Made in France, le commerce équitable franchouillard

“La version négative de la démondialisation est juste une couverture politique et pseudo-intellectuelle pour le racisme, la xénophobie et l’autarcie” W. Bello inventeur du concept de démondialisation dans philosophie Magazine de septembre 2011

Le “Made in France” comme seule réponse à la désindustrialisation du territoire, aux ravages de la mondialisation, cette bienfaitrice. On s’en remet, et ce n’est pas nouveau, aux psalmodies des agences de communication. De B. Le Maire à F. Bayrou, en passant par le Parti socialiste normalisé à la sauce P. Lamy. Face à la crise économique et à la paupérisation massive des foyers français, les élites politiques ressortent la vieille antienne.

Christopher Dombres

Mais les réponses concrètes manquent. S’en remettre à l’impossibilité de faire autrement (type TINA), conduit à annoncer la mort du Politique. En période électorale c’est suicidaire. D’autant plus que M. Le Pen et les souverainistes occupent le terrain et surtout proposent quelque chose…

Comment faire du neuf avec de l’antique, du clinquant avec du ressassé ? C’est à cette triste besogne que se livre la fine fleur de l’économie française. Tentant de réussir le grand écart entre la totale soumission au modèle de globalisation économique, et une réponse au malaise de plus en plus prégnant des dévastations sociales qu’elle induit. Même si le cercle de la raison n’est pas impacté par la baisse du niveau de vie, il ne peut ignorer que la montée du chômage, mais surtout l’absence totale de perspective conduisent le pays sur des sentiers dangereux. Trente années de mondialisation (dite) heureuse, pour constater, édifié, que l’automobile hexagonale, ce fleuron, ferme ses pôles de R&D. Sur la longueur, l’entourloupe commence à se voir.

Pour faire bonne figure, on ne trouve rien de mieux que le slogan «acheter français». Un badge, un sticker, une cocarde épinglée au produit pour rappeler au consommateur de se comporter en citoyen : préserver l’emploi hexagonal. Une sorte de commerce équitable franchouillard.

On imagine que les foyers dont le pouvoir d’achat tend à diminuer achèteraient des produits plus onéreux “sur la base du volontariat” comme se plaisent à le signifier les communicants. Après avoir inculqué pendant des décennies la froide concurrence par les prix et les vertus économiques du salarié à bas coûts, mineur et sans protection sociale.

La situation en deviendrait saugrenue si elle n’était pas sordide.

Finalement, le “made in France” comporte beaucoup d’avantages. Les propriétés du nationalisme, bien en vogue, sans en avoir les contraintes. Elle permet à moindres frais de flatter le cortex reptilien tricolore, de s’occuper de la mondialisation, sans rien y changer dans le fond. C’est-à-dire d’en faire porter la charge aux mêmes, consommateurs, classe moyenne, classe populaire.

L’hypothèse protectionniste a été écartée par les élites dirigeantes pour raisons de cryptoxénophobie. Pourtant une hypothèse qui nait d’une volonté de rééquilibrage du commerce mondial, hors du présupposé nationaliste et égotique (Relire W. Bello). Appliquer une taxe européenne à l’entrée du territoire pour que sur l’étal, le consommateur n’ait pas à choisir entre le coût du travail misérable d’un pays en développement et sa propre protection sociale.

La stigmatisation xénophobe du protectionnisme permet la pirouette sémantique du pis-aller “made in France”. Elle cantonne les partisans de la démondialisation à partager le même banc que M. Le Pen. Elle accrédite la thèse chauvine de la régulation économique. On lui préfère donc le vain “made in France”, indolore, inodore, inefficace socialement. Cet authentique placebo électoral.

Vogelsong – 11 décembre 2011 – Paris

L’UMP et l’art consommé de ne jamais perdre une élection

“2 + 2 = 5” in Assignment in Utopia d’E. Lyons puis G. Orwell

C’est rituel. Après chaque élection perdue, on attend les éléments de langage de l’UMP. Le debriefing du parti au pouvoir, une sorte de réalité parallèle où les mots vont et viennent. Quand tout le monde voit une défaite, les mots de l’UMP sont là pour tordre le réel. Quand tout le monde constate une victoire de l’opposition, le régime y discerne des demi-mesures. Avec une constance frénétique, les responsables de l’UMP usent et abusent des références au “suffrage universel”, et du terme de “démocratie”. Sauf lorsqu’il s’agit, au soir d’une défaite, d’en tirer les leçons. Les scrutins consistent alors en des échéances vidées de toute substance sans message politique. En attendant de gagner.

Le triomphe électoral de N. Sarkozy en 2007, si l’on en s’en tient à la parole officielle aura été la seule élection digne d’intérêt. Depuis cinq élections ont rythmé la démocratie française. À chaque fois (même si l’analyse des élections européennes de 2009 est plus mitigée) on assiste à une débâcle du parti au pouvoir.

Christopher Dombres

Le premier scrutin de l’ère Sarkozy s’est soldé par une déroute. Une année après l’accession, lors des élections municipales de mars 2008, 7 villes de plus de 200 000 habitants sur 10 sont à gauche, 33 villes de plus de 100 000 habitants basculent contre 5 à droite. Avec des résultats nationaux très décevants pour la majorité nouvellement au pouvoir. Seul J. P. Raffarin reconnaitra “une vague rose”. Sinon, c’est sous des formes plus ou moins drolatiques que les responsables de la droite interprètent les résultats. Au premier chef, J. F. Copé qui déclare au soir du scrutin “les grandes attentes : le courage de faire les réformes, la clarté dans les priorités, et la concertation maximale”, ajoutant : “Nous avons deux ans sans élections locales, nous avons donc toute latitude pour mener des réformes courageuses.” Entendre, nous allons dans le bon sens, les Français exhortent à accélérer…

En 2009, lors des élections européennes, J. F. Copé déclare “On l’a emporté parce qu’on a été les plus concrets”. Si l’UMP est premier parti en France, le vrai vainqueur de l’élection est le parti écologiste. Et la consolidation des blocs droite-gauche ne montre pas une victoire aussi claire que le prétend J. F. Copé. Ce que V. Peillon essaiera de souligner : “pas un grand succès pour Nicolas Sarkozy”. Mais la nuance n’est pas de rigueur, et sur les plateaux TV, on festoie…

Lors des régionales de 2010, J. F. Copé (encore lui) déclare “Dans la majorité, on peut être un petit peu déçu”. La gauche détenait 21 des 25 conseils régionaux avant l’élection, elle en grappillera un supplémentaire. Si le soir même certains évoquent une défaite, dès le lendemain, on réenclenche la pédagogie des réformes, ce que le maire de Meaux définira ainsi “Il va nous falloir au plus tôt proposer aux Français un nouveau pacte majoritaire avec des piliers clairs : faire des réformes vitales pour le pays, les retraites, la baisse des déficits ; l’emploi, la justice sociale, la compétitivité puisqu’on est à 10 % de chômage”. En substance le même menu que les trois précédentes années.

Les cantonales de mars 2011 donnent lieu à une nouvelle chorégraphie, l’argumentaire de la réforme éculé ne semble plus opérant. Le FN servira de point focal pour invalider (ou minimiser) une autre victoire de la gauche. J. F. Copé (toujours lui) déclarera “Ce n’est pas l’UMP qui fait monter le FN, beaucoup d’électeurs de gauche ont voté FN”. Au terme d’une séquence marquée par le débat sur l’identité nationale, et les références appuyées aux périls étrangers. L’UMP se réveille avec un cadavre dans le placard. Un corps putride qu’il a lui-même déposé.

Le point d’orgue restera le basculement de la majorité (à gauche) au Sénat. Le 25 septembre 2011, pour la première fois depuis le début de la Ve République, la chambre haute conservatrice tombe aux mains des progressistes. J. F. Copé explique que “les électeurs ayant voté pour les sénateurs (sic) cela ne constitue en rien l’interprétation d’un désaveu de la politique gouvernemental, les vrais rendez-vous c’est ceux de l’année prochaine.” Comprendre en creux que voter pour un sénateur ou une liste de gauche n’a rien de démocratique. Les sénateurs, et grands électeurs apprécieront. La seule démocratie qui compte c’est celle de l’élection présidentielle.

Chercher des explications dans un scrutin relève souvent de la divination dans les entrailles de poulets. Mais à vouloir délégitimer systématiquement les scrutins dits intermédiaires (avec divers prétextes), on porte une atteinte directe à ce qu’il reste de l’instrument démocratique (le vote). Étant aussi entendu que les manifestations de rue (ou les grèves), tels les cortèges (ou les occupations) de novembre 2010 n’ont aucune signification pour le pouvoir Sarkozyste. La volonté patente de surinterpréter l’élection présidentielle de 2007, suivie de l’élection législative révèle l’attachement à la France de 2007. Comme s’il fallait mettre le pays en stase politique, pour pouvoir aller au bout d’un programme. Un programme qui se sera fracassé sur les contraintes du réel. Et c’est bien avec le réel que l’UMP a maille à partir. Un réel rétif aux incuries des politiques du gouvernement, qu’il faut contrefaire, si ce n’est par des actes, au moins par des mots.

Vogelsong – 26 septembre 2011 – Paris

Vous reprendrez bien un “21 avril 2002” ? Non plutôt un “27 octobre 2005”…

“Le réel c’est quand on se cogne” J. Lacan

La France sue la panique. La minuterie électorale s’emballe, le personnel politique conscient qu’il faudra émerger des décombres s’excite comme un pantin frénétique. Depuis 2002, date du basculement dans le préfrontisme, les baudruches électorales s’en sont remises aux recettes politiques incantatoires, occupant le terrain médiatique des positions acquises. Pour les partis d’opposition, particulièrement le PS, une décennie paralytique. Avec comme credo lancinant, pathétique : “on va s’y mettre”. À droite, c’est l’hémiplégie idéologique, puisque seules les sirènes extrémistes et réactionnaires résonnent aux oreilles du quarteron de dirigeants. Horizon Mai 2012, une multitude de prétendants, un seul élu, une ribambelle de déçus avec comme effet collatéral la possibilité d’un nouvel accident démocratique. Pourtant, rien ne change, on se complait dans l’anticommémoration d’avril 2002, sorte d’exorcisme républicain destiné à chasser ce mal qu’on aime tant finalement. Car il ancre l’ordre social, ramène les citoyens au stade infantile. Une démocratie fantasmée, sage comme une image, rythmée de campagnes électorales, puis d’une élection moyenne. Au bout du compte, mieux vaut un “21 avril 2002” qu’un “27 octobre 2005” ?

On s’active dans les états-majors des partis politiques. La machine électoraliste fonctionne à pleine puissance. Les responsables politiques se shootent aux sondages administrés à une population qui n’en peut mais. Une énergie délirante dépensée en anticipations, projections, analyses à la petite semaine d’échantillons d’individus désaffectés de la chose politique. Les partis échafaudent des stratégies de gestion optimales du corps électoral, pour rafler la mise. Des embryons de programmes politiques lâchés en place publique pour donner l’impression du mouvement, comme au PS, sachant que le candidat en fera ce qu’il voudra. Un défilé incessant d’égo qui squattaient déjà la place il y a 30 ans. À droite on mime une démocratie interne en envoyant en première ligne des seconds couteaux pour appeler à des primaires. Simulacre puisque la messe est dite. Tout un barnum politico-médiatique avec comme toile de fond le spectre du Front National.

Mais finalement que risque la démocratie avec la menace du Front National au second tour ? Un camouflet symbolique, privant d’une finale rêvée le cénacle de la raison du petit monde politique ? La remise en cause d’une bipolarisation qui se dissipe, non pas par la jonction des deux principaux partis, UMP et PS, mais dans la radicalisation réactionnaire du premier (matinée de frénésie entrepreunariale) et l’affadissement du second engoncé dans ses compromis gestionnaires et stériles. Finalement ce qui se joue c’est la survie d’un parti (au choix), pas de la démocratie dans son état actuel, décrépite. Un second tour comportant le FN ne fait aucun doute sur l’issue. Ne pas avoir tenu compte de 2002, et faire la morale sur les nécessités du rassemblement pour 2012 confine au ridicule politique.

En octobre 2005, trois années après les lamentations d’avril 2002, les banlieues s’embrasent. C’est l’irruption violente dans l’espace médiatique des habitants du no man’s land de la République jusqu’ici simples objets de discours. Pendant trois semaines les medias se perdent dans la fascination du feu. Donnant presque (et) par mégarde (un peu) la parole aux habitants des quartiers. Pas pour très longtemps évidemment, l’ordre sécuritaire bien hérité de 2002 retrouve sa primauté. Des sondages “qui changent tout”* comme celui du Parisien du 9 novembre 2005 viennent appuyer les nervis gouvernementaux. Puis le discours carré des responsables de tous bords, “favorables” à l’arrêt des violences (notamment contre le mobilier public et les voitures).

Pourtant, 2005 cristallise sous toutes ses formes les impérities de la République, celle que F. Fillon, dans une décomplexion orwellienne, un peu plus tard dans sa loi antiburqa décrira comme “fondée sur le rassemblement autour de valeurs communes et sur la construction d’un destin partagé, elle ne peut accepter les pratiques d’exclusion et de rejet”.

Dominations culturelles, économiques et symboliques, ségrégations géographiques, stigmatisation religieuse, les émeutes d’octobre 2005 en comportent les ferments, les échos politiques. Des échos qui résonnent jusqu’en 2007 puis 2012. D’ailleurs, la matraque Lepeniste sert parfaitement la dénégation des causes sociales aux problèmes périurbains, dépeinte comme de la violence pure, bestiale… Dans cette demande sécuritaire relayée de Marianne au Monde (L. Bronner) puis dans la sphère politique par les dérapages des sarkoziens (B. Hortefeux, C. Guéant) et socialistes (M.Valls). “avril 2002” a ravagé tous les esprits.

Pour les présidentielles de 2012, le programme de la gauche ne sera manifestement pas révolutionnaire, dans le sens où il ne changera pas les données fondamentales qui régissent l’ordre social. En particulier dans les banlieues, ce point focal, ce maillon faible, mais aussi ce miroir grossissant de toutes violences économiques et politiques. Il suffit de tendre l’oreille aux propos programmatiques des caciques socialistes comme F. Hollande “Il faut réussir le mariage entre la gauche et la France.” ou P. Moscovici qui “ne veut pas promettre la lune”…

Alors, éviter un nouveau “21 avril 2002” évitera-t-il un nouveau “27 octobre 2005” ?

* 73% des français pour le couvre-feux entre autres

Vogelsong – 21 Avril 2011 – Paris

Voter front national, une connerie

“On nous explique que ce sont des gens malheureux, qu’ils sont tristes. Du coup ils votent Le Pen pour manifester leur chagrin” S. Aram le 23 mars 2011

La vulgarisation de l’espace médiatique fait qu’en ces temps d’extrême droite dilatée, chaque commentateur émet sa petite musique dont l’objectif un peu fou consiste à endiguer ses poussées électorales. Chaque fait, détail, geste méticuleusement disséqués au regard de ce que pourrait penser l’hypothétique votant du Front National. Tous les arguments alors se valent, lancés à l’encan, de la diabolisation à la dédiabolisation, du manque de fond ou de l’attitude trop ou pas assez pugnace des médias. Mais de toute manière, le sachant en “fronationalogie” évalue sans coup férir de combien de points (au dixième près) cette poisseuse particularité de la démocratie française va encore s’épaissir. Quand une humoriste de la radio publique, Sophia Aram, au cours d’une chronique, lâche l’avanie “gros cons” en direction des endimanchés de l’isoloir, toute la fine fleur de la politicologie française tient là l’origine du mal, l’archétype même de ce qu’il ne faut pas faire, car comme le veut le mantra plus que trentenaire : “cela va faire monter le front national…

En expert F. Bayrou sur le plateau va infliger derechef une leçon de morale à la chroniqueuse de France Inter. Lui sait ce qu’il faut faire face aux acmés frontistes. Quarante années de politique à tous les niveaux, postes ministériels, des idées sur tout, mais surtout de l’ambition et une stérilité hors norme. Mais lui il sait qu’il ne faut pas insulter le frontiste. Lui vomir grassement sur le paletot parce qu’il aurait (malgré lui) glisser un bulletin d’extrême droite dans l’urne. En démocratie comme dans le commerce, on n’insulte pas le client, surtout s’il se fait rare. Même s’il menace de débouler pour saccager la devanture et tout le reste si on lui en laisse l’opportunité. L’électeur furtif qui a daigné se déplacer a droit à toutes les attentions. L’attitude de F. Bayrou est symptomatique de l’approche en cheptel des politiques quant à l’électorat, elle perdure depuis plus de trente ans sur la problématique de vote xénophobe. Parce que pour la plupart des commentateurs, experts toute catégorie en nomadisme politique, l’électeur du front national n’est pas un “gros con”, mais certainement un paumé inculte qui se trompe faute d’éclaircissement et de pédagogie. En l’infantilisant, il croit le dominer. Il est probable qu’à tout prendre l’électeur frontiste préfère “gros con” un tantinet plus direct et nettement moins condescendant.

De plus, l’attitude consistant à sonder l’âme du gueux à la dérive, ne sachant plus à quel démon se vouer pour faire entendre ses plaintes stridulantes relève d’une analyse partielle du phénomène. Mais aussi et surtout partiale du sujet. C’est garder en mémoire la rémanence des “études” erronées de 2002 sur le vote “ouvriers” (entendre incultes) en faveur de J. M. Le Pen. Une manière de penser qui confine au dressage d’une portion spécifique de la population. Laissant entendre que les classes populaires sont plus enclines culturellement à la rigidité, l’intolérance et la bêtise. Une ignorance sourde qu’il faut s’échiner à briser par les lumières érudites de quelques politologues en goguette. Les études sur 2002 montrent pourtant que les professions libérales et patronales se sont aussi tournées massivement vers le FN.

Reste l’hypothèse irénique du vote protestataire, dont l’appareil frontiste servirait de réceptacle. Qui supposerait que massivement, à force de ne pas être entendu, l’électeur par dépit se porte sur l’alternative radicale du vote xénophobe. Dans un processus d’ultimatum au système. Au premier tour de l’élection cantonale de 2011, 1 300 000 votants se sont portés sur un candidat du FN, quand 11 800 000 ne sont pas déplacés sur un total de 21 000 000 d’électeurs potentiels. Les éléments de programme “sociaux” du parti agrémentent seulement le cœur du système médiatique principalement basé sur la haine de l’autre, le roman national, et l’islamophobie. Les idées sont largement répandues et les débordements ont un large écho médiatique. On ne s’abandonne pas (massivement) aux sirènes xénophobe par dépit, ou sur un malentendu. Le Vote FN n’est pas un hasard, ni une coïncidence. Pourtant on continue de spéculer sur l’hypothèse protestataire.

Le front national est un produit identifié, bien marketé dont le côté subversif s’est estompé depuis 2002. Dans ce cadre, il n’est plus une dernière alternative pour les désespérés de la politique, mais bel et bien un vote ciblé sur des concepts certes rudimentaires mais clairs. Les commentateurs et les hommes politiques se rassurent comme ils le peuvent en prétendant contrôler le phénomène, voire le comprendre, ou en ayant localisé les causes (bien sûr autre que la xénophobie).

S. Aram a totalement raison, et les causes sont limpides. Dans le marché politique tel qu’il existe aujourd’hui, l’acheteur xénophobe va se servir en xénophobie chez le meilleur des dealers. Le reste est une histoire de “gros cons”.

Vogelsong – 23 mars 2011 – Paris

La gauche, là où on l’attend…

(Comme un bilan de l’année 2010)

“Au-delà de ce que le personnage de Sarkozy peut avoir de cafouilleux, d’erratique, d’imprévisible, la droite a une ligne cohérente pour affronter cette perspective, dans un pays où la population est rebelle et a un tempérament égalitaire.” E. Todd

E. Todd, magnifique optimiste déclare au soir de la mobilisation contre le projet sur les retraites du gouvernement, “la France est toujours là”. Une France qu’il juge plus combative que râleuse. Combative manifestement, mais mal représentée. Car devant les effets de la conjoncture, telle que l’austérité, la paupérisation, l’écrasement de la classe moyenne, la gauche n’a pas réellement changé de position. N’a pas non plus échafaudé de projet capable de contrer l’inexorable glissement vers l’atomisation des rapports sociaux issue du modèle économique dominant. Il existe des embryons de projets au parti socialiste, par exemple, mais dont la finalité, l’adhésion du groupe, mais surtout l’adéquation avec le canevas d’ensemble laisse circonspect. M. Sapin archétypal, qui débattait sur une radio publique avec N. Dupont–Aignant sur l’hypothèse d’une sortie de l’Euro, n’a pas su se départir d’une atonie bien spécifique à la gauche du moment. Parce que sur le fond ses arguments pouvaient signifier, mais à aucun moment il n’a pris le parti des gens. Les travailleurs, les jeunes, les précaires, les chômeurs, les délocalisés, les discriminés, les broyés pour qui une incantation supplémentaire sur une hypothétique “harmonisation fiscale européenne” et autres tirades technocratiques n’a plus aucun sens. Il n’est point question de populisme, là. Mais d’une opportunité (d’ailleurs ratée) de pouvoir profiter encore de forces vives.

Un sérieux souci électoral

Comment expliquer qu’en 2010, après huit années complètes d’opposition, la perspective de remporter les échéances électorales reste encore incertaine ? Comment compte tenu du bilan économique, social et symbolique de la droite régnante, la gauche ne garantit pas avec une quasi certitude une alternance ? Les “progressistes” persistent sur une esquisse électorale incertaine. Une posture proprette, polie, proche des cercles de la raison mais littéralement dépassée par le paradigme du moment. La continuation d’une figure gestionnaire et sérieuse, choisissant le camp des réalistes pour atteindre le pouvoir. Dans le fond de l’air libéral, la posture réaliste, gestionnaire et sérieuse revient à accompagner gentiment les “réformes” sociales. Une stratégie perdante depuis plus d’une décennie. Une attitude molle qui tranche avec le rythme d’enfer que les néo-conservateurs imposent. Sur le plan économique, après un sauvetage étatique du système bancaire, la droite a réussi à faire éponger le coût à la population et en même temps à prescrire une diète sociale des plus draconiennes. Deux ans après le choc financier, deux années de cotisations supplémentaires sont imposées, par exemple, aux travailleurs français. Dans un pays qui compte près de 4 millions de chômeurs, 1 million de plus qu’avant la crise. Ce n’est plus une double peine, mais délibérément une mise au supplice. De surcroit, le spectre de l’extrême droite plane sur les prochaines échéances. Comme un retour sur mai 2002.

Un mai 2002 toujours incompris. Les études concernant le vote frontiste montrent qu’il s’agit d’un basculement radical à droite d’électeurs déjà à droite, concomitamment à une démobilisation de l’électorat progressiste. Focalisée sur le centre, terrorisée par les extrêmes, la gauche ne parle plus aux exclus de la démocratie. Elle préfère psalmodier dans l’agora des participants au lieu d’y associer les laissés pour compte. Chasser l’électorat “UDF”, minauder sur les républicains, enfourcher les discours sécuritaires ne sert à rien. Ce qui peut expliquer la relative sûreté affichée par la droite. Qui joue sur ses points forts, sur son terrain, c’est-à-dire un vieillissement de la population, un contexte sécuritaire favorable et une abstention teintée de désaffection pour la chose publique.

Et comme un écueil syndical

Se borner à maintenir le contact dans un rapport de force fait nécessairement parti du rôle des organisations syndicales. Ceux qui y voient une matrice révolutionnaire se fourvoient. Tant il est vrai que les sobriquets “soviétisants” fleurissent dans la presse. De fausses pistes pour “antagoniser”, étirer, caricaturer le spectacle des mouvements sociaux. Pourtant, le rôle des organisations aujourd’hui est, ou devrait être, la mise en place d’un rapport de force tel que les échanges puissent se dérouler hors des conditions léonines qui aujourd’hui sévissent. C’est à une usure inconsidérée de force que se sont livrées les centrales lors du vaste mouvement contre les retraites de septembre-octobre 2010. Livrer une bataille asymétrique contre le pouvoir UMP demande plus d’imagination, d’organisation, de gestion des ressources que ce qui fut déployé. Et si elles ont fait ce qu’elles ont pu en la matière, il est raisonnable de penser qu’elles sont vouées à un avenir moribond. Démontrer qu’avec moins de 20% de syndiqués on peut organiser des marches nationales et regrouper jusqu’à 3 millions de personnes semble largement insuffisant. Surtout face à une machine déterminée comme le pouvoir Sarkozyste.

Comment expliquer l’atonie étudiante ? Comment penser gagner un conflit à l’aide d’une poignée de salariés qui bloquent les raffineries ? D’autant plus que le problème des retraites touche tout le monde ? Peut-on réellement estimer que les bureaucraties syndicales avaient une vision claire des événements, étaient pourvus d’une volonté de faire plier le gouvernement ? Mais plus que cela, d’une stratégie calquée sur un agenda pour peser. Enfin même si cela est secondaire (et pourrait s’entendre comme un délit de sales gueules), que peut-on penser des duettistes à la tête des deux grandes centrales ? Incarnant par leur comportement, leur habitus, un archaïsme poussé à son degré suprême. L’opinion (concept vaporeux) ne suffit pas. La grève par procuration non plus.

Canaliser les forces évidemment, opérer un suicide (du mouvement) social laisse pourtant pantois. Symptomatique du désarroi face à cet échec, un footballeur narquois s’improvisera mentor d’une révolution mondiale bancaire. Avec le retentissement que l’on connaît. Mais cela illustre bien l’état des forces sociales, alors que le contexte pourrait être favorable.

L’égalité n’est plus une valeur… de gauche

La discorde sur le projet socialiste d’égalité réelle éclaire d’un triste jour le nouveau paradigme à gauche. Il y aura toujours un G. Collomb, un P. Moscovici ou un M. Valls pour considérer que l’un des fondements socio-économiques de ce pays (l’égalité) relève d’un concept dépassé. Pourtant, les revenus des 1% de Français les plus aisés ont augmenté plus rapidement que ceux de l’ensemble de la population entre 2004 et 2007 (et il est peu probable que depuis l’effet se soit inversé). Ces 1% disposant d’un salaire annuel brut d’au moins 215.600 euros, soit sept fois plus que la moyenne des salariés à temps complet du secteur privé (autour de 32.000 euros). Tout concourt à prendre cette thématique au sérieux, la réalité des chiffres, le sentiment de déséquilibre dû aux “réformes” qui ne servent qu’une niche aisée de la population, enfin et surtout parce que l’égalité est un élément facilement réactivable dans le corps social spécifique hexagonal. Opportunité que s’échine à gâcher une bonne partie de la gauche qui ressasse une “modernité” dont il est difficile de percevoir les contours, mais surtout les finalités.

Par facilité, et esquive du débat de fond, un cas d’école : on stigmatise la gauche radicale, en l’occurrence J.L. Melenchon jusqu’à le Lepeniser. Certes vibrionnant, erratique dans ses points de vue, et ses accointances médiatiques, mais qui indéniablement replace la question égalitaire au centre du débat. Il semble pourtant urgent de sortir du créneau ronronnant de la pensée molle à usage anesthésiant. Bien qu’il opère encore, il séduit manifestement de moins en moins de monde. S’en remettre à la lassitude (de la droite) et à la victoire par défaut illustre la perte de repères. Plus que cela, on a substitué à la réflexion globale, une ambiance de vaudeville mâtiné de coups tordus (proprement insignifiants) et d’homme providentiel jouant le fils prodigue de la nation. Et finalement s’appuyera le moment venu sur le sempiternel vote utile et le bon report de voix.

En 2010, la gauche se situe où on l’attendait, c’est-à-dire dispersée. Dans les idées, incapables de dégager des fondamentaux forts comme la notion d’égalité. Pourtant si simple à affirmer et étayer. Dans les figures, stériles et inaptes à incarner une voix citoyenne. Pourtant nécessaire pour faire front face à la dynamique néo-conservatrice. Au lieu de cela, la problématique politique (et économique) française s’embourbe dans la bipolarité molle. E. Todd, magnifique réaliste, constate que “sur la question fondamentale, c’est-à-dire l’organisation économique des sociétés, la gauche et la droite sont totalement alignées. Elles se distinguent sur la gestion des conséquences”.

Vogelsong – 20 décembre 2010 – Paris