De la vulgarité

Pour P. Riché de Rue 89 J.L. Mélenchon a oublié de faire fonctionner “sa petite cervelle”. L’intelligence en politique, à l’aune de la presse même “alternative”* comme celle d’un “pure player” web, se mesure à la capacité d’un politicien à se cantonner à la bienséance envers la caste des génies que sont les publicistes. Que l’affaire soit disproportionnée, que l’euro-député en fasse beaucoup c’est indéniable. Ce qui l’est aussi, c’est l’impossibilité technique à faire émerger une critique des médias sans voir se former les phalanges médiatiques pour défendre, on ne sait qui d’on ne sait quoi ? Une attitude hermétique qui place l’information en France (et ailleurs) au rang de vulgaire bien de consommation.

P. Riché est journaliste, mais ne lit pas ses confrères, ni ne regarde la TV, ni s’intéresse un tant soit peu à ce qui se produit sur le net. A l’image d’une profession tournée vers elle-même il profère des énormités pour donner un sens à sa défense corporatiste. Qu’il soit bien entendu que J.L.Mélenchon fasse de l’écume avec ses déboires journalistiques est un fait. Néanmoins, personne ne peut taxer le leader du Front de gauche de parti pris quant à la « grosseur » des cibles de ses harangues. Le journaliste de Rue 89 écrit “ce dernier aurait alors pu s’excuser auprès du jeune homme, qu’il avait insulté sans grand courage (se serait-il permis de traiter D. Pujadas ou A. Chabot de “tête pourrie” ? )”. Il a précisément invité A. Chabot en juin 2009 lors d’une émission politique à “aller au diable”. Le journaliste devrait savoir que J.L. Mélenchon affuble la starlette de l’information publique “de vache sacrée qu’il faut contourner lorsqu’elle est couchée” P. Riché se pose en défenseur du plus faible sans se poser la question de ce qui se joue. A moins qu’il feigne l’offense pour éviter le principal. En l’occurrence la critique des médias.

Et manifestement, à Rue 89 comme dans les autres médias, la critique est mal vécue, mal venue. Il la résume, ainsi que la remise en cause de la manière dont est distillée l’information, à des “propos à l’emporte-pièce (sur la prétendue mauvaise réputation de l’école de journalisme de Sciences Po, par exemple) et de digressions bourdieusienne propres à galvaniser le lecteur-militant.” Juché sur sa propre objectivité, le journaliste redresseur de torts et vengeur du plus faible (un ancien stagiaire du site) se retranche derrière une sacro-sainte déontologie journalistique pour faire comme si de rien n’était. Car toute tentative pour bâtir une analyse de fond du système mediacratique se retrouve reléguée au piquet du système. Cette fange idéologique que constitue N. Chomsky ou P. Bourdieu. Honnis.

Il est autrement plus aisé d’écouter le bavardage lénifiant d’un D. Wolton qui déblatère des longueurs sur la problématique des médias dans un monde complexe de réseaux, où le journaliste représente la pièce centrale de l’échiquier démocratique. A ce propos, P. Riché parle de la vidéo du stagiaire avec emphase, “dans une démocratie, toute information qui éclaire les citoyens sur les hommes qui se proposent de les représenter est digne d’intérêt.” Bien sûr…

Seulement, on est loin du réel. Le journalisme tel qu’il se pratique et qu’il est enseigné s’apparente plus à un sandwich publicitaire insipide qu’à un véritable outil démocratique visant à éveiller, voire à éclairer le citoyen. Tel qu’il se pratique dans les démocraties contemporaines, il se propose de canaliser, de pondérer l’opinion avec un seul objectif, la vente. Vendre de la publicité, vendre du consensus. Ce qui se joue en réalité, c’est la capacité de donner au citoyen matière à débat sur des sujets clivants, sur des projets de société nettement distincts. Or l’étroitesse médiatique n’offre aucune possibilité pour un tel débat. Du cacique éditocrate au stagiaire zélé, un seul modèle règne, le zapping et la vulgarité banalisée. P. Riché (et ses confrères) au lieu de s’en tenir à l’abattage en règle d’un homme politique qui échafaude (même incorrectement) une critique des médias, devrait se poser les questions de fond sur les rapports qui s’établissent entre ses confrères et la démocratie. Comme interface entre les systèmes de décision (exécutif, législatif) et le peuple, qu’est-ce qui ne fonctionne pas dans sa mission de passage qui incombe à la presse ? Comment se fait-il que la France (et l’Italie) ai(en)t permis l’accession aux plus hautes fonctions d’hommes tels que N. Sarkozy (ou S. Berlusconi) ?

La pathétique posture de la jouvencelle rudoyée par la critique des médias est une figure classique du philistinisme médiatique. Car la vulgarité ne se niche pas (seulement) dans l’attitude d’un leader de gauche qui écrabouille un apprenti plumitif. La vulgarité se niche tous les soirs au “20h” où une “journaliste” cadrée en plan poitrine, annonce à grands traits le programme du parti majoritaire. La vulgarité se niche tous les jours dans Le Figaro, quotidien appartenant à un sénateur vendeur d’armes spécialisé en martelage propagandiste. La vulgarité ce sont les sujets pulsionnels que les rédactions écoulent comme des pièces de barbaques. La vulgarité c’est refourguer de l’information sur les catastrophes humanitaires encadrées de réclames pour montres haut de gamme et autres ustensiles libidinaux. Mais P. Riché le sait.

La vulgarité, finalement, c’est de savoir tout cela et de rester cramponné à la convenance de cénacles. D’autant plus de la part de Rue89, qui dans cette levée de boucliers en compagnie du “colombaniste” Slate, mais aussi des organes traditionnels de la pensée molle, qui pratique la servilité et de conservatisme. Celle d’une presse insipide, moutonnière, et finalement inutile au débat démocratique.

*de débats et collaboratif…

Vogelsong – 6 avril 2010 -Paris

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24 réflexions sur “De la vulgarité

  1. L’agressivité que montre Riché dans son article contre Mélenchon fait constater que Rue 89 est un média qui pratique le même suivisme que les autres. Il n’a pas compris la défiance grandissante vis à vis d’un certain journalisme qui privilégie le buzz sur l’info ,car dans ce procès ,l’avantage a tourné nettement à l’avantage de l’interviewé dont on comprend la colère .
    Du coup, on se pose des questions sur les écoles de journalisme , et du formatage de l’info : qui paye commande .
    Autre dérive journalistique du moment , le procédé de reportage de l’ émission « les infiltrés » qui fait des journalistes des auxiliaires de police en dénonçant leurs sources ,aussi répréhensibles qu ‘elles soient .

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  2. 1) Oui Riché se contente d’aller chercher la paille dans l’œil de Mélenchon et esquive magistralement le fond du débat, a l’instar de médias, dont imagine que Rue89 pourrait se démarquer.
    2) le fond du débat c’est quoi au fait ? Reprocher a un étudiant en journalisme la Une du parisien (on parle du Parisien, hein, pas du Monde), lequel tente bêtement de la justifier. Moi je veux bien imaginer que le jeune en question incarne toute la médiocrité de la presse a lui tout seul. Mais on peut aussi, plus banalement, imaginer que Mélenchon s’est lâché, parce que usé et ulcéré par le fameux système médiatique, sur un sous fifre en devenir, que Mélenchon s’est soulagé sur le premier journaleux venu. C’est un mouvement d’humeur, pas une critique construite. D’ailleurs, c’est la que la comparaison Peillon/Melenchon devient caduque. Peillon a préparé et monté son coup, Mélenchon a juste perdu ses nerfs. Ce serait pas mal qu’il évite de se draper dans une pseudo vertu républicaine pour contre attaquer, ce qu’il estime etre une agression concertée et organisée par lémédia. Enfin si il est plus préoccupé par le souci de faire avancer le débat sur la critique des médias, plutôt que d’assouvir a sentiment – bien humain – de vengeance personnelle.

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  3. Ta critique est pertinente et sonne juste. La posture des Médias dans cette affaire n’a donné que plus de poids et d’impact aux critiques de J.L Mélenchon. Se focaliser sur la forme pour mieux oublier le fond, tel a été leur crédo. Comme tu l’as indiqué, la vulgarité n’est pas toujours là où l’on pense…

    La seule chose que je regrette, c’est que tu n’ais pas évoqué leur méthodologie. Car à mon sens, le pire dans cette affaire, c’est qu’ils ont manqué à leur propre déontologie. Jamais, ils n’ont étudié le contexte antérieur ou chercher à remettre en cause la sacrosainte parole de ce Félix Briaud. Or le jeune homme se gaussait quelques minutes après cet incident sur Twitter tandis que G.Filoche affirmait que le trublion était bien connu pour ses faits d’armes à Tolbiac. Je renverrai à l’article d’Acrimed qui en parle bien mieux que moi mais n’oublions pas ce volet, à mon sens, essentiel.

    http://www.acrimed.org/article3342.html

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  4. Bien, bien, bien ! Cet article m’a également ulcérée quand je l’ai lu hier et comme dit Reversus, le journaliste de Rue89 démontre toutes les tares que Mélenchon dénonce…et le fait que Félix Briaud ait été stagiaire à Rue89 me fait penser que « sa défense » par le journal qui l’a employé est un réflexe corporatiste de plus : touchez pas aux journalistes, qu’elle que soit l

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  5. L’écrit de Riché me fait penser que « rue 89 » devrait s’appeler « 18 et 19 brumaire 1799. » Mais après tout encourageons nos citoyennes et citoyens à aiguiser leur esprit critique et d’analyse en lisant votre article ou n’en déplaise aux journalistes « chiens de garde » Chomski, Bourdieu, Halimi. Car tous ses obséquieux, formatés et complaisants je doute très fortement qu’ils soient un jour un L Sampaix ou G. Peri.
    Quelques mots d’une chanson de G Thomas et J Ferrat « la porte à droite » pour rappeler qu’elle est leur véritable vocation.
    « Ils ont dit qu’il fallait se montrer réaliste
    Qu’il y avait du bon dans les journaux racistes
    Qu’il fallait nettoyer ce cher et vieux pays
    Si l’on ne voulait pas qu’il devienne un gourbi
    Dois-je vous l’avouer ces propos me renversent
    Quand je vais boire un verre au café du commerce
    Parfois je crois revoir sur du papier jauni
    La photo de Pétain dans mon verre de Vichy »

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  6. Et pour ce qui est de la Vulgarité oubliée, un petit rappel à lire les 43 articles-critiques de BiBi sur celle du JDD où Olivier Jay, VilleNeuve et Askolovitch en braves Toutous du Frère Lagardère s’étaient permis de mettre en Une : « Sarkozy, Maitre du Monde »!

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  7. … mais critiquer et montrer la vulgarité, c’est aussi se mettre à un niveau pour pouvoir parler ensemble ?(cf votre style élitiste?), car sinon, c’est alors asseoir sa différence sociale/culturelle/… (pb de vocabulaire: ya des mots que je comprends pas même avec un dictionnaire ;), par ex: ‘philistinisme’, mais c’est de ma faute, je suis médiocre, je reconnais, je reviendrais un jour, peut etre, vous lire , si je peux sortir moi meme de ma médiocrité ;). Je suis pas dans le métier du journalisme, je suis un informaticien qui aime la logique.)

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  8. l’occasion enfin se présente pour vous dire que décidément j’aime beaucoup ce que vous écrivez. mais revenons à La Vulgarité, j’entendais ce midi C.Barbier se livrer au jeu du « et si cela arrivait en France », il s’agit bien sûr d’une chute d’avion présidentiel, je suis surpris que le roi du cas de figure et de la probabilité, ne se soit pas immédiatement rendu à l’évidence, en France c’est l’ensemble du monde de la presse politico-people qui se serait trouvé décapité.

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    • Ça fait plaisir. Merci…

      Très drôle. Au milieu de l’apéro journalistico-politico-mondain, en plein « off » entre amis, bam dans le massif forestier.

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  9. Pingback: Variae › La candidature fromage-qui-pue

  10. Pingback: Mélenchon, la candidature "fromage-qui-pue" | Actualité Internationale

  11. Je partage une partie de tes critiques sur Riché…mais je trouve qu’il a raison lorsqu’il affirme que mélenchon s’en prend plus facilement aux petits stagiaires qu’aux gros journalistes établis. LA plupart de ses engueulades se passent avec la piétaille médiatique, non avec les rois, reines et cavaliers…

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  12. Pingback: N. Chomsky, W. Heisenberg, J.L. Mélenchon et J. Aniston « Piratage(s)

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