Rencontre entre J.Dray et les blogueurs à l’Assemblée nationale

« Vous avez besoin de venir si nombreux ?« , c’est par cette remarque que J.Dray accueille les blogueurs à L’Assemblée nationale. En mode autodéfense. Pas journaliste, pas l’habitude. S’asseyant et regardant par en dessous, il lance « on s’organise comment ?« . Silences.
Puis une question fuse. Les citoyens internautes ne sont pas venus en visite au palais, mais pour poser des questions. L’hôte du jour desserre les dents, il entre en terrain connu, la politique. En mode conquête.

Alliance au MODEM (et NPA)
Le Parti socialiste doit avoir une stratégie d’alliance nationale. Et dans ce cadre on ne peut dissocier le local du national. Tout pacte se fera sur les bases d’un projet de société et non sur des alliances tactiques. Force est de constater que les partenaires habituels de gauche sont devenus très faibles (PC, verts). Dès lors, la situation impose de tenir compte de la partie de l’électorat modérée qui s’est détachée de l’UMP sarkozyste. Soit, être spectateur et penser que F.Bayrou égale N.Sarkozy. Soit, dans le cadre d’un projet, faire un bout de chemin avec les centristes. Pour J.Dray, la rupture de l’ancien leader de l’UDF avec l’UMP est un billet sans retour. Il sera donc amené à se gauchiser, pour venir se situer sur le terrain du PS. L’émergence du MODEM, phénomène incontournable, ne pourra être politiquement et tactiquement ignorée.
Le député de l’Essonne, dans une hypothèse de politique-fiction, spécule sur une OPA de Bayrou sur le PS. Dès lors, la force de l’appareil politique obligera F.Bayrou à bouger, à devenir ce qu’il prétend, à se fondre dans la structure.
« De B à B« , c’est l’idée d’une grande coalition, qui irait de F.Bayrou à O.Besancenot et que promeut le député de l’Essonne. Il ne considère pas le NPA comme un adversaire, et croit à une entrée dans la « démocratie  » de la formation trotskiste. Balayant d’un revers les objections sur l’expérience italienne, réfutant ce parallèle, «  Ils ont Berlusconi, et nous, on a quoi ?« .
La gauche radicale est dépeinte comme de circonstance. Sympathique, mais stérile avec le couplet culpabilisant sur la victoire par défaut de la droite. Elle doit évoluer.
L’objectif avant toute alliance est un contrat de gouvernement entre les réformistes (avec ou sans la gauche radicale).

La gauche du PS
Le cofondateur de SOS racisme s’emporte furieusement à l’évocation de la gauche du parti. Le sujet est sensible, il appartenait à cette mouvance, avant de se « normaliser ». Et s’en explique, sans se justifier, citant K.Marx « il vaut mieux un pas en avant que mille discours« . Cela fleure bon le « pragmatisme », celui qui fit couler la gauche ces vingt dernières années. Ainsi que les reniements qui font que les citoyens voient le PS comme l’auxiliaire de fin de vie d’un modèle social. À l’aube du congrès, il fustige les moralisateurs, les « Saint-Just » de la pensée pure (de gauche). Et ne se prive pas pour lancer l’anathème sur certains camarades. M.N.Lienneman qui n’aurait pas voté pour S.Royal, « La gauche du parti soi-disant authentique (narquois) ». J.L.Melenchon en supplétif de L.Jospin, et très docile en conseil des ministres à l’époque où la politique du PS n’était pas ce que l’on peut appeler une politique de gauche. « Il est facile d’être radical quand on est dans l’opposition » fulmine-t-il. J.Dray se pose en responsable, sûr de ses convictions, mais réaliste quant à l’exercice du pouvoir. Il cite volontiers L.Trotski ou K.Marx et se revendique d’une gauche de gouvernement.

Situation économique
La crise financière et économique marque un tournant. Tout d’abord, J.Dray dénonce la manière dont la gauche aborde le plan Sarkozy. Le taxer de socialisme sera improductif à terme. Montrer l’inanité de ses initiatives aurait été plus cohérent : « socialiser les pertes n’est pas socialiste« . Le président français souhaite sauver le système sans le réformer pour que tout recommence comme avant, et l’ancien de la LCR citera pour l’occasion L.Trotski « un homme à la mer et on passe à l’ordre du jour« . Néanmoins, une question taraudera les gouvernants, « comment ils ont été capables de trouver 2 000 milliards pour les sauver les banques et ils n’ont pas 2 milliards pour sauver l’Afrique « . La gauche doit profiter de cette situation et ne plus reculer. En particulier sur les salaires, qui sont l’enjeu crucial des prochaines années. L’occasion d’une modification de la répartition des richesses. Il revendique « la société du travail bien rémunéré » face aux « emplois macdo « . Sans promouvoir une hausse généralisée et irréaliste des rémunérations qui serait démagogique. L’accent doit être mis sur la conférence salariale annuelle, un rendez-vous décisif pour répartir les fruits de la croissance et des gains de productivité. Après vingt-cinq ans de pilonnage médiatique et idéologique, sur l’impossibilité de faire autrement (que le PS a souvent accompagné), la tâche de reconquête s’annonce difficile. S’affranchir du slogan libéral « c’est la crise on ne peut augmenter les salaires » va aussi être une lutte ardue.
Sur le commerce international, il ne s’oppose pas dogmatiquement à une forme de protectionnisme, reprenant l’exemple américain. Si c’est un bon outil à un moment donné pourquoi pas ?

Les blessures de la campagne de 2007
Visiblement, l’attitude de certains dirigeants du PS lors de la campagne présidentielle a très grandement affecté J.Dray. Le député considère qu’une partie de la direction du PS a un sentiment de culpabilité vis-à-vis de S.Royal. Les attaques à l’intérieur du parti sont en partie responsables de la défaite. Le terme « bécassine » par exemple serait issu des propres rangs de la gauche, la droite s’en saisira. Il conspue une brochette de jospiniens passés dans le camp d’en face (C.Allègre, J.M.Bockel, E.Besson, J.P.Jouyet). Relatant aussi le défilement du probe DSK, dont on avait un urgent besoin pour évaluer le projet présidentiel en janvier 2007, et qui préféra aller par monts et par vaux, au lieu d’aider l’équipe de campagne. Il s’agace de M.Aubry qui prétend avoir voté F.Bayrou ou « borborygmant » un vote à gauche, idem pour madame Jospin. Il se remémore, amer, l’épisode M.Rocard qui trois jours avant le dépôt des candidatures somme S.Royal de ne pas se présenter. Depuis, l’ancien premier ministre a fait du chemin, il félicite très régulièrement N.Sarkozy pour sa politique, et met toutes ses forces dans la bataille juste avant le congrès pour barrer (encore) la route de la présidente de Poitou-Charente, menaçant même de quitter le PS. Ces vilénies semblent avoir beaucoup touché J.Dray, très pugnace sur ce thème, renversant violemment ses contradicteurs, quitte à y mettre un peu de mauvaise foi. Il finira (beau joueur) par admettre qu’il voterait pour DSK sans l’ombre d’un remords dans l’hypothèse très fictionnelle où il se présenterait en 2012. Beaucoup n’en ferait pas autant…

Le congrès et un PS en ordre de bataille
J.Dray vise la succession de F.Hollande au poste de premier secrétaire. Il ne renie pas la proximité, bien que critique envers ce dernier. Il est intéressant de noter que l’épouvantail F.Hollande provoque soit les quolibets (toujours excessifs) de ses opposants, soit les soutiens distants (et finalement pathétiques) de ses « amis ».
L’organisation du congrès un an et demi après la défaite aux présidentielles est une erreur, mais c’est une tactique de calendrier des opposants à S.Royal. À chaud, un congrès aurait été sanglant pour les torpilleurs de la candidate. Un déballage public devant le peuple de gauche aurait fait des victimes parmi les barons socialistes. Résultats : les blessures (on a pu le voir) demeurent, le retour d’expérience s’estompe, « on a des cicatrices, mais on a du mal à comprendre pourquoi on a ces cicatrices« .
Malgré cette véhémence, il brigue (donc) le poste suprême. N’en veut finalement à personne. Enfin, c’est ce qu’il prétend ! J.Dray se présente en rassembleur et catalyseur des énergies. Dans une posture de non présidentiable, impartial.
Une fois aux manettes, il déploie plusieurs projets : refondre le bureau national, rajeunir les équipes et organiser le travail. J.Dray veut faire un audit général pour savoir où en est le parti et redéfinir une stratégie cohérente pour s’emparer de l’espace idéologique et reconstruire un discours audible. La remise en ordre de marche est une priorité. Récréer un état d’esprit, mettre les militants et responsables au travail, sans coercition, dans la « convivialité« . Il note que « ce parti n’a plus la pratique quotidienne d’une formation de militants, et les responsabilités qui découlent des actions communes s’estompent ». Et cite l’exemple de l’absence des militants PS lors du mouvement des parents et enseignants. Il y a dix ans, la présence socialiste aurait été massive. « Et ceux présents sont là pour la photo« , B.Hamon appréciera.
Le premier secrétaire devra imposer de nouvelles règles, de nouveaux comportements, et un plan de (remise au) travail. Selon ses principes, ceux qui se mettront hors de cette action n’auront plus la légitimité pour critiquer. Retour à la cohésion, à l’esprit de corps.

Il assure que les caciques qui minent la gauche depuis des décennies seront écartés ou mis en minorité s’il accède au primo secrétariat. Beaucoup souhaitent le « bac à acide » à ces sycophantes. Une mise en minorité sera un moindre mal, encore faudra-t-il (pouvoir) tenir ses promesses.

De plus, il veut faire du PS un parti de masse, retrouver une base populaire. Les implantations dans les quartiers existent déjà, S.Royal fit plus de 80% des voix dans certains secteurs. Il dresse quelques pistes : baisser des cotisations, réformer l’hebdo (journal du PS qui coûte cher et reste confidentiel), créer une télévision interactive digne de ce nom, accentuer la présence sur internet, initier des colloques pour faire vivre la réflexion intellectuelle dans le parti.

Après plus d’une heure et demi de face à face à la fin d’une éprouvante journée, J.Dray est toujours disponible pour relancer, argumenter, bousculer. Aucun signe de lassitude, prend-il (finalement) ses interlocuteurs au sérieux ? De la salle fuse un « Merci (monsieur Dray) ! « . Les blogueurs déposent les armes. La tension retombe. Signature de bouquins, ménage sur la table. En mode homme important et accessible.
J.Dray est un combattant de la politique. Pas le balourd du type sumo (image que ses détracteurs veulent lui coller), mais plutôt le lutteur vif, qui renverse avec une phrase, en un éclair. Pas séducteur, il étreint son interlocuteur pour le remuer jusqu’à la rupture, mais toujours correct, franc. Dans le corps à corps, il ne tolère pas les coups bas (une allusion à la sarkozienne F.Amara le met immédiatement en rogne).
En novembre, les militants du parti socialiste devront élire un premier secrétaire. Dans la période de luttes qui s’annoncent, ils doivent se questionner sur le profil dont le parti à besoin. Si la situation réclame un bretteur, un organisateur d’équipe pour structurer l’engagement face à l’État UMP, l’homme est là.

Vogelsong – Paris – 31 octobre 2008

Interviewer : Abadinte/Eric/Hervé/Martin/Nicolas/Ronald/Tonnegrande

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18 réflexions sur “Rencontre entre J.Dray et les blogueurs à l’Assemblée nationale

  1. Il est là mais il ne sera pas élu.

    Il y a Vincent Peillon qui pourrait être le 1er secrétaire et lui ne voterait pas DSK le ch… l…n celui qui est proche des gens en gagnant 280 000 dollars net par an …

    Car il est « fidèle » et c’ est ce qui manque le plus au PS.

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  2. @jon @made
    Cette « synthèse » est très subjective. C’est ma vision de ce moment.

    @jon
    Il y aura synthèse et c’est tant mieux. (sinon big bang)

    @made
    Sur le vote DSK (par ex), j’ai tendance à évoluer vers la discipline.
    Je ne crois pas beaucoup en la fidélité dans ce monde de crabes. Subjectif , toujours.

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  3. Très bon résumé de l’entrevue. Ça a du te prendre du temps. J’espère que tes lecteurs ne te feront pas critique d’avoir trouvé le personnage intéressant. Ça c’est produit chez moi, grrrr, vilains commentateurs ;o)

    Après se pose la question de l’utilisation des talents d’individus comme Peillon, Dray et d’autres dans une direction du PS qui doit alors devenir collégiale. On ne peut en effet pas avoir 3 ou 4 premiers secrétaires. D’où son idée de Secrétaires nationaux avec des vrais responsabilité, budget, équipes et missions clairement définies et des objectifs.

    On peut envisager des super SN qui en gèrent 3 ou 4 dans des domaines connexes et très importants.

    Il faudrait aussi peut-être penser à créer un poste de président du PS plus politique que le premier sectaire qui est plus dans la logistique et l’organisationnel.

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  4. Vogelsong, j’estime pour ma part qu’une « synthèse », comme celles qu’il a pu connaitre ces 15 dernières années, serait mortifère pour le PS. On a évoqué le sujet l’autre jour en présentation des motions en section.

    Si synthèse il doit y avoir cependant, la seule souhaitable est à réaliser entre les rénovateurs (motions B, C, E, F) pour empêcher le retour des morts-vivants, si tu vois ce que je veux dire. En cela, Dray ne m’apparait pas être le plus indiqué pour être 1er secrétaire.
    Je rejoins d’ailleurs @made.

    Mais le déroulement du congrès est compliqué et cela demande des explications d’un fin connaisseur de son fonctionnement et de ses statuts du PS, que l’on puisse avoir une idée des possibles.

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  5. @Dagrouik

    Ce n’était ni une critique de ton travail de CR, ni d’ailleurs du personnage JD dans sa globalité.

    *

    JD a encore à prouver pour jusfier son ambition de candidature qui plusc est, qu’il est fiable.

    La confiance se mérite, et lorsque l’on a pu la trahir, il faut remonter la pense :
    JD paie là les conséquences naturelles de son propres parcours sinueux.

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  6. « Il s’agace de M.Aubry qui prétend avoir voté F.Bayrou  »

    Donc certains vont voter pour qq’un qui a voté Modem et qui se met dans une simple posture de « gauche ». Elle n’aura jamais ma voix nul part pour quoique se soit. La supercherie a assez durée !!

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  7. Pingback: Left_blogs, les ploucs du web débarquent au congrès du PS - le pavé

  8. Hep! J’étais là aussi!

    Sinon, tu fais bien de mentionner l’attitude d’auto défense de julien Dray. En fait, on n’aurait peut-être pas aimé être à sa place (d’ailleurs, c’est pour ça qu’on n’y est pas!)

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  9. Très bon billet qui me parait assez complet et fidèle à l’image que renvoi Dray. je pense qu’il est pugnace et combattif c’est indéniable. Mais comme je l’ai dit chez Dagrouik c’est un manœuvrier et on ne peut l’oublier dans nos envies de futur pour le PS.

    Moi je milite pour la reconquête intellectuelle du socialisme face à la droite pour montrer que c’est une idée neuve pour le XXI ème siècle. Ce sera le combat fondamental selon moi auquel on va pouvoir greffer ensuite notre projet, nos propositions. Et le meilleur pour cela, le mieux argumenté, c’est Peillon. Et en plus c’est un très bon débatteur qui inspire autre chose au public que Dray. Pour caricaturer je dirais que Dray il est bon pour les socialistes, Peillon il est bon aussi pour la masse silencieuse car il a une manière de parler qui est plus sereine, plus construit et cela me semblera si on veut inspirer confiance de nouveau à l’avenir.

    Bref je n’ai rien contre Dray mais je préfèrerais Peillon qui me semble the right man… Mais attention! Ségolène peut les mettre tous les deux d’accord et là il n’y a pas photo:;-)

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