S’appuyer sur du mesurable pour valider une régression humaine

« Il fut un temps où un homme de gauche jugeait naturel de rejeter certains moyens qu’ils soient efficaces ou non en terme de croissance ou d’emploi pour la seule raison qu’ils portaient atteinte à l’égalité, la solidarité, à la dignité, c’est-à-dire à une certaine idée de l’Humanité. »
J.Généreux

Les partis de gauche ont intériorisé les concepts libéraux (et marxistes) de l’efficience économique, en oubliant le cœur de leurs luttes, le progrès. Ils combattent sur un terrain choisi par l’adversaire (cf. l’élément trois de l’élaboration de la stratégie selon Sun Tzu). Contraints par une telle analyse, ils s’exposent à d’innombrables défaites.

CB057469Les libre-échangistes et planificateurs prêchent pour une société de l’efficience. Pensant combler le néant des frustrations, les uns prônent la maximisation de la consommation, les autres la gestion scientifique de la production. Leurs conclusions sont strictement identiques, seuls les biens produits et consommés dans des proportions pharaoniques permettent d’atteindre la plénitude. Ils sont les faces d’une même pièce. Les « progressistes » donnent malheureusement eux aussi dans ce type d' »efficacité ». Une manière de penser qui se conforme à l’idéologie à la mode, le libéralisme économique. Chaque projet dans la société est abordé sous l’angle économétrique, ne mettant en avant le progrès que sous des formes accessoires. La pensée de marché (celle qui subsiste après l’effondrement du modèle hypersocial) a finalement colonisé tous les esprits.
À court d’argument face à l’offensive réactionnaire sur la durée du travail, J.Lang (aux dernières nouvelles : socialiste) déclarait que la réforme des 35 heures avait généré deux millions d’emplois. Propos fantasmatiques*. Ce politicien se borne à argumenter une question sociétale, dont les conséquences (en l’occurrence la baisse sensible de la durée du labeur) sont un progrès humain, en martelant le nombre d’emplois que cette politique a créés. Symptomatique, il place la valeur chiffrée, concrète, au premier plan de son déploiement argumentaire au lieu de louer l’acquis principal. Les progressistes ont désormais peur de leur ombre et pour se justifier, se placent dans la grille d’évaluation des libéraux, la rentabilité « objective » et statistiquement calculable. Ils donnent l’apparence du modèle hégémonique, mais sont à sa remorque.
Le même raisonnement s’applique à l’éloignement de l’âge de la retraite. Les « sarkoziens » espèrent vivement faire trimer des vieux jusqu’à 70 ans. Et ce, sur les bases néo-libérales du « volontariat », car ce système est basé (tout le monde le sait) sur la liberté de chacun de faire ce que bon lui semble, sans aucune contrainte (bien sûr). Pour certains illuminés, il est pénible d’admettre qu’à 70 ans on est vieux**et même repus de journées d’atelier, de bureau, de comptoir, mais c’est une indiscutable réalité. Pourtant, les progressistes avant même de parler de dignité ou de justice, servent l’argument compassé du nombre de débouchés, de l’entrée des jeunes sur le marché du travail, ou de la risible transmission du savoir par nos anciens***. En oubliant (à dessein ?) que ce système les pousse aux rebus dès 50 ans (voire même 45 ans dans de prestigieuses enseignes). Conséquences de la « marchéisation » généralisée, et même des êtres humains (âgés). Pourtant, dans ce cas de figure devrait prévaloir la dignité pour un Homme, dans une civilisation (dite) « avancée », de finir sa vie honorablement et paisiblement après 40 ans de turbin. On préfère bizarrement toujours commencer par l’approche numéraire.
Les hommes politiques de tous bords sont les grands promoteurs de ce type de pensée. Peu surprenant pour des conservateurs, les progressistes s’y sont aussi convertis. Les programmes électoraux du PS sont truffés de remèdes miracles pour relancer la croissance (du PIB) et pratiquer le fumeux « gagnant-gagnant ». Le petit monde médiatique bat aussi vivement le tempo de la maximisation utilitariste. Il suffit de lire les éditoriaux avisés et commentaires lumineux des grands penseurs (L.Joffrin, O.Duhamel, etc…) de la presse française pour s’en rendre compte. Les formules à l’emporte-pièce sur la logique indépassable de l’allongement de la durée de la vie et donc du temps passé au travail y foisonnent.
Finalement, on retrouve ces idées bien implantées chez l’électeur (même de gauche qui selon des sources « sondagières » adore D.Strauss-Khan). Il ne prend plus conscience de l’inanité des projets qui lui sont imposés. Dans l’horizon étroit du productivisme libéral, toute avancée qualitative doit avoir une répercussion positive chiffrée, calculable en terme de coût/produit. Noyé dans une telle idéologie qui ne promet plus aucun progrès, sauf dans le nombre de produits par étal, il est rassurant de s’appuyer sur du « mesurable », pour valider une régression humaine. Le citoyen, finalement, intériorise ses contraintes, en se disant que « cela pourrait être pire ». Mission accomplie.

*Tout le monde convient que la mesure a créé des emplois. Pas deux millions.
** »Vieux » n’est pas une insulte
***Argument non chiffré mais si savoureux

Vogelsong – Paris – 10 octobre 2008

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3 réflexions sur “S’appuyer sur du mesurable pour valider une régression humaine

  1. « Ils combattent sur un terrain choisi par l’adversaire (cf. l’élément trois de l’élaboration de la stratégie selon Sun Tzu). »

    C’est en effet le constat que j’avais fait il y a un moment, la vigueur et les tactiques de la droite ont réussi à verrouiller le débat, à enfermer la gauche dans leur logique, saturée de « ringards », « périmés », « staliniens », etc. La défaite du « socialisme réel » a engendré ce que l’on pourrait appelé le Point « Fidel » qui veut que toute critique de l’économie soit irrémédiablement reconduit au nombres de morts sous les régimes communistes – paralysant le débat démocratique sur la conduite de la société, laissant libre court à la pathologie du profit et de la puissance (pour reprendre The Corporation).

    Pour rappel :

    “Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la « bénédiction du travail », je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent aujourd’hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir -, qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité: et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême.” Friedrich Nietzsche, Aurore (1880), livre III, trad. J. Hervier, Éd. Gallimard, coll. Idées, 1974, pp. 181-182.

    On comprendra que dans le double discours qui loue la valeur travail, (puisque ce dernier est sensé offrir la propriété et la responsabilité, les deux mamelles du dogme libéral) et en même temps le réduit à un simple facteur d’efficacité économique ou comme variable d’ajustement(on est heureux pour l’économie), soit contenu toute l’arrière pensée de nos chers « décideurs » (admirons le jargon plein de poésie de nos cybernéticiens en herbe) : la gestion du chaos par le service de travail obligatoire sous couvert de liberté (cette grande dame que l’on a prostitué, pour paraphraser Breton au sujet de l’astrologie), la pacification de l’espace public est toujours bon pour les affaires.

    « Le royaume de la liberté commence seulement là où l’on cesse de travailler par nécessité » disait Marx, et c’est cette nécessité qui est constamment instrumentalisée pour contraindre l’homme ordinaire à nier tout son possible, à s’aliéner dans la machine à broyer et à brûler les vies – machine nihiliste.

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  2. « la pensée de marché à colonisé les esprits » j’en conviens

    je conviens aussi que les chiffres, loin d’être les éléments tangibles qu’on croit, sont souvent des écrans de fumée

    néanmoins je ferai l’objection que tu as du anticiper: l’ascétisme est pas vraiment une proposition acceptable quand on en est à juste vouloir bouffer et dormir au chaud

    là où je te rejoins, c’est qu’il y en a dans l’espace politique qui ont presque théoriser la fin du politique, par exemple ceux qui disent « moi je suis pour ce qui marche » (citation SR). ce qui ne laisse plus de place au débat démocratique authentique

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  3. Waouh !
    J’aime beaucoup ton souci de transcendance !

    Est-ce que cela peut rejoindre ce que dit Peillon, à savoir que nos politiques, dans un souci de dépassement et de pensée globale, devraient moins se référer exclusivement aux économistes et autres sociologues pour redevenir tout autant à l’écoute des historiens et philosophes ?

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