en filigrane, l’alternative asymétrique proposée par la violence (légitime) d’État entre un projectile en métal brûlant à très haute vélocité, la balle, perforant le corps, déchirant les chairs ou l’approche plus civilisée et clinique consistant à électrocuter les rétifs aux injonctions policières. D’ailleurs, la multinationale qui livre les forces de sécurité claironne que l’arme à impulsion électrique “sauve des vies”. La violence mortelle face à la violence douce. C’est à peu près en ces termes que se définit le nouveau credo policier. Entendre que l’État prend soin de ses concitoyens, même des plus turbulents, en employant pour les neutraliser des dispositifs n’infligeant aucun dégât sévère.

Le raisonnement tient plus du concept publicitaire que de la réalité sociologique. Avec l’avènement de ces nouveaux outils de soumission apparaît une nouvelle médiation entre les dépositaires de l’autorité et les citoyens. L’alternative n’est plus la vie ou la mort, c’est-à-dire dans la plupart des cas la vie. Dans le cadre d’altercations de moyennes intensités, sortir une arme à feu relevait de l’impossible sauf à risquer la bavure. Grâce à ces nouvelles techniques d’armement, le niveau de réponse par violence physique est fortement descendu. Le recours aux armes dites non létales est désormais la réplique quasi systématique. En banlieue par exemple, les flash-balls n’ont pas remplacé les armes de poings. Mais se sont plutôt substitués au dialogue (ou tentative de dialogue).

Une violence rare, mais ciblée

De manière générale les études sociologiques (notamment menées aux USA) montrent qu’en moyenne le sentiment de violence policière envers la population est rare. Une personne sur cinq déclarait avoir fait l’objet de pressions physiques, dans la plupart des cas une saisie ou une poussée. À ceci deux remarques. Si les cas sont rares, ils sont déjà trop nombreux. Une force publique perçue par la population (même une minorité) comme brutale signifie l’échec d’une politique de sécurité. Et donc inadmissible. Plus important, le sentiment de violence augmente selon les classes sociales et les minorités incriminées. Pas vraiment une nouveauté, les rapports de la maréchaussée au XVIIe siècle évoquaient déjà comme cibles, les “gibiers de prévôts” (errants, vagabonds, migrants, etc.). Aujourd’hui aussi la violence s’exerce de manière inégalitaire dans la population. Plus on est pauvre plus la violence policière est forte. Une lapalissade que les commentateurs omettent systématiquement de préciser. Et qui change profondément la perception du fait divers. D’autant plus forte qu’elle s’ajoute à la violence économique réelle, mais aussi au sentiment de violence due aux inégalités (économiques et sécuritaires). Dans un cercle infernal mêlant pauvreté, paupérisation, violence qui s’auto-alimentent à l’infini. Enfin, se surajoutent les facteurs “raciaux”, un cocktail explosif. Dont on contemple les éruptions périodiques dans les zones suburbaines.

La question n’est pas de statuer sur la pertinence du pistolet à impulsion en tant que tel. La question essentielle tient dans l’usage systématique de la violence (même “douce”) pour soumettre un corps social. On a substitué un niveau médian d’interaction avec les forces de l’ordre sous la forme d’armes “non létales”. L’instillation à doses contenues d’une violence verticale en direction d’une catégorie de la population. En majorité pauvre et pas blanche. Reste ensuite à la justifier. Des justifications de moins en moins humaines à mesure que les esprits s’accommodent à la dystopie. Un “sans papier” dans l’atmosphère de la France 2010, contrôlé par la police a “pété les plombs”. En oubliant qu’il y avait probablement un lien entre l’attitude du forcené et le contexte. Et dont le principal instigateur de la situation, le ministre, évoque la contrainte policière à électrocuter l’homme par deux fois. Dans cette effroyable substitution des rôles, la victime devient le coupable. Et le paie de sa vie.

Vogelsong – 1er décembre 2010 – Paris

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17 réflexions sur “L’usage des armes

  1. Il est tout de même curieux de constater que lorsqu’un fait divers sanglant implique un ou plusieurs jeunes immigrés (pour faire très bref), les modernœuds de toute espèce nous enjoignent de ne surtout pas généraliser ce qui n’est qu’un fait divers isolé, mais que, là, vous partez d’un autre fait divers isolé (regrettable, j’en conviens volontiers) pour en tirer des lois générales. Et, naturellement, comme il est désormais de règle dans ces cas-là, pour au passage vous indigner que les policiers soient plus vigilants voire plus « nerveux » lorsqu’ils sont face à six ou sept « jeunes » venus des « cités » (bientôt, on ne pourra plus rien écrire sans guillemets, dans cette langue…) que face à une vieille dame à chignon mauve et à cabas.

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    • Je vous entends débouler avec vos godillots.

      Il est pourtant curieux que lorsque l’on s’essaie à une explication sociale un con-serviteur nous ramène au niveau reptilien.

      Un, il ne s’agit pas de généralisation, mais d’illustration. Le corps du texte aborde les généralités sur la violence rare, mais très diversement répartie selon la classe sociale et la couleur de peau.. Le reste se borne à l’illustrer.
      D’autre part il ne s’agit aucunement d’une chronique sur un fait divers dont nous n’avons pas l’aboutissement.

      Je vous renvoie pour l’analyse sociologique globale à Loïc Wacquant (les prisons de la misère), Pierre Tevanian (les mots sont importants) ou Laurent Mucchielli (ses ouvrages et son blog).

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    • pas faux ! mais dans le contexte de la France actuelle et dans celui où les joies de la communication ont endormi les masses sur la capacité à tuer de ces armes et sur le fait qu’on a glisssé d’une société du dialogue à une société de la force. Après, Tu n’es pas tombé dans l’attendu facile (mais aussi très utile) lié à la situation administrative de cette persone.
      ce qui ressort c’est que t’as un bonhomme avec deux bras, deux jambes, une tête, qui s’est fait tuer. pa d’autres hommes pareils que lui qui avaient des armes à la main parceue d’autres hommes, encore, pareils saufs que pourris leur ont mis ces armes dans les mains.
      en tout cas, ça me fait vraiment peur cette histoire… faut éviter que ça devienne comme ici (ne pas regarder si sensible) http://www.youtube.com/watch?v=zbNgvFxG9jE&feature=related

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  2. Entièrement d’accord avec ton article .
    La violence physique est toujours justifiée par celle des mots . Ceux d’Hotefeux , sinistre parmi les sinistres , en est un triste exemple . Il justifie la mort d’un homme et de ce fait remercie donc la police de l’avoir tué !
    Mais la violence physique ou policière est aussi précédée par les mots . Autre « brillante » illustration : les expulsions de Roms manu militari car un certain Nicolas Sarkozy avait décrété qu’ils étaient tous délinquants !
    Les mots peuvent tuer , anéantir pour longtemps . On peut condamner quelqu’un ou un groupe d’hommes publiquement , nommément sans que personne ne s’en émeuve plus que ça .
    Notre société qui se dit démocratique , est violente , dure et sans pitié pour les pauvres qu’on traque jusque sur leurs indemnités ASSEDIC et tellement laxiste avec les riches qui déclarent à la télé qu’ils iront placer leur ( reste à démontrer) pognon ailleurs , dans un paradis fiscal .
    La violence c’est en ce moment les SDF qui meurent de froid , la précarité d’un grand nombre de foyers , des logements insalubres que des marchands de sommeil louent des fortunes , le chômage , l’absence d’accès aux soins les plus élémentaires .

    Mais celle qui débouche inévitablement sur des affrontements , des actes irréversibles , est grandement encouragée par un discours d’exclusion , de stigmatisation , par l’usage incessant de mensonges , de fausses promesses , de déclarations qui mettent en avant l’individualisme le plus « forcené » (terme très approprié) , l’encouragement à la haine raciale sous des faux airs de pères de familles .

    Tout le monde a un exemple de violence routière , de comportement proche de la criminalité , et venant souvent de la part d’automobilistes qui n’ont ni la couleur de peau , ni les habits de « délinquants » .! La société toujours autant macho ( on le voit actuellement avec les propos sexistes franchement anti-ségolène) , raciste et xénophobe veut montrer ses muscles , et notre président frustré se veut leur chef d’escadrille .

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  3. Ouais, bon, c’était quand même qu’un noir. En situation irrégulière en plus.
    Bref, quasiment un auvergnat…

    Excellent billet qui remarque surtout qu’on est censé moins tuer mais qu’on cause moins. On cogne tout de suite.
    D’aucuns « pensent » que c’est « plus humain que le pistolet »…
    Ils me font peur.

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    • oui mais l’avait-on senti venir ? J’avais itw en 2001 des gens qui revenaient de Gêne où ça avait été un déclaînement de violence assez hallucinant de la part des autorités italiennes.
      Je ne me souviens pas, à l’époque, qu’il y eut beaucoup de questionnements autour de ça. Je me trompe peut-être…

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  4. donc tu penses que c’est juste dû au fait qu’aujourd’hui l’info circule plus facilement via le web et que donc nous « savons » ?
    ou alors c’est le côté « opinion » qui manquait ? à l’époque réservé aux éditorialistes, etc ?

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    • L’opinion ne manquait pas, je fais partie de la génération « US go home ! »,celle qui se sentit très cocufiée quand elle vit ce que Le Duc Tho fit des promesses de démocratyie du VietNam « libéré ».
      Nous ne « savons » pas plus ni mieux, nous « savons » seulement plus tôt et avons des moyens de recherche autrement puissants.
      (mais n’oublions quand même pas que le Web est d’abord le plus grand vecteur de rumeur…)

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      • suffit d’aller sur wikipédia pour s’en rendre compte. c’est ce que je disais : vérifier, etc… c’est chronophage et le principal danger est là.
        Mais c’est vrai qu’à l »époque, les débats estaient dans des cercles. Il fallait etre impliqué dans des assoss, dans la vie poliique, etc… pour faire partie de groupes ou circulait l’info. Aujourd’hui tout le monde (du moins tous les gens qui ont acces à l’internetet ceux qui savent lire) ont un acces facile à l’info.

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  5. Pingback: PIRATAGES | JEAN-JACQUES & LUCIANA vous salue

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