Clonage et mise sous respiration artificielle de la presse web

La presse est passée au guichet. Question de survie dit-on. 20 millions d’euros de subsides annuels vont être alloués. Dont un petit million à la presse en ligne « pure player ». La réduction du débat n’a pas attendu très longtemps. L’argent public est-il sale ? Ou quelque chose dans ce genre. Quand il s’agit d’intérêts, foin des convictions que l’on étale à longueur de pages ! On prend l’oseille, on se justifie ensuite. Et les emphases tombent comme à l’accoutumée, sur la nécessité d’une presse de qualité et libre. Mais comme toujours la promesse n’engage que le consommateur d’informations. Car, de ces fonds, la question n’est pas de savoir combien on en obtient, mais ce que l’on en fait.

L’Internet est dépeint comme un havre de liberté par ses chantres, mais il est surtout, en ce qui concerne les sites de presse influents, un laboratoire de clonage. On prend les mêmes, du « monde réel » et on recommence sur la toile. Mediapart rejeton d’E. Plenel dont la légende de probité éditoriale au quotidien le Monde n’est plus à faire. P. Haski vieux briscard du papier s’est reconverti sur Rue89 et pige chez Lagardère. Et autre Slate dont les cautions sont les perdreaux de l’année, J.M. Colombani et E. Le Boucher. Cette petite caste d' »éditocrates » récurrents, habitués des coursives du pouvoir, pensent qu’en s’entourant de papillons scribouillards, les lecteurs n’y verront que du feu.

Les fonds publics ont une saveur différente selon que l’on en bénéficie ou pas. J. M. Colombani qui prononce ses allégeances hebdomadaires sur France Inter et qui loue rationalité et orthodoxie budgétaire ne crache pas sur la gamelle de 199 000 euros. Par contre, l’ineptie dispendieuse des alternatives sociales et fiscales du gouvernement ne le choque pas. E. Le Boucher qui répand longuement, infiniment, sa prose libérale ne rechigne pas à encaisser l’argent sale du contribuable. Petites contorsions silencieuses.

Car finalement ce qui est en jeu, c’est le changement. Et de changements personne n’en veut. Ni parmi les caciques des médias, ni parmi les opulents du pouvoir. Si N. Sarkozy est large avec ses soit disant ennemis de la presse*, ce n’est sûrement pas par souci de démocratie, de pluralité ou autres balivernes que l’on sert aux nigauds en conférence de presse. Ce qui se joue c’est la mise sous tutelle, comme la presse mainstream, de la médiasphère web. Avec ses « frères » Lagardère, Bolloré, Dassault et quelques autres nababs, il tient financièrement une presse à l’agonie. Une presse moribonde, mais si importante pour la transmission du pouvoir. La valeur d’un journal papier (ou demain, web) ne réside pas dans son bilan, son résultat net ou ses actifs, mais dans sa capacité à faire élire un Homme, à promouvoir un projet Politique. Dans cette perspective la presse française a atteint parfaitement ses objectifs**.

La médiasphère web par sa réactivité, son originalité et surtout sa relative indifférence aux cliquetis somptuaires demeure une terra incognita à coloniser. Les premiers à y poser leurs empreintes sont les gros bonnets du vieux journalisme. Ils y amènent avec eux leurs méthodes, leur proximité des cercles de pouvoirs et leurs habitudes. Celles qui leur ont permis de survivre grassement jusque-là.

On a pu juger de l’entêtement du pouvoir à vouloir contrôler l’Internet lors de l’adoption de la loi HADOPI. Il s’en profile une nouvelle, LOPPSI, encore un bâton pour les rétifs du net. Mais les hiérarques ont aussi des carottes, sonnantes et trébuchantes.

Les contenus de Rue89 et de Mediapart sont pour l’heure plus qu’acceptables. Surtout en comparaison des insipides journaux papier***. Le procès d’intention point alors. Pourquoi changeraient-ils ?

E. Plenel déclare : « évidemment mon idéal serait de ne pas toucher un seul centime de l’État. Mais nous ne sommes pas masochistes non plus. Il s’invente une presse nouvelle qui a prouvé qu’elle n’avait pas de fil à la patte. Comme pour la presse traditionnelle, l’État garantit le pluralisme de la presse par le versement de ces subventions. Nous réclamons simplement une égalité de traitement. […]nous ferons preuve d’une totale transparence sur l’utilisation de ces aides dès que le montant des sommes attribuées sera notifié officiellement « . Pour Rue89 le ton est un peu plus jésuitique comme le remarque R. Soubrouillard de Marianne2.fr, P. Riché explique « la position de Rue89 n’a pas changé : nous ne les réclamons pas, mais nous les acceptons ». En France, les dossiers tombent comme par miracle sur les bureaux des bailleurs de fonds. En acceptant la manne, ils ont fait un grand pas vers la normalisation voulue par le pouvoir. Inutilement. Question de crédibilité.

Hier fanatiques des marchés publicitaires, ils se tournent vers les deniers publics si cela sert leurs projets. Car finalement, la sainte liberté d’informer n’a pas de prix, ni celui d’un abonné, ni celui d’un parfum de luxe, ni celui d’un contribuable. L’information n’est pas une marchandise vulgaire, elle a une valeur idéologique, politique. Son financement doit être abordé avec circonspection. Prendre les subsides et continuer comme si de rien n’était, est irresponsable. Sur le net, on singe la même organisation et donc la même mise sous respiration artificielle que les autres médias. Pour un résultat final souhaité, identique.

Comme une rengaine, on doit se souvenir de S. July qui, lors du tournant publicitaire de Libération, pérorait que l’indépendance du quotidien dépendait de sa stabilité financière, et donc du chiffre d’affaires des annonceurs. Libération aujourd’hui n’est plus rien.

Selon RSF, concernant la liberté de la presse, la France culmine au 43e rang mondial, distancé par le Mali, le Costa Rica, Trinidad et Tobago et talonné par le Cap-Vert. Pour avoir une idée précise de ce qui s’y passe, il est préférable de consulter la presse internationale limitrophe. C’est ce modèle de presse croupion que le gouvernement entend pérenniser, sur le web.

Vogelsong – 31 décembre 2009 – Paris

*« Les journalistes, ce sont des nullards, il faut leur cracher à la gueule, il faut leur marcher dessus, les écraser. Ce sont des bandits. Et encore, les bandits eux, ont une morale. » – Le Canard Enchainé – 25 mars 2009 (non démentie)

** 53,06% des voix le 06 mai 2007

*** micro exemple de lobotomie médiatique : Le Parisien en Une le 22 décembre : « Il neige »

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25 réflexions sur “Clonage et mise sous respiration artificielle de la presse web

      • Je ne cherche pas à faire ici un quelconque prosélytisme pour @si et pense connaitre les limites de son patron, mais je m’interroge sur la pertinence d’un article traitant de la presse web et des subventions qui ne prend pas en compte ce genre de site pour développer son argumentaire.
        Je suis bien conscient qu’il ne s’agit pas de faire ici du journalisme mais ne pas envisager tous les aspects connus d’un sujet (et notamment les plus significatifs comme dans le cas du refus des subventions) enlève une certaine crédibilité au propos, non ?

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  1. en voila un qui bosse dur comme j’aime. Et qui écrit bien. Et qui pense clairement. Et qui touche du doigt là où ça fait mal… Et oui, pauvre France… Je doute que la presse en ligne n’échappe, effectivement, aux mêmes contraintes que la presse papier… hadopi n’est qu’un premier pas. En viendra d’autres pour nous museler. ce pouvoir là ne supporte pas la contestation. Et le web et la blogosphère sont des terrains de luttes inacceptables. L’avenir le dira, mais… je pense que nous n’avons plus longtemps à exercer notre liberté… S’ils (les élites politiques) ont réussi en chine, pourquoi pas ici ?

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  2. Pingback: Tweets that mention Clonage et mise sous respiration artificielle de la presse web « Piratage(s) -- Topsy.com

  3. très en forme l’ami @vogelsong ! un bon billet sur les nouveaux chiens de garde pour commencer l’année ! gageons que ta prophétie ne se réalisera pas et que le web saura garder une certaine fraicheur et ne pas reproduire le modèle moribond de la presse papier ! #voeuxpieux

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  4. Laurent, quelques remarques :

    1/ Bcp de gens ou d’entreprises sont aidées par l’état. Par exemple certains individus bénéficient d’allocations, cela le rend-ils serviles ? Dans la liste des pure players, d’après certaines sources, certains n’étaient pas très loin du « game over ».

    2/ ayant travaillé dans la presse, le poids des annonceurs est le plus terrible. Ce sont eux qui arrivent à dicter des trucs. Ils n’ont même pas toujours besoin de le faire, l’auto-censure suffit via les directions de la pub et financière. Elle ne concerne pas que la chose politique. Par exemple il faut lire la presse UK pour découvrir que les voitures FR « non polluantes » sont des grosses saloperies en terme de micro-particules, pourquoi ? par ce que ceux là ne sont pas de gros annonceurs en UK.

    3/ Ensuite que faire si ce système est pourri ? Que construire à la place et avec quels moyens financiers, l’info de qualité ça coute du fric : faire un reportage sur ce qui se passe au pakistan c’est un gros paquet de fric, suivre les coup de putes sociaux dans tous les département ça demande du fric aussi

    4/ la presse Allemande est + riche que la notre: 7 fois plus de quotidiens, sont ils aidés ? Qu’en est-il hors de nos frontières ?

    5/Y’a plus grave que ça, tous les matins et soir, des millions de gens lisent des merdes comme Direct Matin ou Direct soir, gratuits et financés par des trucs qui sont imbriqués dans l’appareil néo-cons.

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    • 1/Servilité ?
      Oui pour certains. Ça les cale devant la TV.

      2/Je parle aussi de la publicité.

      3/C’est d’abord une question d’organisation et de changement. C’est dans le texte, de changement du modèle pyramidal on ne veut pas.

      4/Bravo les Allemands. Nous ne sommes pas un état fédéral et nous ne parlons pas Teutons. ET les comparaisons avec l’Allemagne, le Danemark, le Zimbabwe, que dire…

      5/Pas faux

      6/L’information n’est pas une marchandise vulgaire (balais à chiottes, roulement à billes..). Elle est un vecteur fort idéologique.

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    • personne n’a jamais violé les journaux pour qu’ils paraissent et d’autre part la liberté de la presse est tellement revendiquée qu’il me semble fâcheux qu’il y ait un quelconque saupoudrage qui fausse le jeu. (à l’instar d’un alpiniste ou d’un groupe de spéleo, personne ne les oblige à quoique ce soit) Il y a par ailleurs des causes et des évènements fortuits d’une gravité telle que ces « pôv » journalistes seraient fondés à faire preuve de modestie avant de pousser leurs cris d’orfraies.

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  5. Excellent, et en plus je suis d’accord avec toi!

    Par rapport au clonage ou à la colonisation du web, on commence ça et là à voir des pubs de ces médias classiques et dominants sur des blogs politiques… A se demander si certains ne sont pas en quête d’une certaine légitimité ou un statut…

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  6. L’argent public n’existe pas. En ce moment, à raison de 700 millions d’euros par jour, ce serait plutôt l’argent des emprunts en fait. L’argent du public vient du privé. Principalement des entreprises sur lesquelles pas mal des demandeurs de subventions passent leur temps à cracher… Mais tout d’un coup, cet argent qui était pire que sale avant imposition, devient acceptable. Pitoyable… Ce qui me fait plaisir c’est qu’il y en aura de moins en moins à distribuer dans ce pays… Car les sommes empruntées étant plus ou moins indexées sur la richesse que crée le privé, la source se tari de plus en plus. Chouette…

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  7. Pingback: La presse se bunkerise, et alors ? « Les coulisses de Sarkofrance

  8. Pingback: Oui aux subventions à la presse en ligne « La Plume d'Aliocha

  9. Pingback: Une presse subventionnée peut-elle être indépendante ? Lobby presse | Lobbycratie

  10. BiBi se fatigue déjà beaucoup avec ses flèches quasi-hebdomadaires contre le Journal du Frère Lagardère (le JDD) et quelquefois à aiguiser son dentier sur le Figaro-ci, Figaro-là. Avec ces dons publics, BiBi voit poindre du travail supplémentaire en perspective : il va devoir réserver AUSSI ses Flèches pour Rue89, Mediapart etc.
    BiBi tient à dire – pour son humble part dans le débat démocratique – qu’il n’acceptera pas de subsides et que son blog n’est pas à vendre.

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