Retraites, la « science » au secours du capital

Le capitalisme est globalisant, mais pas universaliste : il crée peut-être des préconditions matérielles à la position d’exigences d’universalité, mais ne les satisfait en rien.” D. Génoun

C’est d’un revers de main que sont balayées toutes contestations de l’ordre de soumission tel que le prévoit l’“économisme”. Le monde capitaliste vit sous la férule d’une manière de pensée globalisante dont on ne peut sortir, sous peine d’être rangé du côté de doux rêveurs perchés. Ce qui paie, dans la semi-vie du monde contemporain, c’est le réalisme, le pragmatisme, celui asséné avec démonstration, donnant la force de la scientificité. À une nuance, le sujet est “économique”, science molle dont les seules certitudes sont quelquefois la connaissance a posteriori.

Globalisation globalisante – “Il n’y a pas de problème local qui trouve sa solution dans un contexte global

Dans un billet très intéressant, le blog Reversus présente la démonstration “scientifique” de l’intangibilité du capital pour parer au déficit des retraites en France. Il est question d’élasticité des prix, c’est-à-dire de la sensibilité à substituer la consommation d’un bien selon la variation de son coût. Le point commun avec les retraites ? Aucun ? À moins de considérer pertinente l’analogie entre l’éthylisme et la couverture sociale. En réalité le seul point commun de ce prodige se situe dans l’approche. Une approche, sous couvert de scientificité et de neutralité, qui considère que tout est marchandise, et régie par les tablettes immanentes des théories “mathématiques” néo-classiques. Point de salut hors du diptyque consommateur/entrepreneur. Une approche chargée idéologiquement. En général, les démonstrations analytiques visant à démontrer l’impossibilité de penser, et donc de faire autrement, omettent de mentionner le contexte. Tant il est tenu comme acquis que l’économie dans sa méthode générale est une “science”, et une science du libéralisme économique. Elle se pare de ses meilleurs atours et attaque le sujet à la base. Symptomatique, la science économique fait le ménage parmi ses thèmes anxiogènes. Elle doit être une science positive comme l’univers qu’elle se propose de conter. En France, par exemple, l’économie en classe de seconde a été aseptisée pour ne plus faire apparaître les notions de chômage, de précarité et d’inégalités de revenus. La critique marxiste pour ce qu’elle est, est remisée au chapitre des curiosités historiques notables et surtout vilipendée par les responsables et décideurs nationaux. Et sur le terrain, les zélateurs prennent le relais, l’officine patronale “100 000 entrepreneurs” fait la tournée des écoles pour évangéliser les marmots, car disent-ils : “Nous voulons donner aux jeunes l’envie d’entreprendre”… Vaste programme neutre idéologiquement.

Le fatalisme comme pédagogie de soumission

Dans le cadre des négociations sur les retraites, les analystes pérorent sur l’impossibilité de taxer le capital.  Une fausse solution, présentée comme démagogique et gauchisante par les experts en morale individualiste. Ceux qui expliquent le monde depuis 30 années. Une vision qui consiste aussi à omettre la partie essentielle de l’analyse. Situer le contexte, expliquer qu’il n’y a rien d’irréversible. En l’occurrence :
Le libéralisme économique n’est pas inhérent à l’humanité. Son avènement est le fruit d’une révolution dont les protagonistes en infimes minorités au début des années 50 se voyaient comme une avant-garde éclairée.
Préciser que les conditions salariales depuis plus de trois décennies l’ont été sans consentement et s’énumèrent dans le dogme idéologique dominant, comme suit ; l’État est néfaste. La protection sociale collective est impropre à la modernité. La concurrence est l’alpha et l’oméga. La société est un fantasme. L’individu et ses pulsions sont les moteurs de l’économie. L’activité principale de l’homme est la production et la consommation. Surtout la consommation. Ceci posé, on peut regarder la portée de l’argumentaire scientiste étalé vulgairement dans tous les supports médias. Le système économique n’est pas une fatalité mais le résultat d’une politique sciemment mise en œuvre.
Donc, on annonce de go que 1 euro de plus en impôt sur les sociétés fait baisser les salaires de 0,92. Maléfice ! Dans l’environnement donné, celui de la survie augmentée du libéralisme, c’est 0,92 euro de perdu. Il est sous-entendu que l’euro marginal est spolié par l’état. Dissipé inutilement dans des projets vaseux, une pure perte. Puisque le dogme ordonne que l’État soit dispendieux, inefficace, totalitaire. La pensée dominante prescrit qu’un euro dépensé dans un yacht ou des colifichets s’avère un euro utile. Plus sérieusement, comment l’euro ponctionné est-il utilisé ? Depuis 30 ans les écarts de rémunération n’ont cessé de grandir. Se pourrait-il qu’il fasse office d’amortisseur dans une société qui accroit sans cesse les inégalités. Quelle est la répartition moyenne de ces 0,92 € non servis ? Impacte-t-il plus les hauts ou bas salaires ? Généralement, la pensée dominante impose qu’un euro substitué par l’État pour la réfection des routes (utile aux entreprises) ou pour l’instruction publique (utile aux entreprises) et laïque, par exemple, constitue des dépenses parasitaires. En toute neutralité scientifique, il va sans dire.

Un monde sans retour, sans ressource

L’équarrissage se fait à la pièce. Morceau après morceau se sont toutes les parties d’un état social résiduel qui sont mises en lambeaux. Secteur après secteur souffle le vent de la réforme (libérale) précédée par sa cohorte d’experts économistes qui martèlent les vérités inaltérables pour attendrir la barbaque mal pensante. Il faut être iconoclaste, économiquement incorrect. Penser la réforme. Transcender les pesanteurs pour épouser la complexité du monde moderne. En substance, se soumettre aux arguments d’autorité. Ne pas taxer le capital, pour ne pas pénaliser les salaires. Le “gagnant gagnant” des “yuppies” du marketing resservit à la sauce « retraites ». Effets cumulatifs, effets pervers, toute la panoplie d’argumentaires éculés pour finalement aboutir au constat que rien ne doit changer dans le mouvement inéluctable de l’Histoire. Sauf quand 10 points de PIB passent du travail vers le capital, sauf quand l’impôt sur les sociétés passe de 50% à 33,3%. Dans le cadre des retraites, il convient comme le veut l’adage médiatico-politique, de “travailler plus”. Pour le “gagner plus” il faudra repasser. C’est avec délectation que les mêmes qui ont instauré l’économie de basse pression salariale, de concurrence fiscale, et de crédit de soutien à la consommation s’enquièrent du pouvoir d’achat des salariés lorsque le capital est en ligne de mire. Les mêmes qui jouent sur la concurrence des salaires pour minauder sur les effets négatifs de la rémunération des consommateurs. Il y a belle lurette que la classe dominante, les yeux avides rivés sur les cours de bourse,  se contrefiche du pouvoir d’achat. À côté de l’effroyable, “ils (les capitalistes) s’enfuient quand ils sont brimés (pauvres riches !)”, on insinue une convergence de classe “Quand on taxe le capital, le salarié en pâti…”. Le vertige du libéralisme où l’économie, c’est de la magie, on gagne à l’infini, tous et presque toujours.

Les dépositaires propagandistes du paradigme dominant toisent communément d’un air satisfait le rétif au dogme capitaliste, qu’ils ponctuent par un jaillissement foudroyant “qu’est ce que tu proposes à la place ?”. La quintessence de la fadaise partisane, et la suite logique et implacable de la pensée par morceaux. Une disposition d’esprit univoque visant à soutenir un système périclitant (crises à répétition, massacre écologique, chômage de masse, misère planétaire, destruction des affects) en opposant d’emblée une alternative “pièces et main d’œuvre comprises”. Le rêve binaire de forcenés qui fantasment un logiciel global de rechange. Car du système sans retour, mais obligatoire (le capitaliste), rien n’est dit, ni ses buts, ni ses moyens. Tout questionnement du système est tabou. Peu ou pas de “pourquoi”. Pourquoi ?
C’est aussi une approche hygiéniste, qui préfère éviter de déclarer cyniquement que rien ne sera entrepris en défaveur des plus fortunés parce que c’est le sens de l’histoire, “que c’est comme ça (et pas autrement donc bouclez-la)”. Un vocable confortable et consensuel pour imposer l’inacceptable. Un argumentaire parcellaire ne prenant pas en compte le contexte général. Celui d’un état de fait non consenti, sans finalité, qui impose arbitrairement des solutions uniques et unilatérales. Soutenues doctement par des disciples sérieux, proprets et “scientifiques” œuvrant pour le bien commun.

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16 réflexions sur “Retraites, la « science » au secours du capital

  1. Je sens une certaine influence lordonienne :-)
    Rien à ajouter, tu as tout dit et démonté l’artifice, la fausseté de l’axiome sur lequel repose toute la construction ! Je pourrais juste éventuellement rajouter que la pseudoconomie est imposée non seulement dans les écoles mais également dans le discours ambiant des médias, avec leurs « experts », toujours les mêmes, qui défilent à longueur de faux « débats » sur les plateaux télé et les studios radiophoniques….A force de répétition, ce TINA envahit toute pensée, surtout pour ceux qui ne prennent pas la peine de s’informer autrement !
    A la base, je suis convaincue que ces « thèses » économiques sont fondamentalement basées sur une croyance, on pourrait presque dire une Foi, que l’esprit analytique, logique et rationnel de notre ère tente de justifier pour la légitimer. Et ceci vaut bien sûr également pour ma propre croyance en un monde plus juste et différent :-) mais je l’assume !

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  2. Ce qui me plait dans cet article, c’est qu’il met le doigt sur le noeud du problème : idéologique et culturel…
    Et la pensée des élites économiques n’ira effectivement pas dans ce sens, vu qu’ils se trouvent généralement au coeur du système économique qu’il les enrichit…
    Les alternatives existent, il suffit de regarder des systèmes économiques auto-gérés (amérique du sud… même les étudiants grecs, dans la tourmente de leur pays, ont su mettre en place des trésors d’autogestion…)

    une métaphore (deCollapse, feat. Michael Ruppert): si vous êtes sur le Titanic alors qu’il coule, vous trouvez 3 types de personnes :
    – ceux qui restent hébêtés : « qu’est-ce qu’il se passe? c’est affreux on va mourir !  »
    – ceux qui ne doutent pas : « voyons , il s’agit du Titanic, il ne coulera pas » (et moyennant un peu d’adaptation pragmatique, je mets l’élite économique actuelle dans ce groupe là)
    – ceux qui savent que le bateau va couler, et cherchent les canots….

    vous vous voyez aider quel groupe ?

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  3. Dans l’article qui fait ici l’objet de la critique, l’idée me semblait juste de montrer que la taxe sur le capital est en fait payée par le travailleur.
    Si au final, le travailleur est celui qui paye, je dis clairement qu’il est préférable de laisser la liberté au travailleur de s’organiser pour sa retraite. C’est révolutionnaire comme concept, non, donner à l’individu le droit de disposer librement des fruits de son travail !

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    • L’article qui ici fait l’objet de la critique montre seulement a posteriori que 1€ d’impôts fait baisser en moyenne le salaire de 0,92€. EN faisant fi de la redistribution de l’euro ponctionné.

      Pour ce qui est des fruits du travail, ils sont dilapidés en bourse….

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      • 1 euro d’impôts fait baisser le salaire de 0.92 euros : peut-être… mais par quel mécanisme ? L’opération du Saint-Esprit ? On retrouve ici le même type d’utilisation de prétendues lois scientifiques pour montrer qu’il n’y a pas d’autre choix possible.

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  4. « Le libéralisme économique n’est pas inhérent à l’humanité. Son avènement est le fruit d’une révolution dont les protagonistes en infimes minorités au début des années 50 se voyaient comme une avant-garde éclairée »

    Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
    L’avènement du libéralisme économique n’a jamais daté de la seconde moitié du 20e siècle, ni dans les idées, ni dans les faits.
    Adam Smith c’est un penseur de l’économie planifiée ?
    1789, la liberté du commerce et de l’industrie, la fin des corporations, c’est du socialisme ?
    C’est bien d’assister aux cours des « universités libérales », mais il ne faut pas dormir pendant !

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      • Merci d’avoir répondu à ce troll, sympa :)
        Contrairement à wikipedia, le Monde Diplomatique ne fait pas partie de mes « classiques ». Ceci dit, je lis régulièrement les articles et le complot néolibéral imaginé par Susan George et consorts me semble un brin fumeux. Pour ne pas dire risible. On sent bien les communistes frustrés par la défaite idéologique fracassante.
        De toute façon, la grille de lecture proposée par le diplo n’est plus pertinente aujourd’hui. L’ère Reagan-Thatcher c’est fini, la droite conservatrice européenne n’a plus rien à voir avec ces idées. Et la guerre froide est terminée… Il faut savoir se renouveler.
        Quand à invoquer le néolibéralisme, Hayek et autre joyeusetés concernant la réforme des retraites proposée par le gouvernement français, là on est carrément dans le n’importe quoi. Il suffit de connaître un minimum la pensée de l’école de Chicago et/ou les pistes de réforme proposées pour se rendre compte que l’un et l’autre n’ont rien à voir.
        S’ils s’inspiraient réellement des think tanks « ultralibéraux » américains (ou même français ça existe) le gouvernement proposerait tout autre chose, comme par exemple abandonner carrément la retraite par répartition pour celle par capitalisation (comme ça a été fait au Chili dans les années 80 sous l’influence des Chicago boys).

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        • « Merci d’avoir répondu à ce troll, sympa »
          J’ai réédite la première réponse. Plus définitive. Puis un remord…

          Concernant tes allégations. Je ne vais pas reprendre ce débats ici, maintenant. Sur ce blog de nombreux billet traitent du sujet.

          Pas assez, trop, jamais assez… Question de point de vue.
          S. George, jamais lu un seul mot.

          Concernant les grilles de lecture pertinentes, je te laisse avec les tiennes, le far-west et la barbarie débridée.

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  5. Toujours la sempiternelle analyse de la « taxe »… Alors que la création monétaire est spontanément oubliée comme cause première de l’inégalité devant l’entreprenariat, et cause première des dysfonctionnements économiques.

    Au lieu de TAXER, avez vous pensé à CREER et DISTRIBUER AUTREMENT le surplus de monnaie qui en 2010 n’est créé que Centralement pour et au bénéfice exclusifs du monopôle monétaire Etatico Bancaire (Banque Centrale + Banques privées) ???

    Donner 1 euro supplémentaire à TOUS, est plus efficace, plus direct et parfaitement supérieur à prendre stupidement 330 Millions d’euros à quelques uns pour les investir via l’Etat dans des projets qui ne profitent qu’à quelques uns, et au détriment de la liberté d’entreprendre.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Dividende_Universel

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