Quand le colonel obtient ses galons de dictateur

“Je combattrai jusqu’à la dernière goutte de sang” – M. Kadhafi regard fou le 22 février 2011

On n’est pas dictateur, on le devient. Les vertus des révolutions arabes permettent de discerner les glissements sémantiques du débat public en France. Un débat largement influencé par les terminologies rabâchées par les journalistes. Eux-mêmes aiguillonnés par la phraséologie d’experts et de politiques. Plus de distance, mais un accompagnement des desiderata gouvernementaux juste assez aseptisés pour donner un sentiment d’équilibre objectif. Et la seule distanciation qui s’opère est celle qui a trait aux peuples.

Il aura fallu que le peuple Libyen convulse pour que le “colonel Kadhafi”, devienne le “dictateur libyen”. Lors du grand bivouac parisien en décembre 2007, l’autocrate libyien bénéficia des honneurs de la République. Étonnant renversement, car les mêmes (ou quasiment) quatre années plus tard, le considèrent comme un psychopathe sanguinaire. Des idées courtes, comme la vision des articulets pondus en série alors que le sociopathe libyen visitait Versailles. Il suffit de reprendre la production du moment, au Figaro par exemple, pour s’apercevoir que les termes avaient une consonance bien plus ouatée. Article titré “Kadhafi plante sa tente à Paris”, de 2750 signes sur la visite parisienne, le chapeau spécifie “dirigeant libyen”, puis le qualifie trois fois par la suite. D’abord avec le nom et prénom d’une banale neutralité : “Mouammar Kadhafi”. Puis plus marqué de respectabilité comme “Le dirigeant libyen”. Enfin comme “Le colonel Kadhafi” tel qu’il s’est lui-même fallacieusement autoproclamé cinq années après le régime des colonels. De cette plongée dans le temps et l’inepte, on peut aussi remonter quelques perles dont la citation du président fraichement élu (six mois plus tôt) lui renvoyant un ascenseur bulgare qui déclarait : “si on ne le reçoit pas, si on ne parle pas avec des pays qui se respectabilisent, alors qu’est ce qu’on dira à l’Iran et la Corée du Nord”. Le quotidien Libération, pas en reste, enrichit d’une faveur supplémentaire dans les affublements du dictateur libyen en utilisant deux fois le terme “leader Libyen”, une tournure martiale surement très appréciée. Surtout avec le recul.

À la fin des deux articles en guise d’équilibrage, les déclarations de pisse-vinaigres offusqués de l’accueil à Paris de M. Kadhafi. Le Figaro qualifia de “controverse” le propos de B. H. Levy : “On n’invite pas en visite d’État un grand terroriste et un preneur d’otages international comme Kadhafi”. Citation reprise par les deux quotidiens (Le Monde et Libération).

Il se pose alors deux problèmes. Un mineur, l’article du Figaro affirmait qu’il ne s’agit pas d’une visite d’État, B. H. Levy oui. Une nuance sensible aux propos du philosophe déjà équivoques. Second hiatus, il n’est toujours pas fait mention du terme “dictateur”, mais surtout aucune évocation du peuple libyen, ni des droits de l’Homme à l’intérieur de la Libye. Pour l’opposant médiatique de service, préposé à la “controverse” la focale couvre “le terrorisme international” et “la prise d’otages”. La démocratie, la population, le quidam libyen restent toujours un angle mort, un impensé. Les Arabes sont les spectres de la grille d’analyse des droits de l’Homme occidental.

Il aura alors fallu attendre les corps calcinés de Libyens pour que le Colonel obtienne ses galons de dictateur. Pour qu’ils révèlent ce que beaucoup des spécialistes savaient déjà. Afin que le débat public intègre réellement une nouvelle lexicologie en histrions ubuesques et sanguinaires. Dans les reportages de Libération, après le soulèvement de Benghazi (Libye) commence à apparaître le terme “dictateur”. Un édito du 23 février 2011 déjà obsolète de B.Guetta spécialiste de l’international évoque l’hallucinante allocution du schizophrène tripolitain. Que l’éditocrate prêt au martyre n’hésitera pas à qualifier de drogué, de fou. Mais avec un retard combien d’années ?

Au gré des évènements les informations sont soit surinterprétées, soit euphémisées. Il est patent de constater qu’il y a un avant et un après soulèvement des peuples. Dans la période pré révolutionnaire, le lexique journalistique reste lourdement influencé par le pouvoir sous ses multiples formes. Il épouse à grands traits les options diplomatiques du pays en tempérant de controverses euphémisantes et souvent inutiles (comme dans l’exemple de B. H. Levy). Le meilleur moyen pour donner une sensation d’équilibre et d’objectivité. Le tout agrémenté de jargon d’expert pour sonner juste.

Dès l’acmé révolutionnaire, jusqu’à la post révolution, les mêmes rivalisent d’emphase pour un produit/information partiellement défait de certains oripeaux diplomatiques. Un moment opportun du basculement en faveur de ceux que l’on occultait auparavant : les peuples. Avec une constante dans la ritournelle journalistico-politique, la systématisation du spectre islamique. Ce pivot de l’analyse mainstream, utile dans les affaires politiciennes domestiques comme dans les motifs d’asservissement par des schizophrènes. Un tout-venant médiatique : prendre position en faveur des peuples (avec emphase et crescendo) en période de soulèvement certes (et c’est porteur), mais dans une certaine mesure. Car des Arabes trop libres pourraient s’automutiler dans l’islamisme. Une mutation médiatique qui reste dans le champ diplomatique dominant, en conservant l’élément déterminant, la peur…

Vogelsong – 23 février 2011 – Paris

De la vulgarité

Pour P. Riché de Rue 89 J.L. Mélenchon a oublié de faire fonctionner “sa petite cervelle”. L’intelligence en politique, à l’aune de la presse même “alternative”* comme celle d’un “pure player” web, se mesure à la capacité d’un politicien à se cantonner à la bienséance envers la caste des génies que sont les publicistes. Que l’affaire soit disproportionnée, que l’euro-député en fasse beaucoup c’est indéniable. Ce qui l’est aussi, c’est l’impossibilité technique à faire émerger une critique des médias sans voir se former les phalanges médiatiques pour défendre, on ne sait qui d’on ne sait quoi ? Une attitude hermétique qui place l’information en France (et ailleurs) au rang de vulgaire bien de consommation.

P. Riché est journaliste, mais ne lit pas ses confrères, ni ne regarde la TV, ni s’intéresse un tant soit peu à ce qui se produit sur le net. A l’image d’une profession tournée vers elle-même il profère des énormités pour donner un sens à sa défense corporatiste. Qu’il soit bien entendu que J.L.Mélenchon fasse de l’écume avec ses déboires journalistiques est un fait. Néanmoins, personne ne peut taxer le leader du Front de gauche de parti pris quant à la “grosseur” des cibles de ses harangues. Le journaliste de Rue 89 écrit “ce dernier aurait alors pu s’excuser auprès du jeune homme, qu’il avait insulté sans grand courage (se serait-il permis de traiter D. Pujadas ou A. Chabot de “tête pourrie” ? )”. Il a précisément invité A. Chabot en juin 2009 lors d’une émission politique à “aller au diable”. Le journaliste devrait savoir que J.L. Mélenchon affuble la starlette de l’information publique “de vache sacrée qu’il faut contourner lorsqu’elle est couchée” P. Riché se pose en défenseur du plus faible sans se poser la question de ce qui se joue. A moins qu’il feigne l’offense pour éviter le principal. En l’occurrence la critique des médias.

Et manifestement, à Rue 89 comme dans les autres médias, la critique est mal vécue, mal venue. Il la résume, ainsi que la remise en cause de la manière dont est distillée l’information, à des “propos à l’emporte-pièce (sur la prétendue mauvaise réputation de l’école de journalisme de Sciences Po, par exemple) et de digressions bourdieusienne propres à galvaniser le lecteur-militant.” Juché sur sa propre objectivité, le journaliste redresseur de torts et vengeur du plus faible (un ancien stagiaire du site) se retranche derrière une sacro-sainte déontologie journalistique pour faire comme si de rien n’était. Car toute tentative pour bâtir une analyse de fond du système mediacratique se retrouve reléguée au piquet du système. Cette fange idéologique que constitue N. Chomsky ou P. Bourdieu. Honnis.

Il est autrement plus aisé d’écouter le bavardage lénifiant d’un D. Wolton qui déblatère des longueurs sur la problématique des médias dans un monde complexe de réseaux, où le journaliste représente la pièce centrale de l’échiquier démocratique. A ce propos, P. Riché parle de la vidéo du stagiaire avec emphase, “dans une démocratie, toute information qui éclaire les citoyens sur les hommes qui se proposent de les représenter est digne d’intérêt.” Bien sûr…

Seulement, on est loin du réel. Le journalisme tel qu’il se pratique et qu’il est enseigné s’apparente plus à un sandwich publicitaire insipide qu’à un véritable outil démocratique visant à éveiller, voire à éclairer le citoyen. Tel qu’il se pratique dans les démocraties contemporaines, il se propose de canaliser, de pondérer l’opinion avec un seul objectif, la vente. Vendre de la publicité, vendre du consensus. Ce qui se joue en réalité, c’est la capacité de donner au citoyen matière à débat sur des sujets clivants, sur des projets de société nettement distincts. Or l’étroitesse médiatique n’offre aucune possibilité pour un tel débat. Du cacique éditocrate au stagiaire zélé, un seul modèle règne, le zapping et la vulgarité banalisée. P. Riché (et ses confrères) au lieu de s’en tenir à l’abattage en règle d’un homme politique qui échafaude (même incorrectement) une critique des médias, devrait se poser les questions de fond sur les rapports qui s’établissent entre ses confrères et la démocratie. Comme interface entre les systèmes de décision (exécutif, législatif) et le peuple, qu’est-ce qui ne fonctionne pas dans sa mission de passage qui incombe à la presse ? Comment se fait-il que la France (et l’Italie) ai(en)t permis l’accession aux plus hautes fonctions d’hommes tels que N. Sarkozy (ou S. Berlusconi) ?

La pathétique posture de la jouvencelle rudoyée par la critique des médias est une figure classique du philistinisme médiatique. Car la vulgarité ne se niche pas (seulement) dans l’attitude d’un leader de gauche qui écrabouille un apprenti plumitif. La vulgarité se niche tous les soirs au “20h” où une “journaliste” cadrée en plan poitrine, annonce à grands traits le programme du parti majoritaire. La vulgarité se niche tous les jours dans Le Figaro, quotidien appartenant à un sénateur vendeur d’armes spécialisé en martelage propagandiste. La vulgarité ce sont les sujets pulsionnels que les rédactions écoulent comme des pièces de barbaques. La vulgarité c’est refourguer de l’information sur les catastrophes humanitaires encadrées de réclames pour montres haut de gamme et autres ustensiles libidinaux. Mais P. Riché le sait.

La vulgarité, finalement, c’est de savoir tout cela et de rester cramponné à la convenance de cénacles. D’autant plus de la part de Rue89, qui dans cette levée de boucliers en compagnie du “colombaniste” Slate, mais aussi des organes traditionnels de la pensée molle, qui pratique la servilité et de conservatisme. Celle d’une presse insipide, moutonnière, et finalement inutile au débat démocratique.

*de débats et collaboratif…

Vogelsong – 6 avril 2010 -Paris

Quantum de manifestants

Enjeu crucial des mobilisations, la quantification. Chacun déverse ses chiffres, qui vont du grotesque au faramineux. Étant entendu que le succès d’une mobilisation est principalement dû à son poids.

42-16388771La spéculation culmine le jour du mouvement. La quantification est une science drolatique. Chaque partie annonce ses chiffres, les médias moutonniers publient sans se poser de questions. Jamais (oh grand jamais), la presse indépendante ne déploie un dispositif  de dénombrement. On peut même rêver d’une syndication de trois ou quatre grands médias pour couvrir l’événement. L’entreprise est certes rébarbative. Le comptage de petits-fours aux conférences de presse ministérielles est notablement plus valorisant. Néanmoins, une information de qualité oblige un chiffrage juste. Surtout quand la réussite et les conséquences d’un mouvement sont relatives à la masse et au nombre. Par exemple, des données farfelues sont publiées pour l’occupation des écoles par les parents et les enseignants le 14 janvier. Selon la presse via l’AFP via le rectorat, vingt établissements parisiens étaient occupés. Le collectif quant à lui recense par appels spécifiques, uniquement dans le 20e  dix-neuf écoles occupées, et dans le 13e quatorze.
Le comptage des cortèges est aussi une vaste pantalonnade. Le 29 janvier, la police annonçait 65 000 manifestants à Paris. Grotesque. Soit les agents astreints à l’inventoriage souffrent d’anomalies cognitives graves et nécessitent une prise en charge immédiate par des services spécialisés, soit les chiffres sont à dessein politique  sous-estimés  En réalité, les cortèges s’étiraient de la place de la Bastille à l’Opéra. Les derniers manifestants n’avaient pas quitté leurs points de départ à 17h30 alors que certains se réchauffaient déjà sur leur sofa. Le lendemain Libération titre sans ambiguïté, “entre un million et 2,5 millions de manifestants en France”. Une information claire et précise !
Un effet collatéral de la numération est le petit jeu des appréciations et du pesage. Le challenge pour les organisations syndicales à faire toujours mieux. Sans savoir à partir de quels chiffres les hurlements de la plèbe seront entendus.

Le 29 janvier au soir, le bras de fer et la désinformation n’ont duré que quelques heures, avant que tous, même les grincheux admettent que ce fut un raz-de-marée. Et qu’il était peut être plus sage de ne pas le quantifier.

Vogelsong – 31 janvier 2009 – Paris

On marche sur la tête

Les cénacles médiatico-politiques subodorent depuis plusieurs semaines le succès de la manifestation du 29 janvier 2009. Depuis, les précepteurs de soumission à usage collectif font ce qu’ils peuvent pour rendre la lisibilité du mouvement la plus nébuleuse possible.

bon_reve_greveLe terrain médiatique est fortement travaillé en amont. La semaine précédant les mouvements sociaux et grèves, un pilonnage en règle de poncifs s’abat sur les plateaux. On invite des syndicalistes plutôt coopérants (au hasard la CFDT)• pour deviser sur la modernité et le bon usage du débrayage. On truffe le débat de “caqueteurs” omniprésents pour donner corps et sérieux à la causerie. Très prisée dans cet exercice, la rédactrice en chef du périodique ornemental pour cadres “m’as-tu-vu”, Challenges. Infatigablement invitée par ses lecteurs, G.Ottenheimer jacte son couplet sur le manque de dialogue, le consensus et le nécessaire repositionnement des organisations syndicales. À droite, cela va sans dire. L’enfilage de perles se poursuit généralement par les modèles nordiques et la représentativité. On se gausse de l’incapacité des syndicats français à obtenir des accords, arcboutés qu’ils sont sur leurs privilèges. Des conservateurs patentés, affirme-t-on. Et seuls les fonctionnaires, ce corps aristocratique de la république peut se payer le luxe obscène de sacrifier une journée de sain(t) labeur pour brailler sur les boulevards°. Ensuite, chacun rentre chez soi, le sentiment du devoir accompli. F.Chérèque retourne à la réforme et la flexibilisation du marché du travail. G.Ottenheimer et ses semblables regagnent le confort des rédactions plus concernées par les records financiers que par la vie des gens.
La réalité est pourtant têtue. La CGT, syndicat crispé honni pour son archaïsme, signe 80% des accords négociés dans les entreprises. On “oublie” que le syndicalisme de masse est un engagement d’intérêts. Ce modèle d’organisation fait bénéficier ses adhérents des avantages d’accords signés, ou prodigue des assurances ou des cautions. À ses membres seulement. En France, 8% des salariés s’engagent, paient une cotisation sans en tirer une quelconque contrepartie “utile”. Combien des 80% de syndiqués scandinaves le resteraient dans les conditions de désintéressement de l’hexagone ? Les bavards se gardent bien de fournir des hypothèses.

Vient le moment des interprétations. La tentation est bien trop forte, même pour les médias sérieux comme Marianne, de se lancer dans le décryptage des mots d’ordre et des plates-formes de revendications. À quelques détails près tous les éditoriaux convergent. Les foules ne sont pas contentes (voire très en colère). Pour Le Figaro naturellement elles grognent. Elles n’ont pas de message audible et clair. Conclusion, il faut donc continuer les “réformes”. “Le gouvernement n’est pas rejeté“, coutumier du ridicule ces dernières semaines, c’est ce que déclare (encore) l’ex d’Arthur Andersen•• E. Woerth, aujourd’hui ministre de l’austérité.
Paradoxalement, on est discernable lorsque l’on est une multitude. En même temps il faut s’exprimer d’une même voie. Strictement.
La multitude qui a donné les brides du pouvoir à l’UMP avait-elle la même aspiration ? Strictement ? Voulait-elle, et la rafle des enfants, et le paquet fiscal, et le redimensionnement des services publics ? On peut rétorquer que cela relève du sacro-saint suffrage universel. Néanmoins, quand il faut élire un candidat gâté des médias et des milieux d’affaires on ergote beaucoup moins sur la vox populi et ses objectifs. Il en va de même concernant les sondages. Soubassements solides issus d’un échantillon de 1 500 personnes sur lesquels le gouvernement s’appuie pour infliger ses impérities. Par contre, l’exaspération due à une politique économique inepte nécessite, elle, bien plus d’efforts, de sacrifices et de mobilisations. En substance, 2 000 000 de citoyens.

Dépolitiser la politique est l’objectif. Le pragmatisme, le bon sens et la “raffarinade” sont le pain quotidien de la gouvernance en France. L’inverse du syndicalisme. Un engagement au sens premier du terme. Concept qui échappe semble-t-il à certains précepteurs d’opinions et politiciens. Ils abordent les luttes sociales en les pliant à leurs propres désirs. Le manifestant doit être un réformateur citadin lisant une presse tiédasse et acceptant de se faire tondre sur la base d’un consensus asymétrique. On marche sur la tête.

•Yves Calvi qui invite un dirigeant ancien et un actuel de la CFDT lors du même plateau.

°La manifestation du 29 janvier comporte une forte proportion de travailleurs du privé. Voir les photos.
••Maison dont on connaît la légendaire fiabilité

Vogelsong – 30 janvier 2009 – Paris

Même quand ça va mal, tout va (quand même) très bien

La marquise C.Lagarde déflorait en avant première l’excellente nouvelle ce 14 août 2008 sur l’antenne matinale de France Inter. La croissance française au second trimestre est en baisse de 0,3% selon l’INSEE. Champagne !

C’est quasiment guillerette● que la ministre de l’économie du gouvernement du pouvoir d’achat de N.Sarkozy vient déclamer que tout ne va pas si mal pour l’économie française. Forte des évaluations de l’INSEE, elle estime ses performances, pas si mauvaises. Succédant au cuistre J.Attali, la ministre de la compétitivité monopolisa la parole par téléphone pendant plus de 15 minutes. Face à un journaliste en état de sidération, l’ancienne avocate d’affaires américaine déroule sans aucun complexe une litanie d’insanités.
La paquet est bien ficelé, on y trouve pêle-mêle, des mesures fiscales partiales, la mise en concurrence des universités, le bonus/malus “écologique” du très brillant J.L.Borloo, le libéralisation du marché de l’emploi et la baisse du prix des matières premières. Le gouvernement a tout bon. Elle précise, pithiatique, que la France fait moins pire que son voisin allemand (-0,5%), et aussi mal que l’Italie et omet au passage que la zone euro fait mieux (-0,2%). Quelles fabuleuses performances !
Le citoyen effaré doit se remémorer que F.Fillon, en juin 2007, annonça péremptoire -après deux éblouissants succès électoraux du parti conservateur- qu’il allait “déclencher” un choc de confiance. Qui dynamiserait l’économie, stimulerait la croissance. Le président Sarkozy a arraché son élection sur le leitmotiv du pouvoir d’achat. Mais la France, que l’intelligentsia “umpiste” disait protégée de la crise internationale subit naturellement (et comme tout le monde) le choc planétaire. Pas meilleure, voire pire si on s’attarde sur les efforts demandés aux plus pauvres et les libéralités octroyées aux plus replets. La confiance n’est pas là, l’indice de moral des ménages (dont la pertinence peut être discutée) est au plus bas depuis sa création en 1987. De pouvoir d’achat, pour les salariés et la classe moyenne, il n’y eu point. En effet, l’institut de statistiques annonce une augmentation du salaire de base de 3,1%. L’inflation s’établissant à 3,6%, la conséquence semble limpide.
Caractéristique exceptionnelle du gouvernement sarkozyste : son aplomb dans le ridicule. Prétextant une baisse du prix du pétrole, miss Lagarde prévoit une période d’alanguissement aux Français qui souffrent. Effectivement, le baril diminue sensiblement sur les deux dernier mois, mais il est absolument inconcevable que cette tendance perdure. En charge de dossiers cruciaux (en particulier l’énergie), une ministre s’appuie sur des données statiques émanant de variations à court terme d’un marché très spéculatif pour annoncer d’abracadabrantesques conclusions (et solutions). À ce niveau de responsabilités, cela relève soit du mensonge, soit d’une incompétence crasse (ou des deux).
Lors de l’annonce des chiffres de la croissance de 2007, la jubilante C.Lagarde s’était réjouie de l’exceptionnelle performance de 2,2%. Ce résultat constituait une fourchette basse, mais l’INSEE avait fait un excellent travail de sape en amont, annonçant moins de 2%. Même médiocre, cette révision à la hausse permit au gouvernement de plastronner. S’accaparant même ce “fantastique” redressement (+0,3%). Selon les brachyoures de Matignon cela serait dû “à-la-politique-mise-en-œuvre-depuis-des-mois-et-qui-porte-ses-fruits”. Aujourd’hui, l’annonce d’une “possible” récession relève (évidement) du contexte international (subprimes, énergie). Mais bien sûr, pas de la fabuleuse politique économique “mise-en-œuvre-depuis-des-mois-et-qui-porte-ses-fruits”…
L.M.Chatel déjà illuminé, claironnait la fin de l’inflation sans réel élément tangible●●. Aujourd’hui, la baisse de la croissance est quasiment louée comme une victoire par la droite.
Quand une auditrice pose une question sur la désindustrialisation du pays, la ministre répond : (1)loi TEPA, (2)les heures supplémentaires, (3)libéralisation du marché du travail, (4)etc… Subséquemment un auditeur se fend d’un question sur le commerce international, l’”aristocrate” de Bercy remet la bande : (1)loi TEPA, (2)les heures supplémentaires, (3)libéralisation du marché du travail, (4)etc… Perpétuelle.
La machine présidentielle impose une exceptionnelle discipline à ses affidés. Et sur ce point, la stratégie est irréprochable. Le discours est martelé d’un même tempo, d’une même substance. Un rideau d’allégations ponctuelles est tiré sur une situation réelle qui se prolonge. Cela permet à Ubu de demeurer au pouvoir, installant ainsi un confortable climat de résignation béate. Il serait grand temps de déchirer ce voile.

● Libération titrera “C.Lagarde admet que les chiffres ne sont pas bons” (nldr : “mauvais” n’est pas dans le lexique de l’élite sarkozienne). Il semble que l’effectif restant de journalistes carlabrunistes n’ait pas saisi l’interview dans son tout
●● une stabilisation au mois de juillet

vogelsong – Paris – 14 août 2008