Le spectacle paresseux de la parole politique

La parole politique est en passe d’être sanctifiée. Le monde médiatico-politique montre à chaque fois sa puissance, dès qu’il s’agit de capter l’attention de la population. Le constat est accablant, face au magistère de la parole s’agglutine une population de plus en plus captive. Ce dispositif est une supercherie. Tout le monde le sait, le voit, le pressent. Personne ne moufte.

Le gouvernement décide totalement du spectacle qu’il va proposer. Tout est mis en œuvre pour assurer la victoire du fort.
42-20913466Dans la réalisation, c’est le pouvoir qui est maître du temps. Il convoque les médias et le peuple. C’est dans cette verticalité que se noue le dialogue entre les citoyens et ses dirigeants. Magnifique renversement de situation qui ne suscite aucune controverse. Pourtant, c’est le responsable élu du peuple qui devrait être sommé de rendre des comptes au moment décidé par ce dernier. C’est l’inverse qui a lieu. À une demande urgente, telle des manifestations monstres appuyées par une large majorité de la population, l’exécutif se donne le temps de la communication. Il dispose du laps nécessaire au « recalibrage » des doléances. En effet, face à la demande explicite de l’abandon d’une politique sociale ravageuse et inéquitable, la communication gouvernementale dispose d’un temps choisi pour transformer ce message clair en inquiétude diffuse. Une fois le terrain préparé, le décorum posé ; le spectacle peut commencer.

Partant du principe que le travail de journaliste intervieweur ne se borne ni au passage de plat ni au questionnement tiédasse, il est tout à fait concevable qu’il puisse faire, au moins pour un temps, office d' »adversaire » pugnace grâce à des questions pointues et précises. Or, c’est un grand classique en France, le pouvoir choisit ses journalistes. Soigneusement triés parmi un cheptel de caudataires de longue date. On prépare une opposition tendre, amorphe, didactique. À ce petit jeu, les faire-valoir sont pléthore. Et les grands médias en regorgent. Le favori incontesté de tous les puissants est A.Duhamel. Une assurance tout risque en interviewe. Quand le prince bafouille, il intervient, rattrape le malheureux chancelant. Quand le sujet est trop brûlant, il change de cap. Toujours attentif, jamais il n’abandonne son maître. Le dispositif d’accompagnement est normalement épicé par un trublion inoffensif qui feint des questions pièges. Mais l’encadrement est rigoureux. On laisse docilement le seigneur répondre à côté, sans jamais réitérer. Les questions ne sont jamais fondamentalement déstabilisantes. Et A.Duhamel veille.

Sur le fond, c’est l’agonie de la pensée. Incrusté dans un format télévisuel ne dépassant jamais quatre-vingt-dix minutes, on simule des explications concernant des problèmes cruciaux qui nécessiteraient mille fois la durée octroyée. Les intervenants abordent les aspects sociaux, économiques, internationaux, sanitaires dans une sidérante promptitude. Tout le monde y trouve son compte. L’interviewer feint l’omniscience sur tous les dossiers. Il est alors compétent ; jugé comme tel. On sait qu’un orateur chevronné peut dire en vingt-cinq minutes ce qui en prend normalement trois. Les journalistes bachotent paisiblement leurs sujets sans le risque de passer pour des nigauds.
Des empêcheurs d’interviewer en rond émettent l’hypothèse d’échanges politique ouverts, sans temps imparti. On y traiterait des problèmes jusqu’au fond et même au-delà. La seule objection à ce type de programme est la paresse journalistique et la communication gouvernementale. À l’aise dans la connivence et les œillades, on se cantonne à donner la sensation du Politique.

Quand l’écran s’éteint, tout le monde rentre chez soi heureux du travail accompli. On a comblé du vide, entendu quelques annonces qui feront du papier pour le lendemain. Les génuflecteurs non conviés pourront aussi faire leur part de pédagogie sur les ondes. Tandis que certains grincheux ivres de jalousie rongent leur frein. Les places sont chères, les « meilleurs » seront sélectionnés pour la prochaine ronde. Étant entendu qu’A.Duhamel sera là. Immanquablement.

La parole politique se résume à une mascarade prédigérée dont les protagonistes planifient le déroulement. Les millions de spectateurs attendent inconsciemment un moment qui ne viendra jamais. La fulgurance d’un instant de vérité. Celle qui renverse tout, qui fait que le voile se lève, que le monde change.

La plupart des journalistes des pays anglo-saxons rêvent de se « payer » un ministre. Pas en France.

Vogelsong – 6 février 2009 – Paris

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16 réflexions sur “Le spectacle paresseux de la parole politique

  1. C’est tout à fait ça.

    Les « journalistes » ont été choisis, ils ne vont pas bousiller leurs carrières en faisant comme PPDA, qui pourtant était très bon, lui aussi, pour le passage des plats et les rattrappages. Sarkozy a bien fait de le faire virer. Une très bonne leçon pour les autres.

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  2. « C’est dans cette verticalité que se noue le dialogue entre les citoyens et ses dirigeants. Magnifique renversement de situation qui ne suscite aucune controverse. Pourtant, c’est le responsable élu du peuple qui devrait être sommé de rendre des comptes au moment décidé par ce dernier. C’est l’inverse qui a lieu. »

    C’est un peu plus compliqué que ça. L’élu est le représentant du peuple. Donc en le critiquant, on se critique soi-même.
    Le roi est nu, mais en démocratie le peuple sait que c’est sa propre nudité qu’il protège… enfin pour un temps, jusqu’à l’aternance politique.

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  3. @Eric
    Certes élu. Dans des conditions différentes de la situation actuelle.

    Institutionnellement, il fait TOUT ce qu’il veut. La pratique démocratique impliquerai autres chose. En particulier une dissolution.

    J’ai de plus en plus tendance à faire la dichotomie entre le peuple et son représentant. Je ne sais pas pourquoi…

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  4. Vraiment bravo pour ce billet ! Au contraire de Eric (qui est l’affreux avocat du diable donc :-), j’adhère absolument à cette phrase mise en exergue. Tu résumes à la fois la mollesse de notre démocratie, ses petites complaisances entre amis et son non-sens.

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  5. Bravo ! Bravo ! J’applaudis, comme on dit en euphémisant, des deux mains, et si j’étais quadrumane comme Duhamel j’applaudirais des quatre.

    @Eric ; je comprends bien que vous vous faites l’avocat du Diable, mais quand même, quel drôle de syllogisme ! Si on critique un représentant du peuple c’est bien justement pace qu’on lui reproche d’oublier ou de pervertir ses devoirs d’élu ! On ne se « critique pas soi-même »…

    La seule nuance que j’apporterais à cet article serait de rappeler que la réaction de l’homme de pouvoir est vieille comme le monde et pas réservée à notre « démocratie » : on imagine bien qu’un chef (ou, comme j’aime à me les représenter, un de ces charlatans du Far-West vendant des élixirs parégoriques sous la bâche d’un chariot) cherchera toujours à se justifier, à esquiver une attaque… à s’entourer de complices complaisants placés dans la foule autour de lui…

    Mais ce qu’ajoute Vogelsong, et c’est le point important je crois, c’est le : « On ne moufte pas ». C’est vrai. Comment en est-on arrivé là ?

    Et, question troublante et provocatrice à la lumière de cet article : alors, à quoi bon des manifs ? Puisqu’elles sont aussitôt « recalibrées », récupérées, verrouillées, amoindries et passées au mixer de l’apathie journalistique ? Seraient-elles un moyen de nous donner bonne conscience… Pour retourner au bureau le lendemain ?

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  6. Thomas
    La manifestation a permis de se compter. Et de voir la peur dans l’œil de l’adversaire. C’est pas mal.

    B.mode
    De qui parles tu ? Vraiment je ne vois pas ? :)
    Comme l’a dit une humoriste de France Inter, les week-end à Marrakech, ça crée des liens.

    Je me suis astreint (par coquetterie) à ne parler que d’A.Duhamel. Qui est LE symptôme.

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  7. Mhummm délicieux, Sur le fond, c’est l’agonie de la pensée. c’est hélas ça , mais Duhamel ne peut pas passer les plats, su*er et cogiter en même temps.

    Sarkozy peut expliquer qu’on a 3% de services en France, sans autre précision ou que les UK n’ont plus d’usines: Aucun des 1/2 cerveaux présents n’ont relevé, d’ailleurs en ont il la possibilité culturelle? ont-ils été élevés dans la contestation des conneries? Sans doute pas.

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  8. Journaliste interviewer de président, c’est comme la feuille de salade avec le steak, c’est là pour décorer et faire joli, à la limite pour servir de caution morale : il y a aussi un peu de verdure et pas que de la barbaque mais sinon, ça ne sert foutrement à rien ! Ce qu’on a commandé, c’est bien un steak !
    :-))

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  9. Duhamel, mouais, un peu mou du genou, j’avoue… mais entre nous, la pire n’était elle pas Laurence Ferrari, qui elle, n’a vraiment servi à rien???

    C’est assez frustrant de regarder ce type d’émission et de voir les journalistes se faire balader naïvement.

    Ne serait-ce que pour les sources: Sarko balance plein d’énormités à tout va, plus fausses les unes des autres, et aucun journalistes pour dire: « euh non, là vous vous trompez, etc. »
    ça c’est navrant, on frise la désinformation.

    @+

    ps: très bon ton billet

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  10. « Thomas
    La manifestation a permis de se compter. Et de voir la peur dans l’œil de l’adversaire. C’est pas mal.  »

    Je souhaite vraiment que vous ayiez raison.

    Et ne peux m’empêcher de relever, entre amusement et agacement, que la majorité des commentaires ici se fixent sur Duhamel, Ferrari, Machine ou Truc, sur tel ou tel présentateur (ce ne sont plus des journalistes…) ; tout le monde parle télé, quoi ! Je crois que ce n’était pas le point essentiel de cet article…

    « Le Canard Enchaîné » reste le seul medium à relever régulièrement, preuves à l’appui, les erreurs flagrantes de chiffres, voire les inventions de pourcentages ou autres qui parsèment les discours du président et de Sa Hautesse Puante Guaino.

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  11. Pingback: La différence entre Gérer et Diriger | hyposinfo

  12. Pingback: ruminances old style » Sarko-trafiquants…

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