Baisse d’impôts, belle affaire

Un griffonnage sur une nappe entre deux renvois gastriques. C’est sur ces fondements que tient la doctrine fiscale des libéraux. Elle irrigue la pensée économique « moderne » depuis le début des années 80. S’y mélangent allègrement effort supposé, maximisation fiscale, approche partisane pour le plus grand service des fortunes. La droite et la gauche françaises ont largement puisé dans ces oracles idéologiques venus d’outre-Atlantique. On en paie encore les conséquences.

L’incitation à l’effort comme prétexte
42-21294860Il n’est pas une discussion sur la fiscalité sans que la courbe d’A.Laffer soit mise sur le tapis. C’est l’alpha fiscal du bréviaire de droite. Il s’agit d’un graphique cintré qui met en corrélation le taux d’imposition et les rentrées fiscales. Bâti sur un présupposé simpliste qui stipule qu’au-delà d’un taux d’imposition optimum les recettes tendent à baisser. Un taux qui démobiliserait le contribuable. Cette approche trouve parfaitement ses racines dans les années 80, celles des managers, de l’effort, de la réussite en brushing et cravate. P.Salin propagandiste libéral fervent partisan de la privatisation des baleines*, se réfère sans cesse à ce hochet fiscal, pondu lors d’une bacchanale républicaine des années 70 entre A.Laffer et le pacifiste D.Rumsfeld.
Il s’agit d’une double imposture. De cette hypothèse, on ne peut avoir que deux certitudes. A 0% de fiscalisation, les recettes sont nulles (pas d’État) ; au point 100% se dessine nettement le communisme. Entre, c’est de la spéculation économétrique a posteriori ; les économistes excellent dans la prévision du passé.
D’abord, personne n’est capable d’augurer du taux idoine à un moment donné et dans un environnement précis. La finalité idéologique du raisonnement s’impose alors, c’est-à-dire une diminution des prélèvements. Puis on l’agrémente d’une démonstration relevant plus de la sensation et du bon sens que de la preuve. Le tour est joué.
Ensuite, les partisans de l’offre (supply-side) prêchent, c’est la doctrine, un désengagement massif de l’état dans les affaires économiques. Dans un habillage argumentaire qui relève essentiellement de la posture, les disciples de l’état minimum invoquent plus de rentrées fiscales (état maximum théorique) pour instaurer une baisse massive des impôts (état minimum). Contradictoire et insensé.

Résonance actuelle
Les mesures sectaires (TEPA) du début de mandat de N.Sarkozy s’inscrivent dans la logique de baisse des taxes. Favoriser l’effort, l’exonérer de contribution. Le montant des niches fiscales avant l’ère Sarkozy s’élevait à plus de 50 milliards d’euros, en 2008 il atteint 73 milliards. Néanmoins, il est trop aisé de se focaliser sur ce président faussement pragmatique. La gauche et la droite se sont alignées sur une politique de défiscalisation massive depuis plus de deux décennies. Bien arrimés à la politique de l’offre, L.Fabius et D.Strauss-Khan sont à l’initiative de multiples dispositions fiscales favorables aux plus hauts revenus. Imprégnés par la pensée conservatrice et opérant un paresseux recentrage, ils n’ont rien à envier à leurs concurrents de l’UMP. Certes, un tantinet plus complexés sur le sujet, mais pratiquement égaux sur les dossiers.

Un déséquilibre général du système
On veut ruiner le consentement à l’impôt. Cela marche excellemment comme le prouve le slogan victorieux « travailler plus pour gagner plus ». Jouant sur la thématique du servage, les oligarques prétendent libérer le citoyen de son asservissement à l’État par l’effort et le contournement des taxes. On perd la notion de bien commun et de juste contribution. Le consensus de l’Art.13 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen** qui pose comme principe la répartition de l’effort selon ses moyens est battu en brèche. Les prélèvements sont alors un fardeau dont il faut se délester. Ce jeu est dangereux. On dépouille sciemment la République de ses prérogatives de redistribution et d’équilibrage social. Ce qui est perdu d’un côté devra être récupéré d’un autre. Soit par la mise en place d’une taxe supplémentaire moins égalitaire, soit par l’ablation d’un service public. Dans un cas comme dans l’autre, les plus pauvres se trouveront floués en particulier en période de crise. Hypothèse fataliste qui mise sur l’assentiment résigné des plus nécessiteux.

L’économie mondiale a survécu à des taux d’imposition avoisinant les 80% jusqu’au milieu des années 70. Considérés astronomiques aujourd’hui, ils n’ont nullement handicapé la croissance et le développement. Selon T.Piketty, les transferts sociaux ont été un facteur dynamisant bridant la rente de situation. La contre-révolution libérale impose une nouvelle donne, favorisant l’accumulation de richesses. Elle vise au pire à établir une flat-tax, au mieux à éradiquer les prélèvements pour le profit d’une minorité. Elle se drape de vertus émancipatrices et universelles, la liberté et la jouissance. Un mirage pour classes moyennes. Ils en paient aujourd’hui un lourd tribut. Les libéraux exhortent à la baisse frénétique et inconditionnelle des prélèvements, une attitude qui relève de l’onanisme fiscal. Il est vital d’en sortir.

*non, ce n’est pas un canular !
** «Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés.»

Vogelsong – 2 mars 2009 – Paris

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9 réflexions sur “Baisse d’impôts, belle affaire

  1. Merci de rappeler que les baisses d’impôts pour les riches n’ont pas commencé avec le gesticulateur.

    Il y a une synthèse très éclairante dans Alternatives économiques:

    http://www.alternatives-economiques.fr/crise-economique—la-crise-et-la-relance—recettes-fiscales_fr_art_633_42065.html

    Je comptais faire un article sur la question, mais tu m’as épargné cette peine. ;-)

    Oui à une taxation à 90% sur les très hauts revenus (avec une véritable progressivité. Pas 4 tranches comme en ce moment), comme du temps de Roosevelt!

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  2. Quelle est la source de l’histoire de la nappe, le savez-vous ? Je sers cette présentation l’air de rien à mes élèves depuis des années, mais c’est par ouïe-dire, en ce qui me concerne.

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  3. Très bonne synthèse chez Alternatives Economiques : on fait le total cumulé, ça donne 84,5 milliards d’euros de redonnées aux 2 ou 3 derniers déciles.

    On voit bien que la théorie du ruissellement est un échec. Ce sont des années de croissance molle, de chômage persistant, de précarité qui explose, de smicardisation de la société et tout le reste.

    Et si on avait la même courbe sur le volume annuel des niches sociales… ça serait encore mieux !

    Je rajoute une anecdote; lors de son dernier opus télévisuel, le lider minimo a commis un lapsus en parlant de la disparition de « cette dernière tranche ». Or une rumeur circulait ( I>télé, BFM) comme quoi le gvnt avait effectivement travaillé sur l’idée de supprimer, raboter la dernière tranche !

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  4. > »On dépouille sciemment la République de ses prérogatives de redistribution et d’équilibrage social »

    J’ai du rater le mémo, mais depuis quand l’état a des prérogatives de redistribution et d’équilibrage social?

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  5. Pour mon compte, j’en suis encore à m’étonner que le premier contrôleur fiscal venu ne se soit pas précipité pour réclamer un contrôle fiscal de toutes les entreprises utilisant les heures supplémentaires.
    Il me semble bien pourtant que faire travailler des gens sans que l’entreprise ne verse de charges et sans que le travailleur ne paie d’impôts a un nom bien connu: le travail au noir.
    Bon, personne ne s’étonnera outre mesure que notre Lider Minimo glorifie le black (du moins en matière d’économie souterraine, pour ce qui est de l’Africain il en va autrement), mais il me semble quand même étrange que notre administration fiscale laisse faire sans broncher.
    Pas vous ?

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  6. @Bob

    Lis avec tes yeux et ton cerveau. C’est écrit. Art. 13 de la déclaration des DDLHC.

    @Le gout des autres.
    Effectivement.
    Une journaliste, un vrai, m’a confié que le leader minimo comme tu l’appelles ferait un excellent président africain.:)

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  7. >”On dépouille sciemment la République de ses prérogatives de redistribution et d’équilibrage social”

    J’ai du rater le mémo, mais depuis quand l’état a des prérogatives de redistribution et d’équilibrage social?

    Bon, heureusement Vogelsong a déjà répondu, ça m’évite d’avoir à tomber dans l’injure gratuite…

    Note, Bob, que tu as remplacé « la République » par « l’Etat », symptôme significatif de ton appréhension des choses… Bravo pour l’expression américanisante « j’ai raté le mémo », très significative aussi. Je ne reviendrai pas sur un rappel de la « Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen », petite note de service que tu as dû en effet « rater », sur laquelle, aux dernières nouvelles et malgré les abus, nos Constitutions successives s’appuient toujours.

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  8. La fiscalité est l’outil de base, c’est LE levier qui te permet de prendre des décisions, et surtout de les mettre en oeuvre.
    Réduire la fiscalité? c’est réduire le champ d’action des politiques.

    Je crois qu’il faut buzzer sur cette prise de conscience de l’importance de l’outil fiscal et plus généralement de l’intérêt (au sens large, noble et surtout comptable!!!) du principe de redistribution. Sinon ça va nous passer sous le nez.

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