Entretien avec Jean-Louis Bianco à l’Assemblée Nationale

Au 1er étage de l’Assemblée Nationale, bureau n°3, l’imposant J.L.Bianco déjà là, reçoit des bloggeurs. La rencontre est organisée par N.Cadène, conviant Dagrouik, O.Bonnet, le Dandy arlésien Luc Mandret, le virtuel Marc Vasseur. La rencontre est redoutable, de prime abord le personnage parait glacial, technique. Finalement, l’entrevue se révèle conviviale et sérieuse, l’Homme a de la stature. L’ancien conseiller du président F.Mitterrand s’entretient plus d’une heure avec ces citoyens internautes. Il admet méconnaître ou survoler certains points, faisant totalement confiance à ses contradicteurs sur des sujets sensibles. Ouvert, toujours précis, il réplique sans verbiage ni digression à toutes les questions en maîtrisant brillamment les crocs en jambes.

Le Fonctionnement du Parti Socialiste
Le parti est un lieu d’intenses débats, c’est sa force mais aussi sa faiblesse. Tout le monde a le droit de s’exprimer. C’est une vertu, on doit s’en enorgueillir. Même si certaines fois cela peut ressembler à une joyeuse cacophonie.
La grande qualité des contributions déposées à la fin du mois de juin est la preuve que les débats portent leurs fruits. Le travail d’analyse est sérieux. On peut puiser dans chacune des contributions d’excellentes propositions (par exemple L.Fabius qui souhaite un fonds souverain France). Cette dynamique reste un gage de démocratie au parti : contributions puis motions puis ligne politique.
Les dissensions sont sources d’incompréhension, d’illisibilité. L’exemple du vote pour le TCE en 2005 apparaît comme un moment de confusion au sein du parti. Il pointe les opposants au traité « non silencieux » (J.L.Mélenchon, L.Fabius) qui ne se sont pas soumis au résultat de la majorité. Le principe fondamental veut que la discipline de parti s’impose : c’est une question de respect des militants et du vote.
Ces points sont discutables. D’une part le vote au sein du Parti Socialiste a eu lieu trop tôt. De plus, écoute-t-on aussi les sympathisants ? Enfin, des responsables du PS peuvent aussi être les représentants d’un « non » socialiste (qui ne fut pas marginal) au lieu de laisser ce champ à l’extrême gauche.
Après le congrès de Reims, des sujets prépondérants devront être abordés dans des conventions. La problématique des retraites est incontournable. Ce thème est largement dramatisé, oblitérant les propositions alternatives. Selon ces modalités, le PS devra aussi traiter l’Europe et l’entreprise.
L’interdiction du cumul des mandats
Le cumul des responsabilités est un marronnier au PS (avec le vote des étrangers). Le président du conseil général des Alpes-de-Haute-Provence est prêt à s’appliquer l’interdiction mais soulève une objection intéressante : l’ambiance actuelle au parlement. Aujourd’hui, la représentation nationale n’est pas un lieu de débat. La majorité qui y siège est la plus « chienne » des trente dernières années. Quels que soient les sujets abordés, les méfaits sont fatalement socialistes, évoquant les « archaïsmes », les 35 heures, le manque d’idées… Les amendements et propositions même consensuelles sont invariablement rejetés sans autre procédé. Des conditions qui biaisent ce débat sur le cumul. Dans un tel environnement politique, un mandat local permet de peser.

L’univers de l’entreprise
Comme S.Royal, J.L.Bianco insiste sur le changement du rapport de force dans les sociétés. Des syndicats forts sont le gage de cette évolution.
Le modèle coercitif type « interdiction de licenciement » semble inopérant, retardant plus qu’empêchant les dommages sociaux. Pour aboutir à un dialogue plus équilibré au sein des firmes, la voie consensuelle est la négociation équilibrée. La méthode doit déboucher sur des accords que chacun assumera. D’autres hypothèses sont avancées pour impliquer en amont les salariés, par exemple la participation de représentants du personnel dans les conseils d’administration (on imagine la margoulette tourmentée de L.Parisot à l’écoute d’une telle proposition). En aval, l’instauration de sanctions pour les entreprises qui bénéficient d’aides (60 milliards d’euros) et qui licencient. Ainsi que la mise œuvre d’un système de bonus/malus conditionnés aux réinvestissements au sein de l’entreprise. Ce mécanisme permet de développer l’activité plutôt que d’assécher les ressources par des remontées de dividendes irréalistes.
D’autre part, les gens installés à leur compte, dits « petits patrons », sont dans la même tourmente que les salariés ordinaires. Aujourd’hui captifs des partis de droite, ils ne sont pas des ennemis de « classe ». Il est important de leur parler.
La période de crise financière est propice aux changements. La situation permet d’avoir un levier idéologique fort. En effet, dans tous les milieux, y compris financiers, s’opère une prise de conscience sur la folie spéculative. Des spécialistes demandent même la nationalisation de certaines banques pour remédier aux aberrations du système. C’est un tournant pour lancer des propositions d’évolution économique constructives.
Indiscutablement, les 35 heures, dans une perspective historique, restent un progrès social. D’indéniables problèmes de mise en pratique ont émergés. La modération salariale, l’augmentation des cadences, les carences de postes dans le milieu hospitalier méritent d’en repenser l’application. Mais, loin de la caricature faite par l’UMP, cette loi a permis de négocier et repenser efficacement les rythmes de travail. Elles ne furent pas un oukase instaurant un carcan tel qu’elles sont dépeintes par les « gogos » du MEDEF, mais un cadre légal de négociations.
Pour les socialistes, il est déterminant de sortir de l’ambiguïté sur la valeur travail en affirmant quelques vérités. L’ouvrier français se classe parmi les trois premiers en productivité horaire. Le nombre d’heures travaillées annuellement n’est pas inférieur à celles de nos voisins européens. La France reste un pays attractif pour les capitaux. Ce ne sont pas de minces paradoxes.
Plus généralement, la négociation doit se durcir sur la précarité au travail. L’entreprise de sape initiée par la majorité sarkozienne a déjà fortement entamé les droits de travailleurs. La tâche s’annonce longue et exténuante.

Pierres angulaires de l’action politique : les idées
L’éminence mitterrandienne revient inlassablement vers les idées. Chaque fois qu’il est orienté sur des thèmes de communications ou d’artifices médiatiques, il remet le cap vers les concepts, les fondamentaux. La clarté idéologique est la base de tout raisonnement.
Les alliances avec le MODEM devront s’articuler autour des positions initiales du Parti Socialiste. Sur le terrain, il est prégnant que certaines vues sont conciliables. Pour un parti qui fit 18% aux élections présidentielles (beaucoup moins aux municipales) cette approche peut paraître condescendante. Le principe intangible est le non revirement d’alliance. Le coup de poker de S.Royal entre les deux tours est aisément étayé. Malgré les grincements de dents, vaut-il mieux un tandem S.Royal/F.Bayrou ou n.sarkozy/F.Fillon ? Compte tenu de ce que l’on voit, de ce que l’on sait, de ce qui devrait être su, la réponse est évidente. Néanmoins on peut s’interroger sur l’entourage du centriste béarnais. Les récentes trahisons, les retournements de veste, la mélancolie CDS/UDF laissent pantois. Quelle aurait été l’attitude de ses individus face aux difficultés de l’exercice usant du pouvoir ?
Le PS et les autres partis de gauche (verts, PCF, LO, NPA/LCR) sont dans le même camp (Stupeur moscovicienne!). La perspective d’alliance avec ces formations constitue le socle pour obtenir une majorité. Il n’y aucune raisons de refuser la discussion (mais sans concessions). Même la position d’O.Besancenot sur l’exercice du pouvoir doit être respectée. L’alliance à gauche est nécessaire, électoralement, politiquement. Dans ce cadre, il existe une cellule de veille sur la gauche radicale comme il en demeure sur la droite et l’extrême droite. En aucun cas, un plan « anti extrême gauche » n’est à l’étude.
Les mouvements d’extrême gauche sont certaines fois en avance pour identifier certaines problématiques. Dans le combat des sans-papiers, par exemple, les associations et les partis de la gauche radicale furent les fers de lances de la lutte. Le PS arrive dispersé, en retard et timidement sur cette question.

Idéologiquement, la droite, depuis les années 80, a fait un gros travail de conquête, remettant au goût du jour des valeurs invraisemblables ou obsolètes. En effet, la réussite personnelle, la domination, l’individualisme, et leurs pendants, les profiteurs, les nonchalants, les fonctionnaires parasites sont devenu un fond de commerce électoral rentable et efficace. La victoire de mai 2007 n’est pas seulement due à un candidat qui maîtrisait les outils de communication et qui était favorisé par des réseaux médiatiques dominants. Le travail conceptuel en amont a permis cette accession. Parallèlement, les partis de gauche sont restés tétanisés.

L’après pétrole.
Le Parti Socialiste se démarque de l’UMP sur les questions écologiques. Le parti conservateur ne propose pas de taxer les superprofits de total, ni d’utiliser la rente nucléaire pour financer l’après pétrole, ni de soumettre tous les permis de construire à des normes environnementales, ni d’instaurer des taxes carbones.
Mais la croissance reste un objectif. La création d’indicateurs plus pertinents ouvrira des perspectives de développement plus saines. Ces agrégats quantifieront les impacts induits par l’activité humaine. On attend notamment les conclusions des travaux de l’économiste américain J.Stieglitz.
Le député contourne adroitement le paradoxe « ressources finies versus croissance infinie ». Les ressources non fossiles conditionneront le développement durable et la croissance « propre ». Cette approche est-elle réaliste, une société qui croît essentiellement sur l’immatériel et le service est-elle viable ? Comment négocie-t-on la transition du gaspillage frénétique vers la consommation raisonnable ? Anxiogène, le terme de décroissance paralyse le citoyen. Pour accompagner le changement il faut une communication motivante (ah enfin !). Si la gauche arrivait au pouvoir, la politique du gouvernement ne freinerait pas la consommation mais inciterait une modification de ses habitudes consuméristes. On a le sentiment de ne pas changer de paradigme, de ne pas saisir une chance de marginaliser les entêtantes psalmodies du pouvoir d’achat et de l’immédiateté du paraître. J.L.Bianco, dans ce domaine, persiste sur ces notions en particulier pour les classes populaires. Faute de projets sérieux alternatifs ?
La prise de conscience sur l’environnement est forte depuis les 5 dernières années. L’approche environnementale des actions humaines commence à devenir une « norme sociale ». C’est une chance pour amorcer des évolutions.

Sécuritaire & technologique
Concernant la loi HADOPI, le député formule les critiques fondées et communes à ce dispositif. Elle est répressive, et seulement répressive. La loi Olivennes donne le sentiment de servir uniquement les acteurs puissants du marché du divertissement (majors), peu enclins à lâcher un vieux monde. Les fournisseurs d’accès à Internet (FAI) sont cantonnés dans le rôle de cerbères. Les utilisateurs sont criminalisés. A.Hidalgo et P.Bloche s’occupent des propositions alternatives au PS et en particulier d’étudier la licence globale…
Les événements récents dans l’est de Paris font ressurgir le débat sur la télésurveillance. En effet, le Maire socialiste de Paris veut installer de nouvelles caméras dans des arrondissements de gauche. M.Alliot-Marie est venue encourager cette initiative. Pour J.L.Bianco, qui croit en l’efficacité de ces dispositifs pour l’arrestation des délinquants, le problème des libertés reste entier. Pourtant, une étude anglaise vient atténuer la soi-disant efficience de ces systèmes de surveillance. Le libéral maire de Paris, B.Delanöe, installe pourtant à tour de bras.

J.L.Bianco déploie méthodiquement ses idées sur le travail, le social, l’écologie, la gauche et fait le point (et propose des pistes crédibles) sur l’action qui reste à accomplir pour chasser les conservateurs du pouvoir et proposer un espoir aux citoyens français dans une société plus solidaire. Aucune synthèse, quels que soient les chemins que prendront les débats du congrès, ne peut se priver d’une telle clairvoyance.

vogelsong – Paris – 02 juillet 2008

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10 réflexions sur “Entretien avec Jean-Louis Bianco à l’Assemblée Nationale

  1. Très bon CR Vogelsong. Merci beaucoup.

    Tu rends très bien compte du caractère posé de Bianco. Son souci de rester concentré sur les idées. De ne pas rabaisser le débat.

    Je te suis assez sur ta position quant au camp du « non » socialiste de 2005. On ne peut regretter une discipline illusoire dans les conditions de l’époque, que tu rappelles. Seulement, dans un parti socialiste où les militants auraient été vraiment consulté après débat, là la discipline aurait eu des raisons d’être la règle.

    « Les alliances avec le MODEM devront s’articuler autour des positions initiales du Parti Socialiste. » C’est clair et évident. Surtout en soulevant la question de la relative confiance que l’on peut encore leur accorder. (Un certain blogueur « centriste » en a récemment fait la preuve…)
    Et la stratégie d’Epinay qui doit rester primordiale.

    « Si la gauche arrivait au pouvoir, la politique du gouvernement ne freinerait pas la consommation mais inciterait une modification de ses habitudes consuméristes.  » N’est-ce pas sur les deux tableaux (baisse de la consommation aveugle et meilleure consommation à forte valeur ajoutée sociale, environnementale, humaine) qu’il faut influer ? Ca a l’air d’être ce que tu penses.

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  2. Pingback: Jean-Louis Bianco est interviewé par des blogueurs

  3. @Jon
    Sur la consommation. Je pense que nous ratons le coche. Une grosse crise économique arrive à grand pas. On le sait depuis quelques temps (avant les présidentielles). Je pense qu’il aurait fallu mettre en place un projet de débrayage en gardant comme principe que les plus pauvres ne doivent pas en pâtir (ou moins que les pansus).
    Ça sens la décroissance, hein ?
    Je ne sais pas si c’est la décroissance ? Mais la position classique de diminution marginale de la consommation me semble très insuffisante.
    Il faut commencer par la désaccoutumance…

    Comme toujours je n’ai pas de réponses.

    @asse42 @DAgrouik
    Merci !

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  4. Pingback: Libres échanges entre J.L.Bianco et les blogueurs « Piratage(s)

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