Le travail contre la presse et la démocratie

(Se remémorer succinctement D. Bensaïd)

En décembre 2008, D. Bensaïd participa à l’appel de Mediapart pour la liberté de la presse. Son discours trancha avec l’unanimisme microcosmique des débats. Plutôt que verser dans le misérabilisme de la profession, il pointa posément les paradoxes du discours ambiant sur les médias, la démocratie et la capacité des citoyens à participer à la vie de la cité. Participer, c’est d’abord s’informer. Et pour ce faire, il faut du temps. La démocratie a un coût. L’enrôlement maximaliste des moyens pour produire des biens ampute en partie la capacité des individus à contribuer pleinement aux débats. Une aubaine pour les dominants.

La presse libre et indépendante est une des composantes nécessaires à la démocratie. Les professionnels médiatiques le rabâchent sans cesse pour se rassurer. Ils oublient souvent les lecteurs. Car une démocratie, c’est (surtout) des citoyens libres et indépendants. Il existe un lien entre informations et libre arbitre. Entre démocratie pleine et assumée et conscience. Pour juger, il faut être éclairé. Ce rapport vertueux est mis à mal par les reniements successifs de la presse et le dédain qu’elle suscite. En France, la population surinformée, prenant part aux débats de fonds ne dépassent pas 2 millions de personnes. Pour les autres, l’immense majorité, la connaissance s’acquiert au dîner face à l’Homme tronc entre deux spots de publicité.

Pour D. Bensaïd, l’offensive de la droite sur la valeur travail relève de l’abaissement de la démocratie et de la spoliation du temps nécessaire à l’information. Les néo conservateurs au pouvoir font la chasse au temps libre considéré comme une oisiveté superfétatoire. C’est la forme aboutie de la démocratie par défaut. Une démocratie marchande, au citoyen partiel. C’est-à-dire un individu désinformé qui confie son destin à des élites savantes. Elles, ont du temps. Beaucoup. À terme, et compte tenu de la complexité des problèmes, un moyen efficace pour soumettre les électeurs blasés à la délégation consentie du pouvoir. Une logique qui consiste à priver autant que possible les travailleurs du temps nécessaire à la collecte, la lecture et l’analyse de l’information. Car l’accès à la connaissance contradictoire et sérieuse est un long chemin. Les sources sont infinies, les entrées multiples. Lire des articles, chercher des références, croiser les idées impose d’y consacrer beaucoup de temps et d’énergie. Le citoyen doit arbitrer entre vie de famille, survie sociale, loisirs libidinaux, impératifs professionnels et nécessité de s’informer pour participer à la vie de la cité. Ils sont plus tentés par « cultiver leurs jardins personnels ou familiaux » plutôt que d’affronter les épineux problèmes de citoyenneté et d’engagement.

Le transfert de la réflexion créatrice de décisions et de liberté s’opère au profit de la production/consommation. Le combat des dominants pour l’augmentation du temps de travail trouve ici son sens. Substituer à « l’intellectualisme contemplatif », l’activité laborieuse et insensée. En augmentant le temps de travail (et en diminuant de fait la potentialité de s’informer) la sphère économique et marchande en tire un double avantage. Augmenter la production de biens sur le marché dans un premier temps par l’augmentation du temps passé à la fabrication. Puis, par saturation, empêcher le travailleur/consommateur de se positionner sur la pertinence de l’achat de ses biens. Bien connu du lexique consumériste et publicitaire, « le temps de cerveau disponible » doit s’organiser essentiellement autour de la consommation et la production de biens, au lieu de le mobiliser sur des enjeux démocratiques et responsabilisants. Il est entendu que le temps passé à ingurgiter des publicités en état semi-comateux télévisuel* s’assimile à l’une ou l’autre des activités marchandes.

Abrutir le lecteur par tous les moyens reste la meilleure solution pour lui refourguer n’importe qu’elle camelote. La dégénérescence des contenus est-elle induite par l’attente du lecteur ou est-ce l’inverse ? Une chose est certaine, la boucle s’est enclenchée. La baisse tendancielle de la valeur information entraîne la diminution de l’intérêt du lecteur. Jusqu’où, jusque quand ?

Pour les médias mainstream c’est l’apoplexie permanente tandis que la presse people et les gratuits publicitaires font florès. La chronique des bourrelets des stars de ce monde ou l’univers parcouru en 9 minutes ont sans nul doute un intérêt ludique pour un citoyen prescient. Néanmoins, l’information en croquettes ne permet pas de se forger une opinion sur les questions qui secouent le monde.

La médiocrité médiatique sert les intérêts d’une minorité. Prestataires de service de la démocratie, ils militent pour une presse mitigée, sans aspérité, où l’essentiel du message imprimé sur le million de pages produites chaque semaine se résume à : « il ne se passe rien ».

*Un français passe en moyenne 3h20 par jour devant la TV. TF1 est la chaîne la plus suivie.

« L’histoire nous mord la nuque » D. Bensaïd

Vogelsong – 13 janvier 2010 – Paris

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Une réflexion sur “Le travail contre la presse et la démocratie

  1. La mort de Daniel Bensaïd m’a touché, à cause justement de cette soirée, où nous étions. Il nous est apparu comme l’orateur le plus pertinent, si je me souviens bien. Un intellectuel ouvert, qui élargit l’horizon de pensée.

    Oui, il y a une sorte de pathologie des médias. Une trahison par rapport à leur mission.

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