La mémoire courte des censeurs

Voilà que les réactionnaires se font chantres de la liberté d’expression. Les mêmes qui musellent les médias, l’Internet, et qui verrouillent le pays, prennent fait et cause pour le droit à tout dire. Même des inepties. Cela rappelle les ligues de vertu américaines qui s’en prenaient au rock. Une sous-culture jugée à l’époque, dégradante, voire satanique. En France trente années plus tard, c’est à front renversé qu’éclate une polémique sur la liberté d’expression. Où les féministes progressistes interdisent, où les conservateurs se posent en libérateur.

csrAu début des années 80, Lars Ulrich et sa bande soumettent aux tympans pubères le très pacifique « Kill’em all », d’où sera tiré l’hymne au riff dévastateur « Seek and destroy« . Metallica ne fait pas dans la dentelle, ni la guimauve, mais dans l’étendard guerrier et brutal. Presque trente années plus tard cette formation est révérée. Chaque tournée est un triomphe. Le plus grand groupe de métal du monde qui bâtit sa réputation sur des titres, des rythmes et une esthétique outrageusement violents. Et, on ne trouve plus rien à redire.

Aboutissement d’une carrière musicale pour les Rolling Stones. Pris dans la mire de M.Scorcese, ils sont sublimés malgré un vieillissement qu’ils ont de plus en plus de mal à cacher. Avec un standard comme « Under my thumb » que le groupe rejoue systématiquement et dont le monde a oublié qu’il est foncièrement, grossièrement misogyne. Le labial M.Jagger y dépeint le plaisir que procure la mise sous la férule de sa vicieuse compagne. À l’époque les féministes crient au scandale. Depuis M.Jagger est l’ami des présidents, les lionnes d’hier s’extasient lors de dantesques concerts.

L’homme à la tête de choux fait miauler sa fille dans une chansonnette sur le thème de l’inceste. Ce morceau vingt ans plus tard continue de rapporter chaque année son pesant de royalties aux descendants de l’artiste grâce à ses innombrables passages à la radio. S.Gainsbourg connut son heure de censure. La Marseillaise passée aux rythmes du chanvre a contrarié les fiers défenseurs de la nation française. Cette frange politique descendant en droite ligne des conservateurs actuellement au pouvoir en France.

C’est bien le problème de la censure. Quel que soit le bord, la tendance, on trouve toujours une excellente mauvaise raison de l’exercer. Les conservateurs d’hier scandalisés par l’atteinte portée à la nation font beaucoup moins de manières quand la femme est atteinte dans son intégrité, sa chair. Inversement, ceux qui trouvaient la Marseillaise de Gainsbar décapante s’éventent à l’écoute de quelques rimes sanglantes.

Il faut par avance écarter la censure pour qualité. Engoncer la création dans un système normatif est improductif. Mais si, par une utopie ultime, des canons artistiques étaient établis pour passer à la toise les œuvres, il est fort probable que l’industrie de l’entertainment vivrait une apocalypse financière.

N.Chomsky pose un principe politique simple : « L’État ne devrait pas pouvoir déterminer la vérité, même s’il a raison ». Il devrait aussi s’appliquer dans le domaine de la création. Laisser l’artiste, le créateur assumer ses miasmes. Dans la censure, il y a la peur de la vérité. La peur du constat d’échec d’une société qui n’a pas correctement instruit ses semblables. Dont les armes intellectuelles, le sens critique confine à l’indigence. On a peur alors qu’elle rencontre un obscur troubadour, aussi minable qu’il puisse être, et qu’elle y trouve un écho. Une collectivité qui n’a pas peur ni de son ombre, ni du débat devrait accueillir sereinement toute création. La prendre pour ce qu’elle est. La laisser pourrir si besoin.

Une nuée de femmes de toutes générations se précipitent et se pâment aux concerts d’un artiste d’état exhalant la testostérone, ruisselant, dans un bénard lui sculptant les gonades, braillant approximativement, les jambes bien écartées. C’est souvent dans un état orgasmique que cette foule hurle sa joie. Plutôt que de jouer la censure pour de piètres inconnus, les féministes, les progressistes devraient raisonnablement se poser la question, face à ce type de comportement reptilien, de la réussite de leur mission civilisatrice.

Vogelsong – Port-Man – 16 juillet 2009

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19 réflexions sur “La mémoire courte des censeurs

  1. Par où commencer.
    La censure, la limite de la liberté d’expression n’est pas nouvelle. Limiter nos libertés individuelles les garantit paradoxalement.

    On est évidemment d’accord que la qualité d’une oeuvre n’a rien à voir dans le fait de la censurer ou pas. Nabe a une production de qualité.. je me pose parfois la question de la censure sur ses textes.

    Je me disais hier qu’il faut sans doute censurer quand il y a consensus (avec tout le danger du consensus démocratique). Une majorité serait d’accord pour censurer des chansons où l’on appelle à bruler des noirs ou des juifs le débat est clos, on censure.
    dans le cas qui nous occupe, il y a débat donc je me refuse à la censure du jeune homme qui nous occupe. Puisque des gens ne comprennent pas en quoi il est problématique, laissons le s’exprimer et expliquons.

    « Plutôt que de jouer la censure pour de piètres inconnus, les féministes, les progressistes »
    tu emploies le mot « jeu » et il est bien employé parce qu’il s’agit, avant tout d’un jeu.
    Lui et sa maison de disques ont buzzé.
    Les féministes ont buzzé.
    Si tu veux si demain, nous tentons d’expliquer une théorie féministe, elle ne sera pas écoutée. On s’adapte. on la couple à l’actu, on l’accole à un jeune chanteur, juste symboliquement. on fait passer deux trois idées. Epoque de com’ hein.

    « Où les féministes progressistes interdisent, où les conservateurs se posent en libérateur. »
    très bien vu en effet. Même s’ils ne libèrent rien au fond. la parole diffusée par ce chanteur est libre depuis déjà très longtemps ;) ; il ne diffuse rien de nouveau.

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  2. Mais orelsan ne sera pas censuré demain samedi à 19 H 30 à Bournezeau, en Vendée, terre de de Villiers qui pourra aller écouter « tranquillement » :

    « Tu suces ma bite  »

    ou, « je t’avorterais avec mon opinel ». etc etc

    Du grand art , plus c’est ordurier plus l’art est enfoncé profond dans le cul, comme dirait orelsan.

    A bon entendeur salut.

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  3. Oui ! Tu as raison !!!
    Mon dada, c’est Roger Waters et dans les années 70, quand un journaliste se permettait de critiquer le groupe pour telle ou telle raison (mais pas pour vulgarité, certes) il répondait toujours pareil : si nous sommes mauvais, les spectateurs ne viendront plus !
    Orelsan peut chanter ce qu’il veut, on s’en fout !
    :-))

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  4. Valérie> je ne suis pas noir, mais juif, et c’est déjà suffisant (pourquoi changer une équipe qui gagne ?) Cela dit, si on devait censurer tout les propos qui dérangent, outre le fait qu’il faudrait couper les émetteurs quand Nicoléon cause dans le poste, il serait indispensable de se livrer à un autodafé de tous les poètes depuis l’apparition de l’écriture…

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  5. Oui, vous peut-être mais moi je vais le « subventionner » avec mes impôts de La région des Pays de la Loire.

    Je pense qu’après le scandale de la Rochelle aucune initiative n’a été prise.

    J’aimerais voir la tête des Vendéens qui vont écouter orelsan entre « 2 Je vous salue Marie ».

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  6. @Marie Laure
    C’est me faire beaucoup d’honneur

    @Valérie
    Commentaire éclairant.
    J’admets que dans ce domaine, l’emploi du mot juste est essentiel.
    Le problème de la censure à l’unanimité, c’est qu’il faut trouver un organe représentatif de cette unanimité.
    Sur le buzz, nous sommes d’accord.

    @Made
    Je me suis laissé dire que le zigue avait repris le droit chemin de la guimauve.
    On me dit qu’il ne chante plus ses ignominie depuis quelques temps.
    Mais ce n’est pas le propos du billet.
    Les vendéens vont s’encanailler.

    @Olympe
    Je crois entendre les auditeurs d’inter qui fustigent D.Mermet en parlant de leurs impôts pour financer une émission « indigne ».
    Le garçon bénéfecie des routes pour déplacer son show, financées par nos impôts. Juste un exemple.

    @Monsieur Poireau
    Bravo pour Waters et les Floyd. Et c’est autre chose.

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  7. le-gout-des-autres ; personne ne parle de propos qui « dérangent ». Il y a des lois existantes. Après on peut supposer que, pour un éclairage historique littéraire il est evidemment nécessaire de conserver des textes anciens.

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  8. « Mais si, par une utopie ultime, des canons artistiques étaient établis pour passer à la toise les œuvres, il est fort probable que l’industrie de l’entertainment vivrait une apocalypse financière. »
    Ahah excellent, je suis bien d’accord !

    En revanche je ne crois pas que la droite d’aujourd’hui soit la même que celle d’hier, idem pour la gauche. Sans dire qu’une polémique comme celle qui a touché la Marseillaise est aujourd’hui largement dépassée et ne ferait pas réagir grand monde.

    En conclusion je ne pense pas qu’on puisse faire un lien direct entre hier et aujourd’hui sur ce sujet, qui a beaucoup évolué.

    Au plaisir de vous lire !

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  9. @Le volontaire
    Relativisme des temps. Questions très complexes sur la droite réactionnaire.
    Coluche ou P.Desproges n’aurait que peu de place aujourd’hui. S.Guillon a du mal, finalement, à se frayer un chemin. On voit les vautours tourner.
    La liberté d’expression aujourd’hui me semble un mirage. C’est plus une sensation qu’une réalité.

    Je suppose aussi que les réactionnaires dans la lignée de Sarkozy sont plus brutaux que les godillots d’hier. Ils ont parfait leurs techniques de communication pour passer en souplesse (E.Besson, B.Hortefeux, V.Pecresse,…)

    Je tente à travers ce billet de montrer que tout le monde à un certain moment à une bonne raison de museler l’autre.

    Concernant la Marseillaise, elle passerait peut-être aujourd’hui (quoi que…), mais une histoire de pot de tabac ou de zizi ne passe pas…

    Au plaisir de vous lire (chez vous) aussi !

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  10. De la relativité de la censure à travers les époques. Bien vu !
    Que dire du chef d’oeuvre littéraire de Nabokov, le sulfureux Lolita ? Pourrait-il sortir désormais ? La littérature n’est-elle pas plus importante que les bonnes moeurs ? La forme autorise-t-elle le fond ?

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  11. @valérie
    « Après on peut supposer que, pour un éclairage historique littéraire il est evidemment nécessaire de conserver des textes anciens »
    Ote moi d’un doute, tu ne serais pas en train de m’expliquer que Rimbaud, Baudelaire et autres Ronsard ne devraient exister que dans les anthologies éditées quelques siècles plus tard ?
    Déjà que verrais bien aujourd’hui Desproges, Coluche (je ne compare pas) interdits de diffusion, ne pa

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  12. @valérie
    « Après on peut supposer que, pour un éclairage historique littéraire il est evidemment nécessaire de conserver des textes anciens »
    Ote moi d’un doute, tu ne serais pas en train de m’expliquer que Rimbaud, Baudelaire et autres Ronsard ne devraient exister que dans les anthologies éditées quelques siècles plus tard ?
    Déjà que verrais bien aujourd’hui Desproges, Coluche (je ne compare pas) interdits de diffusion, ne parlons pas de Boris Vian ou Bruant qui, s’ils étaient vivants habilleraient notre excité pour l’hiver.
    J’ai peur que, pour toi comme pour bien d’autres, il ne faille censurer que ce avec quoi vous n’êtes pas d’accord.
    On en finit pas se demander si des périodes censées être moins permissives n’étaient pas finalement plus favorables à la liberté d’expression qu’aujourd’hui…
    Je commence à me sentir inquiet.

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  13. Non tu n’as rien compris.
    Je dis simplement qu’on ne peut décontextualiser des oeuvres ; on ne peut donc censurer des ouvrages qui ne correspondent pas aux DH actuels.
    je pense par exemple à Pierre Louys qui a pastiché un manuel à l’usage des petites filles. C’est un livre pornographique à destination des enfants. Il ne passerait evidemment pas la censure aujourd’hui ; il est à prendre dans le contexte de l’époque. Enfin là je suis dans un cas extrême.

    « J’ai peur que, pour toi comme pour bien d’autres, il ne faille censurer que ce avec quoi vous n’êtes pas d’accord. »
    Tu t’apeures d’un rien. S’il fallait censurer ce avec quoi je ne suis pas d’accord, étant donné que je suis féministe et d’extreme gauche, je CRAINS que rien ne paraisse ;).
    Je ne parle pas de propos qui dérangent. je dis simplement qu’il y a des lois l’incitation à la haine raciale par exemple. Dans ce contexte, appeler au meurtre d’une population est illégal, même dans un contexte artistique.
    Le problème n’est pour autant pas résolu. C’est ce que dit Butler à propos des lois antiracistes par exemple. Quand tu fais une loi antiraciste, tu vas figer un discours raciste. Si Monsieur machin tient un discours raciste, qui ne serait pas resté plus longtemps que le temps de le dire nous en le jugeant on le fige, on lui donne une réalité supplémentaire.
    Il se passe la même chose en art. Lorsque des blogueurs ont appelé à la censure de concerts de RAC, beaucoup ont reproduit les paroles des dits groupes. ce qui était concentré à un public confidentiel, a été répété en boucle et mis à la dispo d’un large public. on a donc fait une pub et figé ce discours un peu partout. C’est problématique.

    Donc faut il censurer ?
    Oui et non. J’ai tendance à penser que personne ne serait assez con pour confondre Desproges avec un antisémite ( mais j’ai sans doute tort).

    On peut prendre un autre texte
    http://www.assowakeup.org/modules/smartsection/item.php?itemid=102

    est ce que pour moi ce texte doit être censuré ? oui.
    est ce que le chanteur doit être condamné ? oui. (il est français donc soumis aux lois françaises).
    Il ne sagit pas ici d’être d’accord ou pas avec lui. L’homophobie est un délit, l’appel à la haine également, le meurtre n’en parlons pas.
    Il a le droit d ‘avoir cette opinion, pas de l’exprimer.

    Après oui tu peux me juger comme une abominable liberticide.

    Vogelsong ; il ne s’agit pas, je crois, de relativisme.
    Tiens un exemple. Mon mémoire a porté sur la prostitution au 19eme. Lorsque j’ai bossé sur l’age des prostituées, je suis tombée sur un nombre non négligeable de prostituées de 13 ans. A la lecture des rapports de police, était considéré comme pédophile, celui qui couchait avec une prostituée de 8 ou 9 ans pas de 12 ou 13 ans. Aujourd’hui ce serait différent. Il faut donc étudier les oeuvres dans le contexte ou elles ont été écrit. Il y a tout un tas de bouquins des 70’s ou on découvrait la sexualité de l’enfant qui seraient impubliables aujourd’hui.
    La censure ne peut donc pas porter sur des textes anciens, même mein kampf, même le protocole.

    Après evidemment se pose la question du type d’oeuvres. Lorsque Nabe écrit, il est à la première personne et ses propos sur les juifs semblent être sa pensée – pas celles d’un personnage.
    On peut tout à fait imaginer un roman ou un personnage est antisémite sans que cela pose le moindre pb ; c’est la distanciation et le parcours personnel de l’auteur qui est à prendre en compte peut être.

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  14. Pingback: Sarkozy et les Médias : une collusion généralisée | Reversus

  15. Attention à ne pas confondre tous les débats : on peut être d’accord avec Choamsky sur la liberté d’expression et s’inquiéter à juste titre de voir des hommes politiques défendre des paroles de violence envers les femmes.

    Les violence faite aux femmes n’est pas un petit sujet : en France, une femme est violée toutes les 10 minutes et tous les 2 jours 1/2, l’une d’entre elles meurt sous les coups de son conjoint.

    Plutôt que de défendre un pauvre chanteur qui, selon ses propres dires, a « 14 ans d’âge mental », le gouvernement ferait mieux de s’en prendre aux violences faites aux femmes.

    Lisez Osez le féminisme, nouveau journal féministe écrit par des jeunes militantes et militants engagés pour l’égalité : http://www.osezlefeminisme.fr

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  16. « Attention à ne pas confondre tous les débats : on peut être d’accord avec Choamsky sur la liberté d’expression et s’inquiéter à juste titre de voir des hommes politiques défendre des paroles de violence envers les femmes. »
    Nous sommes d’accord. Mais pour cela faut il en appeler à la censure ?

    « Plutôt que de défendre un pauvre chanteur qui, selon ses propres dires, a “14 ans d’âge mental”, le gouvernement ferait mieux de s’en prendre aux violences faites aux femmes. »
    Vous devriez lire plus attentivement ce texte. Le chanteur est insignifiant et il n’est pas défendu.

    « Lisez Osez le féminisme, nouveau journal féministe écrit par des jeunes militantes et militants engagés pour l’égalité : http://www.osezlefeminisme.fr »
    Je n’y manquerait pas. J’ai aussi fait circuler l’adresse sur twitter…

    Bonne continuation

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