La France sous LSD

Une grande partie de l’hexagone s’ébat dans un monde parallèle. Un univers éthéré en dehors des lois physiques et de la gravité des choses. Décontractés et ivres de pouvoir, les hiérarques sarkoziens ont largué les amarres avec la réalité. Tout est possible promettaient-il, ensemble. Mais la France vit un moment fantasmagorique où, certes tout est possible, mais seulement pour une petite partie. La réalité disait Lacan « c’est quand on se cogne ». Cette petite oligarchie ne se cogne plus, n’a plus de liens concrets. Elle évolue en roue libre sans se soucier de rien, comme sous LSD.

A Seignosse, l’UMP s’est payé une bonne tranche de rigolade. Les ministres ont dansé, chanté à en perdre la tête, accompagnés de jeunes multicolores heureux de vivre. Ce chavirement de bonheur mis en boite dans un lipdub a fait le tour du net. Un goûter sucré pour dimanche après midi chez M. Drucker. Une France heureuse, ouverte. Métissée, mais pas trop. Une France dynamique, propre.

C’est aussi à Seignosse (probablement le même jour), que B. Hortefeux accompagné d’un J. F. Copé hilare déclama confraternellement : » il en faut toujours un. Quand il y en a un, ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes…« . Propos destiné à un Auvergnat cheveux crépus qui quémandait une photo souvenir aux hiérarques en bras de chemise. Petits remous dans le landerneau. Pas de scandale, pas de manifestation, pas de démission.

L’UMP pousse son avantage et ordonne un grand débat sur l’identité nationale. Comme ça. Là. Maintenant. On expulse à tour de bras, charters d’Afghans, on enferme à double tour dans les CRA, on chasse sans pitié les clandestins. F. Lefebvre, acide, déclare le 15 décembre 2009 pour justifier le charter pour Kaboul : « Alors que de nombreux pays du monde, dont la France, sont engagés en Afghanistan, qui pourrait comprendre que des Afghans dans la force de l’âge n’assument pas leur devoir, et échappent à la formation que, notamment, les forces françaises leur proposent pour défendre leur propre liberté dans leur pays ? ». E. Mariani lui emboîtera le pas de l’oie « l’estime va davantage aux jeunes Afghans qui ont fait le choix de rester dans leur pays pour le reconstruire et lutter contre les talibans aux côtés des soldats français qu’à ceux qui le fuient ». Il déclarera ensuite préférer quelques dérapages à un FN à 20%. On aura les deux à ce rythme.

En France, on enferme des mineurs dans les CRA, comme le hurle RESF depuis des années. On mobilise aussi la force publique pour traquer des étrangers et faire du chiffre. Sous les yeux hagards d’une population tétanisée. Pas de scandale, pas de manifestation, pas de démission.

N. Morano n’est peut être pas raciste, car sûrement trop gourde pour cela. Lors d’un grand débat sur l’identité nationale elle lancera : « Ce que je veux, c’est qu’il (le musulman) aime la France quand il vit dans ce pays, c’est qu’il trouve un travail, et qu’il ne parle pas le verlan. C’est qu’il ne mette pas sa casquette à l’envers. C’est qu’il essaye de trouver un boulot, et qu’on l’accompagne dans sa formation« . En France, les « petits musulmans à casquettes », ne sont pas tous musulmans. Ils ne parlent pas tous le verlan, et leur affliction n’est pas l’amour du drapeau, de la patrie ou d’autres sornettes. En France, les « petits musulmans à casquettes » sont des Français nés là, qui ont la peau un peu moins claire que Nadine, les cheveux un peu moins raides et clairs que Nadine. Pas de scandale, pas de manifestation, pas de démission.

Il se trouve même des journalistes et intellectuels pour défendre Nadine, Brice, Frédéric et les autres. Les lipdub survitaminés en temps de crise selon Slate ce n’est pas une si mauvaise affaire. Et puis dans ce pays dévasté par le chômage, un peu de rêve…

L’UPJF honorera même B. Hortefeux du prix de l’antiracisme. Un stupéfiant chavirement.

Le PS a rapidement mis les pouces après le dérapage de B. Hortefeux. B. Hamon a fait une tentative de demande de démission avant que tous se mettent d’accord pour prendre acte et tourner la page. Prendre acte et tourner la page…

Quant à F. Lefebvre et ses Afghans, c’est avec tristesse que l’on contemple un pays atone, une élite intellectuelle muette. Perdue dans ses limbes ou basculée dans la nébuleuse conservatrice ou réactionnaire.

Les responsables ne se cognent plus au réel. Détendus à l’excès, ils s’autorisent tous les débordements langagiers, mais surtout toutes les ignominies. Prétendre qu’il y a 30 ans cela n’aurait pas été possible est une lapalissade. Pas un régime n’aurait survécu à une telle rafale d’inepties. Scandales, manifestations, démissions. En 2007, N. Sarkozy promit une France dynamique sous amphétamines, c’est un pays sous LSD qu’il laissera.

Vogelsong – 17 décembre 2009 – Paris

Béatitude écologique en milieu tempéré

Un unanimisme béat frappe la planète. La production du consensus mou tourne à plein régime. Il n’est pas un parti, une organisation, une personnalité en vue qui ne pratique pas le « greenwashing ». Ce spectaculaire exercice de funambulisme consistant en dépit du bon sens, des réalités et surtout de ses propres pratiques à arborer une posture écologique. Les intérêts économiques ont colonisé l’espace environnemental pour en faire une machine émotionnelle. Le summum du « politicaly okay ».

La politique comme activité sérieuse de gestion de la Cité dans le sens du progrès impose un minimum de cohérence. Une denrée rare en cette période de bouillie idéologique. L’administration en charge de la France est capable en un court laps de temps de prétendre une chose (la réforme), son contraire, et l’impossibilité de changer quoi que soit. En l’occurrence, J. L. Borloo, VRP froissé de l’écologie, ministre phare du casting de N. Sarkozy, évoquait l’impossibilité d’exploiter infiniment une planète finie. Des propos pleins d’emphase dans la bouche d’un homme de droite qui présage d’une prise de conscience salutaire. Dans la foulée, les ministres en charge des affaires économiques et sociales, C. Lagarde, L. Wauquiez, guettent, saisis d’une angoisse non feinte, des chiffres positifs relatifs à la croissance économique. La fameuse croissance fondée sur la consommation et le gaspillage, son tropisme connexe. Enfin C. Jouanno secrétaire d’État chargée de l’écologie, déclare à C. Duflot lors d’un débat « le monde n’est régi de manière contraignante que par une seule règle, la liberté du commerce et de la concurrence », en introduisant la tirade par sa rétivité à légiférer, préférant l’incitation. Dans la kyrielle de déclarations issues d’un organe unique, le gouvernement, il est intéressant de faire la synthèse sur le sujet. Et en tirer une conclusion spécifique : l’adaptation du discours au contexte et à l’auditoire. En l’occurrence, surfer sur la vague verte. Et en tirer une conclusion générale : la totale ineptie du propos général et de la vision politique. L’impossibilité d’agir sérieusement sur l’environnement. En effet qui pourra démontrer que dans un univers ligoté par la concurrence, le libre échange donc le profit infini comme seul horizon, la planète finie puisse être sauvegardée grâce à des mesures incitatives ? Ce même gouvernement qui n’a pas réussi à inciter les restaurateurs à modérer leurs tarifs après un cadeau fiscal. Un écueil domestique retentissant qui peut préfigurer l’inefficacité à l’échelle planétaire. Un schéma que l’on retrouve aussi au niveau international avec le FMI (la croissance), les sommets écologiques (bla-bla), et les bilderberg (la concurrence comme seul horizon).

La sauvegarde du globe a aussi ses croquemitaines. Figures repoussoirs, mais « sérieuses », qui tendent plus à discréditer un discours dissonant qu’à apporter de la matière au débat. L’idiot utile en l’espèce, C. Allègre, Jospinien à ses heures, mais surtout traître patenté joue exactement la partition entendue. Rien de ce qu’il pourra dire ne sera jamais plus pris au sérieux. Ses sorties confinent au grotesque, et ne font plus de lui un partenaire crédible. La stérilisation de la pensée critique s’illustre dans le flop du climatgate. L’adhésion instinctive d’une population qui ne doute plus. Pourtant, l’affaire aurait dû faire du bruit. Dévoiler la fraude statistique à grande échelle sur l’inexactitude du réchauffement climatique ne soulève plus de questions. L’assentiment est intégral. L’abêtissement aussi. On aurait dû se déchirer sur ce sujet si important. Fouiller jusqu’à l’épuisement pour faire sortir la vérité. Cela n’a pas été le cas tant le matraquage a ramolli les cervelles.

Du côté des grandes sociétés polluantes, il ne reste plus que des réminiscences de résistance à la vague verte. Quelques-unes se sont essayées à la promotion des émissions de CO2, prenant la photosynthèse en exemple, « Le CO2 n’est pas polluant ». Tellement ridicule et insignifiant que cela en est troublant. Voire suspect.

Derniers soubresauts des gargantuesques industries pétrolières face à l’urgence climatique ? À ce niveau d’intérêts économiques, on ne baisse pas pavillon. On ne laisse pas non plus des inexactitudes statistiques dans la nature. On colonise les esprits, on accompagne, on enveloppe le mouvement. Ces dernières années les dépenses ont été faramineuses chez les industriels pour mettre en place une communication efficace et verte.

N. Chomsky le fait justement remarquer dans « comprendre le pouvoir »* en prenant l’exemple de l’apartheid en Afrique du Sud, de la guerre du Viet Nam ou des mouvements civiques aux USA. Le capital sait se retourner pour prendre le vent. Tant que cela sert le business. Et dans chacun de ces cas les bonnes causes suivent les dividendes et les projets industriels.

Toutes les sociétés participent au greenwashing en investissant sur l’image de la marque. Total, par exemple fait la promotion de l’écologie et de comportements sociétalement et environnementalement responsables, s’inscrivant dans un pacte mondial (voir site). Un mélange d’écologisme et de « droits de l’hommisme » à la guimauve que personne de sérieux ne peut croire. Car le nerf de la guerre, la focalisation de toutes les énergies, c’est le cash et le cours de bourse. Le reste, pour la galerie. Ornée de vert.

Les pantins télévisuels que l’on finance à coup de millions d’euros les y aident parfaitement. Show puéril pour public gavé de TV. Le spectateur en redemande et certains partis politiques aussi.

Mais en réalité, les émissions de gaz à effet de serre n’ont jamais été aussi élevées et ne cessent de croitre (+3% entre 2005-2006, +30% entre 1990 et 2006). Paroxysme schizophrène, les experts se félicitent de l’augmentation de ventes d’automobiles. Le signe de la bonne santé économique. L’indice de consommation et son corollaire, la prolifération d’emballages et de déchets renseignent sur le « moral » des ménages. Des contradictions insurmontables au mode de gestion actuel. Le cycle infernal. Le grand écart entre communication et réalité.

A Copenhague, selon les commentateurs les manifestants ne grognent pas, ne râlent pas, ne nuisent pas au bon déroulement de la vie quotidienne des résidents consommateurs. Enfin si. Quand la police un peu zélée aligne les jeunes turbulents en rang d’oignons, on prend l’air offusqué. Les médias intègrent le discours culpabilisant sur le climat. Ils dépeignent ces démonstrations comme pacifistes, « bon enfant », une « marée bleue » entend-on. Pas un E. Zemmour ou un Y. Thréard pour fustiger ces archaïques crasseux qui encombrent les rues. Avant le vingt heures c’est une ribambelle de réclames pour produits écologiques, pendant ce sont les images brutes de calottes glaciaires qui s’effondrent, des fumées bistres d’une quelconque usine dans un quelconque pays. Aucune explication, aucune causalité directe, ni de remise en cause de l’ordre économique et social. Car ce serait parler de la domination d’une oligarchie planétaire néolibérale. Une domination à la source du désastre. Mieux vaut fusionner comme un bienheureux dans la pensée molle et mitigée de l’écologie du moindre effort. Dont le leitmotiv pour participer au happening pourrait être : « Arrêtez le robinet d’eau lors du brossage dentaire ».

*N.Chomsky p. 168 « Comprendre le pouvoir » – Ed. Aden

Vogelsong – 14 décembre 2009 – Paris

Pearltrees – Changer l’Histoire, sans la modifier

Éditer le web, rien que ça ! Encapsuler des fragments d’Internet, les organiser, les partager, leur donner du sens. Pearltrees, entreprise du net installée à Paris réussit ce pari. Mais Pearltrees c’est aussi une éthique, une approche participative et démocratique en son sein comme avec ses utilisateurs. P. Lamothe CEO, ambitieux et juste assez idéaliste, pour toucher aux buts aborde aussi son projet comme une expérience politique et médiatique. Dans ce cadre, ses réponses loin des poncifs californiens sont une réelle bouffée d’oxygène.

Loin des gesticulations nombrilistes, P. Lamothe aborde posément les questions économiques relatives à la concurrence, aux cotisations sur les salaires et à la gestion interne. Première surprise, à contre-courant des flagellations hexagonales habituelles, il loue le talent et la créativité du net français concentré à Paris. Il existe un microcosme dans la capitale propice au développement.  Les meilleurs créatifs, capables de penser des ergonomies futuristes y sont regroupés. Mais sévissent aussi les plus brillants mathématiciens (en général masculins) rompus aux codages d’algorithmes complexes.

Il écarte rapidement les lourdeurs financières du marché du travail français. L’équation économique d’une start-up se résout par la prolificité et la faculté d’innover. Ergoter sur le coût du travail n’a pas de sens quand on évolue dans un environnement foisonnant comme les nouvelles technologies. Dans ce registre, il ne s’alarme pas d’une possible concurrence « à bas coûts » de Pearltrees-like qui ne manqueront pas d’émerger. Il martèle que, de la capacité d’adaptation et de création résultera la différence, pas des charges sociales.

De plus, le cadre légal français, souvent dépeint comme contraignant, voire stérilisant n’est pas pour le patron de Pearltrees une source d’angoisses. Il précise même plutôt goguenard que tous les outils légaux sont disponibles pour permettre une gestion de l’activité. Un vrai discours de rupture. Mais la pratique l’est aussi. Le turn-over tant loué par les expatriés ne semble pas être un objectif, ni une habitude. Au fil des échanges, il met l’accent sur la motivation, la participation des salariés. Pas fasciné par les théories managériales, il préfère une approche consensuelle de la prise de décision, « le management, je ne sais pas ce que sais, je l’ai étudié une année, et personne n’a su me l’expliquer« . Il privilégie un fonctionnement interne axé sur la collaboration. Il ne cache pas non plus que Pearltrees connaît ses moments de tensions, ses crises, et dans ces cas il tranche. Il affirme aussi comme une évidence, la « démocratie » est une problématique forte, mais pas une finalité. Question de survie.

La communauté est en croissance constante (+30% par mois). La start-up parisienne a fait le tour du monde, et s’implante fortement aux USA où le nombre d’utilisateurs a rapidement atteint celui de la France. Avec un niveau de pratique mature. De bon augure. Car compte tenu de la taille du marché, c’est bien là-bas que peut se réaliser le coup décisif. Le modèle économique repose sur la  » valeur utilisateur ». Contrairement aux sites d’informations, la récurrence des visites sur Pearltrees décuple l’impact et la valorisation de son espace.

Les questions éthiques traversent le net. L’émergence de réseaux sociaux, espaces où les utilisateurs sont à la source du contenu, soulève des questions de protection de la vie privée. C’est évidemment le cas pour Pearltrees. Depuis le début du projet, l’équipe gère en totale transparence ces aspects. Le web comme espace ouvert et participatif est la clef de voûte du projet d’édition pensé par P. Lamothe et son équipe. L’utilisateur est responsable de ce qu’il place dans ses perles. L’ouverture prochaine à des API (Application Programming Interface) permettra, comme sur Twitter, d’aborder l’ensemble de l’interface pour y analyser les données. Bien que cette collecte soit « problématique », elle reste dans les standards des autres réseaux sociaux. La question cruciale concerne la responsabilisation des utilisateurs sur ce qu’ils mettent en ligne les concernant. Par contre, la zone privée de Pearltrees (en développement) disposera de serveurs sécurisés. P. Lamothe affirme que la sûreté des données privées est primordiale. Il propose en ultime recours, si l’environnement hexagonal ne donne pas satisfaction, d’installer des machines en Belgique ou ailleurs.

Il n’y a pas de censure, ni de contrôle sur le contenu de Pearltrees, quelle que soit la thématique des perles. Bien qu’en profond désaccord avec certains sujets, le staff n’intervient jamais. L’approche est similaire pour des informations notoirement erronées. P. Lamothe rétorque que les inepties sont légions sur le net et dans la presse. Pourquoi pas dans Pearltrees ? Toutes les idées ont le droit d’être exposées et l’essentiel est de pouvoir en débattre ouvertement.

Quand on aborde la question de l’échange de fichiers, il a la dent dure contre les instigateurs d’HADOPI. Il faut « pardonner » à des gens qui légifèrent sans connaître l’Internet, ni ses usages. Le partage est un droit, comme celui de regarder la TV. Il est conscient que ces gesticulations n’ont d’intérêts que pour les sociétés gestionnaires de droits, il fait remarquer, un brin amusé, que P. Bruel s’était plaint, pas Mozart.

Pearltrees est un média participatif. Dans un univers sclérosé où une petite minorité fabrique l’information et la diffuse, la vraie révolution poindrait d’une nouvelle pratique. Issue d’une interface qui permettrait de démocratiser la construction médiatique. Dans le flux constant d’informations qui s’évaporent, Pearltrees capte les éléments saillants, les mémorise. Quoi de plus efficace pour collecter des éléments pour forger un argumentaire fracassant issu des articles de presse, des billets blogs ? Il est alors un outil politique, un outil de diffusion d’idées et de débats. L’agencement des perles ouvre des schémas pouvant aller de « l’encyclopédie » (des dizaines de perles structurées avec méthodologie) au « tract » (quatre perles argumentaires).

Utiliser Pearltrees, c’est participer à la structuration des évènements, au lieu d’écouter une élite engoncée les déclamer. P. Lamothe lucide sur les lourdeurs de l’environnement médiatique, caresse ce dessein. En ce sens, il mène un projet politique. Il donne des instruments de contre-pouvoirs à tous les utilisateurs du net. Il propose à chacun d’éditer, d’agencer, de partager. Et de changer l’Histoire, sans la modifier

Pearltrees n’est pas un objet à vocation politique unique. Les perles de toutes sortes y foisonnent au gré des humeurs : bandes dessinées, musique, cuisine, voyages, architecture, bonnes ou mauvaises blagues. Pourtant, la création de perles regroupant par thèmes, par exemple, la production quotidienne de Juan de Sarkofrance, les chroniques de guerre de SebMusset constituerait des objets politiques utiles pour comprendre et analyser la situation dans laquelle la France est plongée. Et peut être en sortir.

Interview de P. Lamothe

Vogelsong – 8 décembre 2009 – Paris

Immigration, xénophobie, débat douteux : le rôle indispensable de la presse

Comment justifier l’indispensable rôle d’analyse et de recul de la presse, et à ce point, se vautrer dans la fange comme le font les journalistes sur la votation suisse à propos des minarets ? En phase avec le sujet gouvernemental du moment, l’identité nationale, les joueurs de tam-tam médiatiques n’ont pas eu à se faire prier pour donner une résonance assourdissante à ce qui, tout au plus, était une votation démocratique. Une valeur tout à fait relative selon le sujet et le résultat dans les contrées civilisées.

Sur les ondes de France inter le 1er décembre, R. Dati députée européenne conservatrice dispose d’une demi-heure pour faire la preuve (pour qui y prête vraiment attention) de sa fatuité et de son incapacité à comprendre autre chose que la stratégie d’ascension personnelle dans les alcôves du pouvoir. N. Demorand lui passe aimablement les plats sur le sujet attendu, la votation helvète. Refusant de s’exprimer sur le fond, l’ex-favorite de l’Élysée déclare qu’il s’agit d’un vote démocratique incontestable. C’est la grande nouveauté en France, la voix d’un peuple serait indiscutable ! À ce propos, la brochette de journalistes europhiles ne relèvera pas que lorsqu’il s’agit de l’hexagone, démocratie moraliste, phare de la pensée des lumières, on se soucie peu d’un référendum largement écarté par une population rétive aux ouvertures mirifiques et consensuelles de l’Eurocratie. Non. Au lieu de cela, on pratique le massage médiatique à base d’expertise de la « beurrette » qui a réussi et dont le point de vue sur l’Islam, donc de l’intégrisme est irréfragable. Le journalisme d’entertainment a atteint la masse critique du marketing éditorial. On ne se soucie plus des sujets et de la manière dont on les aborde. On applique juste la méthode qui veut qu’en complète conjonction avec l’agenda du pouvoir, un thème pile dans la cible soit porté jusqu’au pinacle. Le même jour par exemple, Libération consacrera un dossier complet à E. Besson. Le Figaro, jamais en reste, fait les gorges chaudes de ce type de construction polémique avec une rédaction en quasi-liesse titrant « Le débat sur l’Islam rebondit en France ». C’est à la traîne du pouvoir, sanglé d’œillères, que sur toutes les ondes on ressasse jusqu’à la nausée ces thèmes crasseux. On peut pourtant se douter que les magnifiques plumes qui composent l’aréopage médiatique français sont assez sagaces pour percevoir les montages de communication distillés par les « spin doctors » autour du pouvoir. Pourtant limpide, depuis quelques semaines. On a commencé par lancer un débat « sans tabous » sur la burqa, 500 cas référencés par les renseignements généraux. Une bonne occasion de ressortir l’épouvantail E. Raoult, vieux compagnon de route de l’extrême droite. Puis E. Besson déclare ouverte la messe nationale sur l’identité française dont l’ambiance sonore est agrémentée des Caterpillar de la jungle et des immigrés noirs avec travail, mais sans papiers et braillant dans les rues. Il suivra la polémique Ndiaye qui va remettre définitivement en selle E. Raoult. TF1 n’est pas en reste, l’emblématique H. Roselmack dégaine son reportage de fabrication maison sur l’abattage à domicile d’un mouton pour l’Aïd. Le journalisme avachi a de beaux jours. La votation suisse, comme une bénédiction finira (pour l’instant) de baigner ce spongieux débat. Les immigrés ont du mal à passer les frontières, il n’en est pas de même pour les questions douteuses. Les douaniers de l’information ont grand ouvert les barrières, quitte à provoquer un appel d’air fétide.

Pas sagace du tout, ou bien complaisante, la presse ? Plutôt à l’agonie. Elle se meurt, avec elle sa capacité à offrir aux citoyens qui cherchent, une perspective intelligente et raisonnée. Il suffit d’écouter geindre les caciques des médias « mainstream » promettant une information en profondeur et de qualité. Il suffit de les écouter vitupérer sur les égouts d’Internet. Le cloaque aujourd’hui c’est le tout venant de la médiacratie en perdition financière qui se raccroche à ce qu’elle peut, des bâtons merdeux transmis par le pouvoir comme des témoins d’une vie politique qui s’étiole.

Vogelsong – 1 décembre 2009 – Paris

L’héritage du CNR battu en brèche

« L’union des représentants de la Résistance pour l’action dans le présent et dans l’avenir, dans l’intérêt supérieur de la patrie, doit être pour tous les Français un gage de confiance et un stimulant. Elle doit les inciter à éliminer tout esprit de particularisme, tout ferment de division qui pourrait freiner leur action et ne servir que l’ennemi. » – LE CONSEIL NATIONAL DE LA RÉSISTANCE


Faire table rase du passé. D. Kessler*, figure influente du patronat français se réjouissait lorsque N. Sarkozy accédait à la présidence de la République. La promesse de mise en coupe réglée du consensus établi au Conseil National de la Résistance (CNR). Fondement du modèle social français, il constitue, pour les chantres de la mondialisation, une plateforme dont il faut nécessairement se soustraire pour rentrer de plain-pied dans l’économie globalisée. Les petits apprentis du libéralisme oublient que l’assentiment national de l’époque avait une portée philosophique et sociale. Des domaines de plus en plus étrangers aux frénétiques de la marchandisation du monde.

La crise du capitalisme a douché les ardeurs du duo MEDEF / UMP. Le président de la République victime des évènements a du remettre à plus tard ses grands projets de démolition du modèle social. Un schéma économique boursouflé et handicapant qui met, aux dires de la colombe L. Parisot, la France à la traîne dans la compétition avec les pays à bas coûts salariaux. L’aplanissement social ne date pas d’hier. Dans l’hexagone depuis 25 ans, quelle que soit la couleur du gouvernement en place, les protections présentées comme des entraves au développement et à la liberté ont été méthodiquement oblitérées. En pratique, la gouvernance Sarkozy a dû refréner ses ardeurs après un départ en trombe. De telle manière qu’à mi-mandat, les éditorialistes et commentateurs trouvent au président des vertus interventionnistes, voire néo-keynésiennes. La première mesure de N. Sarkozy fut de supprimer la carte scolaire. Toujours en délicatesse avec la culture et le savoir, cet ignare, sous couvert de liberté éducative, préfère ouvrir aux quatre vents les mobilités scolaires toujours avantageuses aux plus nantis, que de favoriser la mixité. Un objectif bien trop difficile à atteindre. Il instaura ensuite un bouclier fiscal pour préserver les plus riches de l’impôt, pauvres fortunés ! Puis fidèle à sa faribole de campagne (travailler plus pour gagner plus) proposera aux Français, en complet contresens avec l’histoire, de turbiner davantage. Dernière mesure dont plus personne ne cause, le gouffre qui sépare aujourd’hui le réel et les promesses étant si grand après la crise de 2008. Elle porte un coup d’arrêt aux grandes manœuvres. Pourtant l’activisme visant la destruction des accords d’après-guerre continue de plus bel, mais sur un autre registre. Très focalisés sur les ravages de la « marchéisation » de l’école, des services publics et de la santé, d’autres dangers sortent du champ de l’analyse. Le grand renversement souhaité par l’oligarchie constitue aussi une remise en question complète des valeurs.

À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, le patronat essentiellement collaborationniste a, bon gré, mal gré accepté le large consensus du CNR. Les gaullistes évitèrent l’hypothèse de la République soviétique, les communistes instillèrent des avancées conséquentes, crédibilisant leur mouvement. En creux, la mise à l’écart de l’extrême droite dans la gestion des affaires du pays. L’instauration tacite d’un accord national démocratique de salubrité pour éviter de remettre dans le circuit de l’administration française les tenants d’une idéologie méphitique.

En 2007, N. Sarkozy accède à la plus haute fonction de l’État en singeant le programme du Front National, parti d’extrême droite xénophobe. Ce n’est pas (seulement) une rupture économique, mais historique que la droite française opère. Finies les oeillades discrètes aux classes populaires frontistes, finis les dérapages contrôlés, la droite classique donne aujourd’hui dans la xénophobie ordinaire, l’abjection d’État. Décomplexée dans son bourrage de charters et dans son exhibitionnisme nationaliste et identitaire, l’administration trahit sa glorieuse mémoire. Elle plonge la France dans la fange.

Quand le volet économique de la rupture rencontre un écueil, la rupture politique continue. En ce domaine rien ne peut l’arrêter. Pas de crise économique pour démontrer que le système est inepte. Le gouvernement joue à fond la haine reptilienne de l’autre. Et ce ne sont pas les micro-manifestations de la CIMADE, de RESF et d’autres qui démontreront l’inhumanité du régime qui sévit.

Kessler et les dominants qu’il représente mesurent la portée des régressions. Il est peu probable que leurs godillots médiatiques soient à la même enseigne. Que dire alors des citoyens noyés sous la nécessité de modernité, d’efficience productiviste pour les besoins de la compétitivité commerciale globalisée . Si en trois ans de règne sarkozyste, le programme économique du CNR a continué régulièrement de perdre des plumes, on ne peut en dire autant de l’universalisme de son message. De ce qui faisait le rapport à l’autre et du bannissement de la bête immonde fascisante. Et là se situent la rétrogression massive, l’abaissement national. La tache indélébile qu’une génération de citoyens, de commentateurs, d’élus contemplent sidérés et atones.

*D. Kessler, ancien vice-président du MEDEF, a déclaré dans le magazine Challenges (4 octobre 2007) qu’il fallait « défaire méthodiquement le programme du CNR » en précisant : « le gouvernement s’y emploie ».

Vogelsong – 28 novembre 2009 – Paris