La banlieue, objet apocalyptique de nos fantasmes #1

“Cette restauration de la sécurité, nous l’avons engagée sur tout le territoire national, y compris dans les cités qualifiées de “zones de non-droit”. En ces lieux, nous avons bousculé les habitudes les plus discutables, traqué les trafics, contesté la logique des rapports de force, dénoncé la culture de l’irrespect”- N. Sarkozy ministre de l’intérieur – 15 novembre 2005

Les banlieues ne manquent pas d’attentions. Ni des médias, ni des politiques. Pourtant, une situation inédite perdure. Une trentaine d’îlots enclavés du territoire français survivent en marge. Coupés du pays. À chaque soubresaut, on se lamente sur le manque d’ambitions, la désertion de l’état, les trafics en tous genres et la violence. Après le gros temps, les enquêtes sociojournalistiques vont en pèlerinage pour y découvrir les contrées vierges de civilisation et de progrès. Arte s’y est essayé récemment. Une émission sur le sexisme en banlieue avec en toile de fond le calvaire de Sohane. Un programme d’autant plus retentissant qu’il fut annulé pour cause de menaces. Plus que l’information par le documentaire, c’est la révélation des pratiques (en l’occurrence des pressions) dans ces territoires sauvages qui éclairent crûment le sujet. Le propos n’est pas de minimiser le machisme et la violence brute qui y sévissent, ces phénomènes sont une réalité effrayante. La question est plutôt de savoir pourquoi et comment les politiques ainsi que les médias, benoîtement, découvrent le pays, leur pays, à intervalles réguliers.

Les figures de l’angélico-laxiste et du pragmatique

On redécouvre aussi deux figures du débat à propos des banlieues. Le laxiste, le doux rêveur adepte de l’excuse, qui disculpe les malfrats, les petits caïds et autres crapules. Un profil de gauchiste intellectuel éloigné du réel qui calque les théories sociologiques livresques aux accidents du terrain. Pour cette figure quasi mythologique, la question des banlieues est exclusivement sociale. Juché sur son char débordant de victuailles, il prodigue gracieusement des subsides aux assistées vivotant dans les barres HLM. Car il s’agit bien d’un mythe. Personne aujourd’hui n’aborde la question des banlieues sous l’aspect exclusivement social. Personne non plus ne pratique l’excuse aux exactions commises dans les zones périurbaines. À part les “héros”inventés des discours de N. Sarkozy qui use de ces figures repoussoir pour étayer sa vision “pragmatique”. Une vision (sécuritaire) de ses “solutions” en banlieues. Car le pragmatique, seconde figure, est plus en vogue. Il a compris le besoin d’autorité, a décelé les caractères quasi génétiques des problèmes des quartiers. Mais il fait surtout comme si la misère économique ne comptait pas. Oblitérée par la question essentielle : être pauvre en toute tranquillité. Le Président de la République depuis son avènement (prise d’otage de la maternelle en 1993) ne représente que le symptôme de ce basculement sécuritaire. Une grande partie, voire la totalité de la sphère médiatico-politique lui a emboîté le pas. Un exemple, Marianne, réputé anti-sarkozyste. Quand M. Szafran dans sa supplique à S. Veil affirme que lui comme beaucoup (à Marianne) “pouvions approuver certains aspects de sa (N. Sarkozy) démarche sécuritaire”. Il oublie que N. Sarkozy c’est le sécuritaire. Sa carrière s’est construite sur ces bases. Et les pragmatiques y sont légion, une petite recherche sur le site de Marianne avec comme mot clef “banlieue”fait apparaître de belles manchettes vitupérant la victimisation et autres théories de l’excuse. Enfin, on se souviendra de N. Domenach soutenait E. Zemmour (encore un pragmatique) sur le principe, lors de ses légers débordements xénophobes. Mais l’exégèse sécuritaire minutieuse de Marianne constitue un sujet à part entière.

Misère économique normale

La banlieue est un monde à part hors de toutes limites de la République. Des zones de non-droits comme le relève L. Bronner dans son hallucinante plongée dans les ghettos français. Par non-droits il n’évoque pas seulement ce que les pragmatiques s’entêtent à restituer sur les plateaux TV, c’est-à-dire la sécurité caparaçonnée et lourdement armée. Il parle aussi et surtout des droits simples de tous les citoyens du territoire : l’accès à de vulgaires services publics en état de fonctionner, des transports réguliers, des zones d’activité pour travailler, en d’autres termes une vie sociale normale. Partie intégrante du territoire national donc soumis aux mêmes règles il semble que tous, au-delà des discours et des mines concernées, se satisfont de ce bannissement. De cet apartheid économique. À Aulnay-sous-Bois par exemple, le revenu annuel moyen dans le quartier des 3000 s’élève à 7 735 euros contre 13 185 euros dans la commune.

Le traitement au coup par coup démontre bien qu’il s’agit de zones spécifiques hors du champ des politiques publiques de redistribution. Pour sortir les adultes de la “glandouille” en paraphrasant F. Amara, on s’appuie sur les ressorts très sarkoziens du “mérite” et de l’inadéquation du marché de l’emploi. Le mérite car pour le Président, sa secrétaire d’État et une grande partie de son mouvement, l’inactivité est une convenance. Alors que les quartiers plafonnent à 40 % de taux de chômage, une bonne partie de ceux qui travaillent le font en intérim ou pour un SMIC et des cacahuètes. Inadéquation du marché du travail sous entend le manque de formation des habitants de banlieue conjugué à la mauvaise volonté des employeurs. Alors, on fait des plans (com). À titre de comparaison la ligne budgétaire du mirifique plan espoir banlieue (500 millions au total) destiné à la réussite éducative pèse un peu plus de 12 millions d’euros, le business de la drogue est estimé lui entre 1,7 et 2 milliards d’euros.

Une tournure d’esprit dans l’air du temps qui sonne le glas des politiques macroéconomiques destinées à modifier drastiquement l’espace social dans son ensemble. L’État se contente d’un saupoudrage ciblé suivi d’effet d’annonces. On tolère la pauvreté, la paupérisation, la misère à condition qu’elle soit calme. Le débat se réenclenche régulièrement. On ressort les mêmes discours, les mêmes mines concernées, les mêmes plans bancals. Il n’y a manifestement aucune volonté de modifier ce schéma qui ne fonctionne pas si mal (pour certains). On établit des piloris de béton, on y fait charger la maréchaussée quand la situation dégénère. Le débat se noue alors entre laxistes et pragmatiques. Les médias font du papier. À la fin des fins, la politique sécuritaire ratisse les suffrages.

Sources : “La loi du ghetto” – L. Bronner – Calmann-Lévy 2010

Vogelsong – 6 septembre 2010 – Paris

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19 réflexions sur “La banlieue, objet apocalyptique de nos fantasmes #1

  1. Un premier billet sur la banlieue qui traduit bien le décalage entre une certaine réalité sociale et les postures caricaturales prisent depuis de trop nombreuses années. Dans le meilleur des cas, pour l’instant, on se contente d’acheter la paix sociale (logements sociaux, insertion des jeunes, suivi des élèves en danger de déscolarisation, présence de la police municipale, vidéo surveillance). Mais c’est insuffisant, car les budgets municipaux sont bien limités. Plutôt que de flatter les marchés financiers et de faire des réformes en trompe l’oeil, le gouvernement devrait travailler enfin sur la promotion de la diversité, la revalorisation des filières délaissées de l’enseignement technique et supérieure, la lutte contre l’exclusion, le combat contre le chômage des jeunes etc… Aucune de ces possibilités d’action gouvernementale n’aura été retenues par le gouvernement depuis 2007. Il faut soigner les racines du mal. Les élus de banlieues dont je suis n’attendons que ça. En attendant, on combat les moulins à vent…

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  2. Je dois dire que je souscris largement à ce propos. Tu résumes parfaitement les évolutions plus générales de l’aménagement du territoire, qui a consisté ces dernières années à passer à une gestion locale, à l’initiative des territoires, tout en maintenant des plans ponctuels, comme les rénovations menées par l’ANRU ces derniers temps en banlieue. Tout cela marque le désengagement de l’Etat, alors qu’il doit parfaitement être possible d’articuler tous les échelons de l’aménagement du territoire.

    Par ailleurs, beaucoup de gens sont gagnants à la situation des banlieues, à commencer par les politiciens eux-mêmes.

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    • Mathieu, c’est l’application pratique du désengagement de l’état sur le plan global. Le libéralisme en action. Traitement individuel et personnalisé. Plus de vision globale. La société, s’il en existe une, rendue à elle même. Pour le meilleur et pour le pire. Un système mit en place par des technocrates qui ont biberonné au « libéralisme d’Etat ». Toute une génération.

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  3. À propos du docu « La Cité du Mâle » et de sa très médiatique déprogrammation: la journaliste qui avait fait le travail d’approche (la « fixeuse », dans le langage des médias), Nabila Laïb, accuse le producteur et la réalisatrice d’avoir débarqué dans la cité avec un scénario prédéterminé et n’avoir retenu que les témoignages qui collaient à leurs préjugés. J’en ai parlé chez moi en citant Arrêt sur images. Et plus récemment, il y a cet article de Télérama:
    http://television.telerama.fr/television/nabila-laib-raconte-les-embrouilles-de-la-cite-du-male,59910.php
    (Leconte et la réalisatrice, eux, n’ont pas souhaité répondre.)

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  4. Pingback: La Cité du mal…journalisme? | L'Extérieur de l'Asile

  5. J’ai pu lire un propos assez brut mais plutôt interessant sur ce sujet dans « Les pauvres préfèrent la banlieue » sorti l’an dernier. Les discours sur la banlieue s’appuient sur un amoncellement de mythes, qui ne sont pas dénués d’utilité sociale… pour ceux qui n’y habitent pas.

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  6. le documentaire sur Arte supprimé pour cause de soi disant menaces ne serait qu’un documentaire bidonné qui voulait montrer le cliché qu’on veut de toutes forces nous vendre:
    http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2010/09/06/97001-20100906FILWWW00622-arte-la-fixeuse-dement-les-menaces.php
    Autant ne pas s’appuyer sur ce truc si on n’en sait pas plus…
    Il y a assez de clichés comme ça, cette surenchère finit par ne plus être crédible.

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    • « objet apocalyptique de nos fantasmes » Donc.
      Je connaissais l’article. Dans le 1er paragraphe je mettais déjà un lien vers la référence que vous mentionnez.

      Quel que soit le dénouement de cette affaire (arte) nous sommes dans l’objet de fantasmes…

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  7. Assez d’accord avec ce billet. Ces fameuses « zones de non-droit » en banlieue, qui nourrissent tant de fantasmes, doivent couvrir en tout et pour tout quelques hectares sur l’ensemble du territoire national ; ce qui est bien trop, mais est-ce plus que les « zones de non-droit » dans la campagne (camps et châteaux sectaires…) ou dans le XVIème arrondissement (esclavage moderne) ?…

    (Assez d’accord donc, mis à part le cas du documentaire arte, dont j’ignore tout).

    Une petite enquête que nous avions réalisée en 2000 auprès de nos concitoyens argenteuillais concluait en substance qu’ils étaient enchantés de vivre à Argenteuil, à un problème énervant près : se faire répéter par les non-Argenteuillais que « Argenteuil, ça craint »…

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  8. Tu dois etre bien malheureux pour te donner autant de mal a ecrire des insultes gratuites sur nos elus.
    Je sens de la haine et de la frustration dans chacune de tes phrases.
    Je te plains.
    salut

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    • Cher Yves,

      Le médecin m’a prescrit trois xanax par jours, et la collection complètes de DVD de oui-oui à visionner dans la semaine.

      J’espère qu’ensuite cela ira mieux…

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  9. Pingback: Variae › Le rap, grand oublié des médias ?

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