Equarrissage du SMIC, une impression de déjà-vu

Dans sa recherche frénétique de solutions sociales, le premier ministre F.Fillon a mandaté une étude sur le salaire minimum. Les économistes chargés de la besogne ne l’ont pas déçu. Jugé « trop élevé et contraignant », le SMIC (salaire minimum interprofessionnel de croissance) « n’est pas un moyen efficace pour réduire la pauvreté et les inégalités ». Que du neuf ?

Jugé iconoclaste par les commentateurs vespéraux, le rapport des trois économistes, P.Cahuc, G.Cette, A.Zylberberg, remet sur la table la vieille recette du SMIC comme ennemi du salarié. Déjà, en 1994, l’anti-pirates D.Olivennes accommoda une note de la même saveur, s’intitulant : « La préférence française pour le chômage ».
Pour mettre en valeur ses conclusions, P.Cahuc et son escouade ont récolté des statistiques européennes datant de 2002. Plutôt hétérogènes, car quatorze pays fournissent des données relatives à des salariés d’entreprises non-agricoles, les quinze autres, des chiffres issus d’entreprises de plus 10 salariés. En France, 1,5 millions de « smicards » travaillent dans les entreprises de moins de 10 salariés sur les 2,5 millions au total (60%). Précision horlogère, donc.
Historiquement les orthodoxes considèrent que le marché du travail se comporte comme les autres marchés. L’équilibre est le fruit de la conjonction d’une offre et d’une demande. Tout mécanisme régulateur est une entrave à la bonne marche du système. L’instauration d’un salaire minimum est vécue par les néo-classiques (aujourd’hui dénommés néo-libéraux) comme un brouillage déstabilisant. En 1970, l’économiste P.Samuelson déclarait déjà : « un jeune noir ne gagne rien au fait qu’un employeur doit le payer $2 par heure si c’est aussi ce qui l’empêche d’obtenir un job ». Dans une France plus policée mais non moins réactionnaire, après 85 pages de statistiques roboratives, le mini cénacle issu du cercle des économistes (supposés de diverses sensibilités) soutient en substance la même chose.
Il point aussi l’inévitable antienne de l’assistanat. En effet, la préférence à la paresse est l’élément central de la doxa néo-libérale dans l’analyse du marché du travail. C’est limpide, le salarié est un fainéant génétique (pas le rentier). Une fois établi ce présupposé structurant, les analystes se bornent à vouloir trouver du travail à tout le monde. Et à n’importe quel prix ! Comme le présage L.Cordonnier*, en « libéralisant » (plus encore) le marché du travail, par la suppression du salaire minimum, certains métiers trouveraient le prodigieux équilibre autour de 500 euros par mois à temps plein. C’est, à peu de choses près, le modèle du marché du travail de l’ère pré-industrielle.
L.Wauquiez, d’une sagacité étourdissante, faisait remarquer que chaque fois que le salaire minimum évolue, le nombre de bénéficiaires augmente. Arguant donc une nécessaire et inéluctable continence. Bigre. C’est à ce type d’illuminations gouvernementales que le citoyen ébahi (potentiellement « smicard ») est confronté presque quotidiennement. Au lieu de penser à la valeur du salaire et surtout à ce qu’il permet de garantir, le gouvernement du « pouvoir d’achat » et du « choc de confiance » se consacre à ne pas faire augmenter le nombre de ses « bénéficiaires ». Une méthode édifiante qui consiste à faire baisser le seuil d’une population, pour en diminuer le nombre d’éléments.
Politiquement, il sera très risqué d’évacuer le SMIC. Mais un pavé supplémentaire est jeté dans le jardin toujours plus lapidaire du social. A droite, cela fait le ravissement du charitable M.Hirsch. Le RSA (revenu de solidarité active), aiguillon anti-paresse, patiente dans les cartons de la nouvelle session parlementaire. Un coup de canif au SMIC est toujours le bienvenu à l’aube de négociations ardues. A gauche, c’est le mutisme (prudent). Et on se remémore le délicieux souvenir de la déclaration de S.Royale après la défaite de 2007, prétendant ne pas croire en une de ses propositions phare : le SMIC à 1 500 euros*. Curieusement, G.Cette, co-producteur de ce rapport était conseillé économique dans l’équipe de campagne de la perdante.
Dans le mouvement idéologique qui sévit aujourd’hui en Europe, pratiquant la déréglementation violente du marché du travail, le rapport « Cahuc » trouve confortablement sa place. Affublé d’iconoclasme, il est avant tout barbare dans sa finalité. Il ressert la petite musique du libéralisme, fustigeant les contraintes et entraves au bon fonctionnement de la sacro-sainte « chrématistique ». Où toute régulation contraignante afflige le salarié inconscient de son mauvais sort. Certes, si le salaire minimum est une contrainte : c’est celle du paiement des loyers et du remplissage du chariot de denrées.

* « Pas de pitié pour les gueux« . Ed. Raisons d’agir
** au 1er juillet 2008, il s’établit à 1 321 € brut

vogelsong – Paris -04 août 2008

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6 réflexions sur “Equarrissage du SMIC, une impression de déjà-vu

  1. Tu résumes bien.
    Le message est aussi, le SMIC est trop élevée pour l' »incompétence » de certains (qui ? des noms ?). Dans cette optique l' »incompétence » doit être rémunérée à sa juste valeur, par le miracle du marché.
    Il y a aussi une vague histoire hirschienne avec son RSA qui voudrait « unifier » les minimas.

    On prépare le terrain

    J'aime

  2. Pingback: Positions & Actions du Gouvernement | Pearltrees

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