L’héritage du CNR battu en brèche

« L’union des représentants de la Résistance pour l’action dans le présent et dans l’avenir, dans l’intérêt supérieur de la patrie, doit être pour tous les Français un gage de confiance et un stimulant. Elle doit les inciter à éliminer tout esprit de particularisme, tout ferment de division qui pourrait freiner leur action et ne servir que l’ennemi. » – LE CONSEIL NATIONAL DE LA RÉSISTANCE


Faire table rase du passé. D. Kessler*, figure influente du patronat français se réjouissait lorsque N. Sarkozy accédait à la présidence de la République. La promesse de mise en coupe réglée du consensus établi au Conseil National de la Résistance (CNR). Fondement du modèle social français, il constitue, pour les chantres de la mondialisation, une plateforme dont il faut nécessairement se soustraire pour rentrer de plain-pied dans l’économie globalisée. Les petits apprentis du libéralisme oublient que l’assentiment national de l’époque avait une portée philosophique et sociale. Des domaines de plus en plus étrangers aux frénétiques de la marchandisation du monde.

La crise du capitalisme a douché les ardeurs du duo MEDEF / UMP. Le président de la République victime des évènements a du remettre à plus tard ses grands projets de démolition du modèle social. Un schéma économique boursouflé et handicapant qui met, aux dires de la colombe L. Parisot, la France à la traîne dans la compétition avec les pays à bas coûts salariaux. L’aplanissement social ne date pas d’hier. Dans l’hexagone depuis 25 ans, quelle que soit la couleur du gouvernement en place, les protections présentées comme des entraves au développement et à la liberté ont été méthodiquement oblitérées. En pratique, la gouvernance Sarkozy a dû refréner ses ardeurs après un départ en trombe. De telle manière qu’à mi-mandat, les éditorialistes et commentateurs trouvent au président des vertus interventionnistes, voire néo-keynésiennes. La première mesure de N. Sarkozy fut de supprimer la carte scolaire. Toujours en délicatesse avec la culture et le savoir, cet ignare, sous couvert de liberté éducative, préfère ouvrir aux quatre vents les mobilités scolaires toujours avantageuses aux plus nantis, que de favoriser la mixité. Un objectif bien trop difficile à atteindre. Il instaura ensuite un bouclier fiscal pour préserver les plus riches de l’impôt, pauvres fortunés ! Puis fidèle à sa faribole de campagne (travailler plus pour gagner plus) proposera aux Français, en complet contresens avec l’histoire, de turbiner davantage. Dernière mesure dont plus personne ne cause, le gouffre qui sépare aujourd’hui le réel et les promesses étant si grand après la crise de 2008. Elle porte un coup d’arrêt aux grandes manœuvres. Pourtant l’activisme visant la destruction des accords d’après-guerre continue de plus bel, mais sur un autre registre. Très focalisés sur les ravages de la « marchéisation » de l’école, des services publics et de la santé, d’autres dangers sortent du champ de l’analyse. Le grand renversement souhaité par l’oligarchie constitue aussi une remise en question complète des valeurs.

À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, le patronat essentiellement collaborationniste a, bon gré, mal gré accepté le large consensus du CNR. Les gaullistes évitèrent l’hypothèse de la République soviétique, les communistes instillèrent des avancées conséquentes, crédibilisant leur mouvement. En creux, la mise à l’écart de l’extrême droite dans la gestion des affaires du pays. L’instauration tacite d’un accord national démocratique de salubrité pour éviter de remettre dans le circuit de l’administration française les tenants d’une idéologie méphitique.

En 2007, N. Sarkozy accède à la plus haute fonction de l’État en singeant le programme du Front National, parti d’extrême droite xénophobe. Ce n’est pas (seulement) une rupture économique, mais historique que la droite française opère. Finies les oeillades discrètes aux classes populaires frontistes, finis les dérapages contrôlés, la droite classique donne aujourd’hui dans la xénophobie ordinaire, l’abjection d’État. Décomplexée dans son bourrage de charters et dans son exhibitionnisme nationaliste et identitaire, l’administration trahit sa glorieuse mémoire. Elle plonge la France dans la fange.

Quand le volet économique de la rupture rencontre un écueil, la rupture politique continue. En ce domaine rien ne peut l’arrêter. Pas de crise économique pour démontrer que le système est inepte. Le gouvernement joue à fond la haine reptilienne de l’autre. Et ce ne sont pas les micro-manifestations de la CIMADE, de RESF et d’autres qui démontreront l’inhumanité du régime qui sévit.

Kessler et les dominants qu’il représente mesurent la portée des régressions. Il est peu probable que leurs godillots médiatiques soient à la même enseigne. Que dire alors des citoyens noyés sous la nécessité de modernité, d’efficience productiviste pour les besoins de la compétitivité commerciale globalisée . Si en trois ans de règne sarkozyste, le programme économique du CNR a continué régulièrement de perdre des plumes, on ne peut en dire autant de l’universalisme de son message. De ce qui faisait le rapport à l’autre et du bannissement de la bête immonde fascisante. Et là se situent la rétrogression massive, l’abaissement national. La tache indélébile qu’une génération de citoyens, de commentateurs, d’élus contemplent sidérés et atones.

*D. Kessler, ancien vice-président du MEDEF, a déclaré dans le magazine Challenges (4 octobre 2007) qu’il fallait « défaire méthodiquement le programme du CNR » en précisant : « le gouvernement s’y emploie ».

Vogelsong – 28 novembre 2009 – Paris

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16 réflexions sur “L’héritage du CNR battu en brèche

  1. Le gouvernement Charles de Gaulle (avec ses ministres communistes Charles Tillon, Maurice Thorez, Ambroise Croizat, Marcel Paul, François Billoux) réalise l’essentiel du programme du Conseil National de la Résistance.

    – 5 octobre 1944 : ordonnance sur le droit de vote des femmes.
    – 18 octobre 1944 : ordonnance sur les profits illicites.
    – 14 décembre 1944 : ordonnance instituant les Houillères nationales du Nord et du Pas-de-Calais.
    – 3 janvier 1945 : rétablissement de la gratuité dans l’enseignement secondaire.
    – 16 janvier 1945 : ordonnance nationalisant les usines Renault.
    – 22 février 1945 : ordonnance sur les comités d’entreprise.
    – 9 avril 1945 : nationalisation de Gnome et Rhône. Nationalisation d’Air France.
    – 12 juin 1945 : suppression de la censure de presse.
    – 22 juin 1945 : réforme de la fonction publique. Création de l’Ecole Nationale d’Administration. Elle doit former des haut-fonctionnaires. Leur mission est de servir l’Etat. Je vous laisse comparer avec ce que sont devenus nos énarques aujourd’hui.
    – 28 juin 1945 : ordonnance sur les loyers.
    – 30 juin 1945 : ordonnance sur le blocage des prix.
    – 15 août 1945 : lancement de l’impôt de solidarité nationale.
    – 4 et 19 octobre 1945 : ordonnance sur la Sécurité sociale.
    – 11 octobre 1945 : ordonnance sur la crise du logement.
    – 17 octobre 1945 : ordonnance sur le statut du fermage.
    – 2 novembre 1945 : ordonnance sur les conditions de séjour des étrangers.
    – 2 décembre 1945 : nationalisation de la Banque de France. Nationalisation des grandes banques de crédit.
    – 21 décembre 1945 : création du Commissariat au Plan.

    Ensuite, le gouvernement de Félix Gouin continue de réaliser le programme du Conseil National de la Résistance :

    – 8 avril 1946 : nationalisation du gaz et de l’électricité
    – 25 avril 1946 : nationalisation des grandes compagnies d’assurance
    – 16 mai 1946 : loi sur les comités d’entreprise
    – 17 mai 1946 : loi créant les Charbonnages de France.

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  2. Cette droite économique et donc politique, elle a le mérite de la constance. Elle est minoritaire, par essence, mais elle sait manipuler la conscience pour renverser le rapport de force et prendre le pouvoir, et les choses lui sont facilitées lorsqu’elle est confrontée à des faibles, des mous, des idéalistes qui ne la connaissent pas et dissertent. Elle, elle a un sens chevillé au corps de ses intérêts. Ses affaires lui sont sacrées, car d’elles dépendent du « train de vie » de ses membres, et RIEN n’est plus important que ce « train de vie » : son confort, sa vitesse, … Avant 40-44 et le CNR, il ne faut pas oublier que cette droite économique, cette grande bourgeoisie et cette noblesse réunies, n’ont pas hésité à faire massacrer les Communards en 1870 qui, malgré leur « rage » réputée, ne se sont pas battus avec la détermination totale qu’exigeait la situation. Car ils n’imaginaient peut-être pas que leurs vainqueurs les traiteraient comme des animaux, mais s’ils avaient entendu les mots dans la bouche de cette grande bourgeoisie, politique, lettrée, contre eux… Si le CNR a été si important, trop de Français ont été abusés par la figure de « De Gaulle », cet homme politique d’extrême-droite (c’était l’analyse de Churchill) qui a permis à cette droite économique de se planquer derrière lui, et de continuer à faire ses mauvaises oeuvres, en Algérie, en Afrique noire et bien sur en France. Il est désormais plus clair que les pétainistes ont su structurer cette droite jusqu’à nos jours, et il est nécessaire d’interroger le rôle de Mitterrand dans notre situation dramatique, lui si ambigüe… Ils ne nous font aucun cadeau, pourquoi sommes-nous si « tendres » avec eux, et notamment nos élus « de gauche » ? Il est temps de faire comprendre aux Français que ce qu’ils subissent a du sens, s’explique par la puissance d’une droite-extrême droite économique qui les a tout le temps trahi dans la mesure où cela a servi ses intérêts.

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    • @ grellety
      Votre analyse est totalement discréditée par un slogan comme « trop de Français ont été abusés par la figure de “De Gaulle”, cet homme politique d’extrême-droite »
      C’est profondément méconnaitre l’action et l’œuvre de De Gaulle que de le traiter d’homme politique d’extrême droite. Si vous vivez dans un pays libre et démocratique et que vous pouvez écrire pardonnez-moi l’expression, de telles « conneries » vous le devez en grande partie à De Gaulle. Pas convaincu ?
      Quelques citations du grand homme :

      « Le capitalisme n’est pas acceptable dans ses conséquences sociales. Il écrase les plus humbles. Il transforme l’homme en un loup pour l’homme »

      « Le peuple est patriote. Les bourgeois ne le sont plus ; c’est une classe abâtardie »

      « Comment voulez-vous qu’on aille toujours plus loin vers l’enrichissement des riches et l’appauvrissement des pauvres ? »

      Vous en trouverez d’autres ici: http://horizons.typepad.fr/accueil/2008/06/de-gaulle-un-ga.html

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      • Quelle plaisanterie ! En 44,De Gaulle était le seul homme de ce camp politique qui a réussi à survivre à l’échec de l’extrême-droite européenne et à sa mise en accusation politique pour les crimes commis en Europe par les fascistes, nazis, franquistes, pétainistes, etc. Evidemment, il avait eu l’intelligence de choisir le bon camp. Mais après ? Quel a été son parcours, les faits et actes de sa vie, à la Libération puis à partir de 58 ? Voilà un article sur ce parcours, édifiant :

        http://www.vox-populi.net/article.php3?id_article=266

        Si « le capitalisme n’est pas acceptable… », qu’a t-il fait contre ? Rien.

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  3. Beau billet!

    Comme dit Reversus : on sent que Vogelsong entre en réistance!

    Globalement, jusqu’au locataire actuel de l’Elysée tous les autres présidents avaient le sens, hérité justement du CNR, de la CONCORDE CIVILE! Depuis deux ans l’Egocrate n’a en t^te que la DISCORDE CIVILE! Son but ultime est-il la guerre civile?

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  4. Je recommande fortement le film de Gilles Perret mentionné par Reversus:  » Walter, retour en résistance » : http://www.walterretourenresistance.com/accueil.html

    A voir, absolument.
    A voir, impérativement.
    A voir, tout simplement.

    Par respect pour ceux qui ont risqué leurs vies (et l’ont souvent perdue) pour que les nôtres soient ce qu’elles sont.
    Par reconnaissance pour ceux qui ont encore l’énergie de venir témoigner.
    Par envie de voir un beau film

    Parce que «  »C’est un film magnifique, une leçon de civisme, d’humanisme et de courage. Un élan d’optimisme. » (Raymond AUBRAC)
    Parce que « Les méthodes utilisées par Gilles Perret sont scandaleuses. Il fait un amalgame entre deux périodes qui n’ont rien à voir. Ce sont des procédés d’idéologues, les mêmes qu’utilisaient les staliniens. Je me sens profondément choqué et trahi. » (Bernard ACCOYER)
    Parce que, plus que jamais, il est nécessaire de s’indigner, de RESISTER.

    Et votre premier acte de résistance sera de trouver un cinéma qui diffuse ce film (liste sur le site du film).

    Il est de bon ton de s’extasier (à juste titre) sur les films de l’Américain Michael Moore. Nous avons aussi un Michael Moore français, pourquoi en parle-t-on si peu ? Allez-voir le film , parlez-en sur le net, sur vos blogs. Faisons en sorte que le buzz se crée et que ce film ait le succès qu’il mérite et permette une prise de conscience de nos concitoyens

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  5. J’ignorais cette déclaration de Bernard ACCOYER au sujet de ce film que j’ai vu avec un grand intérêt. Il a beau jouer l’offensé c’est trop tard, il a foiré et s’est grillé.
    Cela étant il y a quand même des amalgames et des erreurs manifestes qui diminuent la portée du message et son importance. L’intervention de l’ancien ambassadeur, grandiose, vient amener un peu d’air dans le monologue politico-idéologique.
    On y retrouve bien D. Kessler sur la nécessité à ses yeux de détricoter la politique bâtie par le CNR.
    Et je partage la nécessité de marquer une distinction nette entre l’économie et le champ d’intervention de l’Etat. Mais pas pour la finalité revendiquée de détruire toute solidarité et de permettre à la classe dominante d’étrangler la redistribution des richesses. Et si pour la reconstruction du pays le programme du CNR était approprié, en revanche, l’élection du PR au suffrage universel est ce qui permet aujourd’hui de plonger le pays dans un système charismatique.

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  6. Pingback: leftblogs » Face à Sarkozy, un Parti Socialiste décomplexé

  7. j’aime entendre parler du programme du CNR
    qui l’a lu?
    passons sur les trois premiers quarts, qui racontent des histoire bien dépassées aujourd’hui…
    le dernier quart est très fort, il sert encore aujourd’hui de marqueur idéologique!
    alors un vrai défi: celui, celle, ceux qui arriveront à l’actualiser en lui gardant ses lignes, ses convictions, sa force de rassemblement, ceux là auront fait oeuvre utile pour la gauche en France et ailleurs!

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  8. Chouchou a commencé par la Carte scolaire. Il continue par la suppression de l’Histoire-Géo en Terminale S et la suppression de l’Option Sciences Politique en Première. Voilà l’Ecole de Chouchou jusqu’en 2012 et… hélas plus.

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  9. Pingback: Quand Sarkozy s’en prend au Parti Socialiste décomplexé » Le blog politique de Dedalus

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