Immigration : arme d’élection massive pour les néolibéraux

Prototype même du débat piégé, l’immigration et la focale sur l’identité nationale reviennent sur le devant de la scène. La droite possède sur le sujet un avantage comparatif qu’elle met à profit chaque fois que cela est judicieux. Politiquement. Il est pourtant impossible de s’y soustraire sous prétexte qu’il détournerait des vrais enjeux, et des vrais échecs de l’homme de Neuilly-sur-Seine, c’est-à-dire l’économique et le social. Pour une simple raison, les deux sujets, immigration et questions économiques et sociales sont intimement liées. Il suffit juste d’avoir le courage de s’y frotter.

multi« Je suis frappé que lorsqu’on parle d’expulsion d’afghans le seul commentaire que vous avez envie de faire, c’est sur une banderole* » lance E. Frassin à l’historien sarkozyste M. Gallo lors de la matinale de France Inter. Comme un symptôme de la réduction du débat à son niveau le plus insignifiant. Lorsque l’administration française renvoie trois afghans, l’intellectuel de palais ne s’interroge que sur la portée d’une banderole d’opposants aux expulsions déployée à l’aéroport. Il est vrai qu’il est là, en toute neutralité, pour faire l’apologie des mesures d' »éloignement » mises en place par B. Hortefeux remplacé avantageusement par E. Besson.

Le ministère de l’Immigration et de l’identité nationale est conçu comme une arme d’élection massive. Le deal proposé par le candidat N. Sarkozy était expulsion contre intégration. Il proposait aux « Français » de mettre sous l’éteignoir leur indignation et apitoiement sur la misère du monde pour mieux s’occuper de ceux qui étaient déjà parmi la communauté nationale. Voilà pour la partie « soft » du message. L’objectif en réalité, faire main basse sur les 3 à 5 millions d’électeurs frontistes. Leur donner une légitimité au sein de la très respectable formation de droite néo-libérale UMP.

Le levier de la peur de l’autre, de la stigmatisation tous azimuts démontre son efficacité depuis trente ans. Quelle meilleure tête de gondole pour le libéralisme économique que l’étranger fainéant profitant du laxisme social et des avantages du modèle français. Les déficits de l’état, le trou de la sécurité sociale, le chômage de « nos enfants » ont des causes diffuses, mais identifiables dans le magma médiatique des afflictions touchant la France éternelle de Clovis. Identifiables car bien orientées par la communication et la vulgate politique « moderne ». Identifiés comme « autres » : les Roumains de gare, les Tsiganes de stades, les afghans de jungles, pour en arriver finalement aux piliers de cages d’escaliers. Eux, qui sont français, nés à Bondy ou à Rouen. Là réside la magie électoral(ist)e de la France de droite. La fausse promesse de changer le visible, le paysage épidermique de cette vieille nation percluse de rigidités mentales : la France du travail, des robes vichy, des godillots parés de terre glaise.

Ce dispositif xénophobe nourrit l’idéologie de marché parce qu’elle sape l’idée de redistribution et d’état providence. E. Besson est le meilleur ambassadeur de ce qu’il appelle lui-même « une gauche moderne ». Une gauche qui renie définitivement l’égalité et la redistribution. Une « gauche » finalement ralliée au Sarkozysme, comme dernier stade de dégénérescence.

J. Delpla*, membre du conseil économique et social et zélateur ultralibéral parle du facteur ethnique pour expliquer le naufrage de l’état providence. Bien que la structure sociale soit très différente entre la France et les USA, il fait référence aux mesures du Président Johnson (1965), qui prévoyait dans sa lutte contre la pauvreté que « pour chaque dollar alloué par l’État local à un programme de lutte contre la pauvreté, le gouvernement fédéral donne un autre dollar. […] les États sudistes pauvres ont très peu utilisé cette facilité, car la majorité électorale ne voulait pas payer pour les Noirs. En revanche, les riches États du Nord, avec une forte homogénéité ethnique (Minnesota et Wisconsin), surtout peuplés de descendants d’immigrants d’Europe du Nord, ont largement utilisé le programme Johnson« .

Que la proximité ethnique soit une variable au consentement à la solidarité, peut-être. Là où cela pose un sérieux problème politique et éthique, c’est l’instrumentalisation de la différence « raciale »** pour soumettre le corps social à la doxa de l’individualisme. E. Besson en charge de l’exécution des basses œuvres du gouvernement Sarkozy annonce un vaste débat sur l’identité nationale. La sarkozie dans le marigot se refait, comme toujours, une jeunesse sur le dos des dominés. L’état va mobiliser ses moyens (« préfecture, sous préfecture et forces vives de la nation« ***) pour faire la promotion d’un thème central de la vitrine politique du parti au pouvoir. Bien secondé dans cette tâche par l’institut Montaigne, un « think tank » libéral où siègent et pensent le décliniste libéral N. Baverez et C. Bébéar président d’honneur d’AXA.

L’opposition de gauche sur le sujet tient la posture habituelle. Elle crie à raison au coup électoral. Ses bilans successifs ne plaident pas en sa faveur. Elle a tout au plus ralenti la déconstruction sociale favorable au règne sans partage du marché. Pour la « nouvelle » droite libérale, la peur de l’autre est un instrument de coercition efficace. Elle organise un désordre favorable à l’instauration d’une pensée dominante basée sur l’individu, la transaction commerciale et l’émotion. Un monde où l’autre n’est plus un autre moi, mais un vulgaire, autre.

*Plutôt bienveillant avec l’immigration

** le terme race n’est pas pertinent, il n’ y a pas scientifiquement de race noire, jaune, rouge ou bleue à proprement parlé, il y la race humaine n’en déplaise à E. Zemmour et autres grands penseurs médiatiques.

*** Selon les dires d’E. Besson

Vogelsong – 27 octobre 2009 – Paris

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12 réflexions sur “Immigration : arme d’élection massive pour les néolibéraux

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  2. salut,
    tu as probablement en partie raison sur l’aspect « arme électorale ». Mais ça veut dire aussi que les gens se sentent concernés par les questions de flux migratoires.

    Au passage, Sarkozy est loin d’être libéral. Et au passage aussi, néolibéral est un mot qui n’a pas de sens propre. C’est un synonyme de « libéral », pour les anti-libéraux. Tu peux donc écrire « libéral », ça te fera économiser trois caractères à chaque fois, ce qui à raison de 120ms par caractère, représente tout de même 360ms. Tu peux me remercier…non ? ;)

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    • Bonjour LOmiG. Merci d’être passé.
      Concernant les flux migratoires, nous nous sentons tous concernés. L’instrumentalisation est plus discutable.

      Concernant le libéralisme, c’est toujours le même débat, je n’en démordrais pas.

      https://piratages.wordpress.com/2009/09/07/nicolas-sarkozy-un-liberal-frustre/

      Dans le réel et le possible, la droite UMP a pris un virage libéral. Évidemment, ce n’est pas du Friedmann ou du Hayek dans le texte.
      Vous êtes comme les communistes, de pures idéalistes, attachés à des concepts livresques. Je respecte cela.
      Autre remarque, pour les amis libéraux que je croise souvent à la RdB par exemple, le PS est un parti marxiste. Partant de ces asymétries, nos vues ne sont pas conciliables.

      Portez-vous bien

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      • Salut,
        D’accord avec toi : une bonne partie des libéraux est idéaliste, très théorique, et peu capable d’assouplissement des concepts à la réalité. Je me bats contre eux, presque chaque jour, pour cette raison.
        Je ne suis pas pour ma part un pur idéaliste.

        Sarkozy est trop étatiste et pragmatique pour être libéral, c’était la raison de ma prise de position ; cependant, sur l’échiquier politique – et en dehors des libéraux – il fait partie des politiciens les plus proches des idées libérales. Si c’est ton propos, alors ok.

        Je ne sais pas si le PS est marxiste (j’ose croire que non, tout de même), mais ce qui est sûr c’est que l’UMP, sur beaucoup de sujets, a des positions socialistes.

        à très bientôt

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  3. Ce débat sur l’identité est manifestement vicié à la base. On n’y voit ni l’enjeu ni l’urgence. C’est bien sûr une manoeuvre électoraliste. La peur de l’étranger est ici sous-jacente. Il sert bien évidemment à ratisser sur les terres du Front. Il n’y a qu’à observer comment Marine Le Pen s’est jetée sur la chose dès son annonce publique. L’instrumentalisation de Besson par Sarko continue. Il n’est de plus fidèle qu’un revanchard et un haineux. Il n’est de plus déterminé également. Là où Hortefeux, par peur du scandale et de l’opprobre, hésitait à aller, Besson s’y engouffre,corps et biens. A n’en point douter, et homme est dangereux comme disait ce bon vieux Peter Cheyney…

    Ps : il faut à mon humble avis ne pas entrer dans ce douteux débat (en tout cas pas en (sous)-préfecture), ne pas tomber dans ce grossier piège tendu…

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  4. Ne tombons pas dans le piège Besson sur l’identité nationale. Il l’a lui-même avoué : battre le Front Nat sur ses valeurs. La manœuvre est grossière et pour ainsi, Sarko n’a pas d’autres choix. Si la menace de Villepin prend de l’ampleur, ce qui semble être le cas, il va lui falloir compenser les voix perdues sur sa droite extrême. Plus ce débat bidon sur l’identité nationale trouvera d’écho dans le pays, plus il aura des chances de piquer ces voix à Le Pen et, surtout, empêcher les citoyens de parler du vrai désastre national : sa politique.
    Évitons le piège identitaire !

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  5. écoutons lediazec: commencer par parler d’immigration en parlant directement de l’immigration visible (à quoi, sa couleur de peau, et mon accent alors? ), c’est direct entrer dans un marécage dont on ne peut se sortir que par des grandes phrases style: l’immigration noire existe, mais la race noire non! hein???

    Avant d’accepter de parler d’immigration, demandons plutôt ce qu’il appelle immigration (ah les noirs métis qui habitent depuis 20 ans ici, bien sûr), et le débat tourne court, puisque tapersur l’immigration est taper sur l’identité nationale (car tout les Français font partie de la France non? ) et taper sur la charité (mais oui, qu’ils crèvent, mais chez eux).

    Bref dans la poudre aux yeux, c’est d’autant plus aveuglant que la tendance à l’ethnicisation est forte en France

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  6. Pingback: Positions & Actions du Gouvernement | Pearltrees

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