Crise économique, crise environnementale : le pari délirant du conservatisme

L’utilisation constante de concepts contradictoires pour conserver en l’état un système qui s’autodétruit constitue aujourd’hui une méthode de gouvernance. Les deux crises (écologique et économique) majeures qui ébranlent le globe offrent le terrifiant spectacle d’une oligarchie qui, face aux conséquences de ses errements, s’en remet à des artifices tétanisants pour perdurer. En effet, la capacité du pouvoir à maintenir le statu quo alors qui faudrait agir se manifeste par l’entremise d’un discours antithétique sur le long terme. L’univers mental du consumérisme cherche toujours à persister dans son être, à trouver des solutions pour se perpétuer. C’est à un double pari risqué et définitif que les joueurs de poker qui gouvernent expose l’humanité.

Un pari risqué

Le principe de précaution est invoqué par les gouvernants concernant n’importe quelle broutille. En particulier quand il sert des lobbies économiques (achat massif de vaccins pour un virus bénin) . Paradoxalement lorsque la survie de l’humanité est jeu, ce principe est bien moins prépondérant. En effet, la pensée techno-scientiste promet de repousser toujours plus loin les limites de ce que peut supporter notre biosphère. Une promesse. Quant à la finance, elle a fait voeu de se moraliser, de trouver des règles pour canaliser son aveugle cupidité. Dans ces deux cas, il s’agit d’un pari sur l’avenir. Un augure. Face au doute que suscite ce type de verbiage et gesticulations, on peut se comporter de deux manières. Croire aux promesses, sachant que nombre d’entre elles sont proposées par ceux qui sont responsables de la situation. Donc, faire fi du principe de précaution. Soit opérer une révolution. Dans un cas on hypothèque le bien être pour la préservation, dans le second on joue aux dés avec l’avenir. Si on se trompe dans le premier cas, on souffrira d’une frustration consumériste, si on se trompe dans le second, c’est le cataclysme. Un pari risqué que certains, même tenants du principe de précaution, continuent de discuter.

Alternative diabolique

Dans la crise financière, les états ont tous sorti leur joker. Les aides colossales consenties pour assurer le risque de crédit, les politiques de maintien de l’activité pour éviter le collapsus intégral du système mercantile, ont mis les finances publiques au point de non-retour. En France le taux d’endettement de l’état est passé à 8.9%, ce qui constitue pour les canons de la gestion publique du milieu des années 90 (autour de 3%), l’apoplexie financière. Si on écoute les économistes, le système économique ne pourra pas encaisser dans un avenir proche, un nouveau choc équivalent à celui de 2008. Or le spectacle de la finance spéculative qui continue de générer des profits en complet décalage avec la situation dans le monde réel laisse penser que les discours ne furent que des sornettes lénifiantes. Une temporisation nécessaire à la remise en branle du système. La financiarisation globalisée de l’économie accompagnée de l’idéologie du libre-échange dépeint les crises comme des moments de tensions issus de déséquilibres qui tendent à s’estomper pour revenir à une situation saine. En d’autres termes : après la crise, la croissance. L’avenir a toujours raison. Pourtant à chaque embardée, une partie de l’équipage passe par-dessus bord. Mais tant que le bateau reste à flot et que le capitaine garde les pieds au chaud, la croisière continue. Jusqu’à la prochaine dépression et peut-être la dernière. Sur le plan écologique, la situation est quelque peu différente. La planète n’a pas connu de choc brutal. Ça et là des signes font craindre le pire, mais les difficultés à évaluer précisément les causes humaines font qu’une molle prise de conscience émerge. Aujourd’hui, dans les pays concernés, l’écologie relève plus d’un gimmick de mode (“écologie positive”, “développement durable”, “croissance verte”), que d’un changement radical de mode vie. Cette crise parce qu’elle est encore diffuse entraîne un comportement beaucoup plus naïf. Les hommes s’en remettent au bon sens, à l’adaptation par l’entremise de mesures ponctuelles, à la science pour continuer de faire comme auparavant. En réalité, seule compte la sauvegarde des habitudes de consommation et d’un certain luxe à court terme, c’est-à-dire une demi-génération. Tout au plus.

La conjonction des deux crises n’est pas un évènement anodin. Auparavant le système productiviste ne se heurtait qu’à une contrainte interne. On la surmonta par un habile mélange de cynisme (laisser-faire) et de volontarisme timoré (intervention limitée de la puissance publique). Depuis peu le système ultra consumériste a pris conscience de la limite environnementale. C’est la nouvelle frontière, pour la franchir on s’en remet aussi au cynisme (les écologistes sont des Cassandres voire des menteurs) et à un activisme folklorique (Grenelle de l’environnement). Ne pas prendre en considération les deux dimensions du même problème c’est se fourvoyer. Comme le font les hiérarques en charge du devenir planétaire. Au petit jeu de la temporisation absurde, c’est à celui qui trouvera la baliverne la plus vertigineuse. J. Attali propose l’“adécroissance”, les écologistes patronaux agitent la “croissance raisonnée”, “la croissance durable”, “l’écologie de droite”. Un florilège infini d’oxymorons. Ils n’ont qu’un seul objectif, conserver un système en l’état. Car l’univers mental n’a pas évolué. Un univers qui ne renonce pas lui même, à moins d’y être contraint par de formidables forces. Ce système ira probablement jusqu’à son terme, son total aboutissement. C’est-à-dire l’implosion définitive.

Sources :

“La politique de l’oxymore” – B. Méheust – Ed. La Découverte 2009

Vogelsong – 17 mars 2010 – Paris

Une presse en crise tente de (faire) passer la crise

Le G20, la crise financière génèrent un monceau de balivernes. L’incontinence verbale, faute d’action concrète, s’observe lors de chaque intervention d’un “responsable” politique ou d’un chroniqueur expert. La propension à célébrer les puissants dans la presse est simplement stupéfiante. La propension à raconter tout et son contraire au sommet de l’État relève de l’hypnose.

imagesAvec quatre mois de perspectives, une rapide revue de presse du 3 avril 2009 laisse interloqué. C’est à l’unisson que les “grosses Bertha” de la presse hexagonale louent les prodiges du G20, tenu à Londres. Dithyrambiques à l’endroit du compulsif président français, les éditorialistes y vont de leurs meilleures plumes pour retracer glorieusement les étapes d’un sommet qui mènera vers un monde nouveau, dit-on. Un monde débarrassé de la finance parasitaire. “Un G20 pas vain” titrera en une le perfusé quotidien Libération. Outre la pauvreté du calembour, la presse de gauche-yacht club s’extasie à l’énoncé des paroles de dirigeants de la planète. On y reprend in extenso les lubies sarkoziennes sur les spéculateurs et le risque. L’organe central de propagande Élyséen titrera, lui, sobrement “Un accord mondial pour un nouveau capitalisme”. L’exhibitionniste E. Mougeotte déverse sur son lecteur tout l’amour qu’il porte à son petit président. Et c’est poisseux. Le journal des loueurs de voitures et des compagnies aériennes s’entête dans l’hémiplégie idéologique. En pâmoison devant les folies boursières après l’annonce du milliard provisionné de la BNP*, Le Figaro inaugure le dénie de réalité avec ces 10 signaux positifs qui prouvent que la reprise est là**. Pour E. Fottorino, crésus du quotidien vespéral, “les paradis fiscaux perdront en attrait et les traders en rémunération”. Le Monde, anciennement quotidien de référence, publie crédule, sans retenue, absolument n’importe quoi. C’est certain, la presse est bien en crise. Le journal de la finance La Tribune ne s’embarrasse pas de fioritures, plagiant F. Fillon au meilleur de sa forme (en juin 2007) avec un vertigineux “Le choc de confiance”, en une.
Sur les chaînes de télévision tournent en boucle les déclarations solennelles sur la moralisation de la finance. Certains banquiers et traders ont peut-être eu un léger frisson leur parcourant l’échine tant les mines étaient sérieuses, déterminées et les montages complaisants.
Depuis les annonces sur les banques tombent et le constat est sans appel. Rien n’a changé dans les pratiques. Journalistiques et banquières.
Les traders continuent à bâfrer. Ces gangsters diplômés n’ont pas l’intention de se laisse plumer. Pendant ce temps, les plumitifs de la presse nationale frappés d’amnésie tournent en rond dans leurs rédactions désertées. Incapables de prendre du recul sur ce qu’on leur raconte, et sur ce qu’ils produisent.
Quel journal télévisé a ouvert sur les déclarations emphatiques du président N. Sarkozy du 3 avril 2009 puis mis en perspective ce discours avec les événements actuels ? Tout n’était que vents et gesticulations, rien n’a été moralisé dans le système capitaliste. La presse va-t-elle donner les moyens au spectateur, au citoyen de s’interroger sur la possibilité qu’un tel système économique puisse se moraliser ? Apportera-t-elle à un moment, l’éclairage suffisant pour rendre compte que les politiciens ne font que remplir des espaces médiatiques ?
images-1Le 8 août, C. Lagarde dans la posture de l’autruche est interviewée par le “quotidien de référence” à propos des “dérives” financières. Elle déclare que l’on ne peut imposer des règles spécifiques à la France sous peine de voir les traders partir à l’étranger. P. A. Delhommais en coma partiel ne relève même pas la portée de tels propos. Il déroule ses questions tel un zombie. Il aurait pu signaler au passage qu’il y a un paradoxe “entre traders qui s’en vont” et moralisation du capitalisme. Pour l’ancienne avocate d’affaires de Chicago, un bon trader est donc un vampire qui chasse les gros bonus (puisqu’il piste l’odeur du fric). Lors du G20 on a fustigé ce type de comportement.  Les puissants de la planète martelèrent même le concept de moralité comme étalon des nouvelles pratiques. Pour finalement encenser le lucre même tacitement un peu plus tard. Les bons seraient donc les mauvais ou vice versa. Personne ne sait plus. La ministre de la guerre économique déclare aussi que l’on ne peut réformer le capitalisme qu’en instaurant des règles au niveau mondial. Mais elle fait malencontreusement partie d’un courant de pensée qui prône la dérégulation totale de l’économie mondiale. La concurrence est son crédo. Le libéralisme “spencerien” sa religion. Les revirements de circonstance face à la faillite de ses idéaux ces derniers mois ne peuvent être crédibles.

La presse accompagne gracieusement le discours politique. Parallèlement, elle bombarde de dépêches isolées ce qui pourrait mettre  les puissants en position délicate. On n’en peut pas encenser d’une part, avec déploiement de pédagogies et laisser d’autre part, les éléments critiques sans fondements analytiques. Les dirigeants de la presse française ont des intérêts croisés avec le pouvoir. Qui va bien au-delà des subsides de l’état. Ce sont surtout des castes endogènes.
Mais il y a aussi la paresse et le confort rédactionnel. Il est tellement plus simple de laisser déblatérer C. Lagarde que de lui mettre le nez dans ses foutaises. Finalement, c’est une médiasphère sans recul, qui pratique le suivisme et qui se pose en pilier de la démocratie. Mais au lieu de l’éclairer, elle la déforme.

*Inéffable Y. Thréard le 6 août 2009 p.19
** p.22 du 10 août 2009

Vogelsong – 12 Août 2009 – Paris

Bonne nouvelle, les banques flambent (encore)

Moins d’un an après la débâcle financière, les traders se goinfrent encore. La banque BNP-Paribas provisionne un milliard d’euros de bonus. “Je suis particulièrement choqué que Le Figaro trouve que ce soit une bonne chose et s’en réjouisse, je trouve que c’est très dangereux […] un certain nombre de gens dans la presse disent que tout va très bien“, mauvais coucheur, P. Jorion ne mesure pas l’importance d’une telle nouvelle. En effet, la finance retrouve du souffle, le monde va mieux. Et cela, grâce aux réformes qui furent adoptées lorsque les grands de la planète décidèrent de réguler le capitalisme. Conscients que l’économie était au bord du collapsus final. L’ironie a ses limites, le sérieux aussi. En la matière, le journal conservateur les franchit sans cesse. Rien n’a été fait lors du G20 du printemps. Rien n’a changé dans le comportement des financiers. Rien n’a changé dans l’aveuglement médiatique qui fait croire, quoi qu’il en coûte, en un système usé, vicieux, mortifère.

IcebergIl aura suffi de quelques minutes à l’antenne d’une radio publique (avec l’amphigourique J. Attali) pour comprendre toute la vacuité et l’aveuglement d’un système économique qui part à vau-l’eau, hors du temps, de l’espace et du réel. Les sommes destinées aux traders sont détournées des revenus des ménages pour financer les banques. On a beaucoup palabré lors des G20 au mois de septembre et d’avril 2008. Ce fut à celui qui sauverait le plus le monde. Lors de cette compétition freudienne, le président français est sorti largement vainqueur. La presse nationale de concert a loué sa pugnacité pour arracher contre “vents et marrés” : “la moralisation du capitalisme”. Rien que ça. Seuls quelques plumitifs confinés à l’Internet purent faire entendre une voix discordante. Un filet d’eau noyé dans le flux médiatique monotone. Aujourd’hui, Y. Thréard rouvre les vannes.
Dans un éditorial oublieux dont lui seul à la recette*, il se félicite de la provision d’un milliard d’euros pour le versement de bonus aux traders de BNP-Paribas. Pour le journal sarkozyste, les pisse-vinaigres qui s’offusquent de telles pratiques sont frappés d’un mal bien français qui culpabilise la réussite, le gain, le fric. Un exemple. Le milliard d’euros représente 25 % des besoins annuels de financement du déficit du système des retraites. Il équivaut à combien d’écoles, à combien de milliers de professeurs ?
L’État a réinjecté 10,5 milliards d’euros dans le système bancaire. 7 mois plus tard, l’équivalent de 10% est recyclé par une seule banque pour rémunérer le risque pris avec l’argent des ménages. Un risque, loué à longueur de colonnes dans le quotidien du vendeur de Mirages. Comme le précise P. Jorion, “la finance joue un rôle de parasite par rapport à l’économie…“. Les bonus versés aux traders ne sont pas une contre partie positive des effets du système spéculatif dans le monde sensible, “cet argent est pris quelque part, l’argent gagné par les banques est pris à d’autres endroits. Il y a des gens qui travaillent quelque part et c’est leur travail qui n’est pas récompensé, ces sommes qui sont partagées entre autres traders“.
Dans une estimation basse, L. Wauquiez et X. Darcos susurrent qu’il pourrait y avoir 800 000 chômeurs supplémentaires en 2009. Mais pour les troubadours du capitalisme, aujourd’hui appelé pudiquement libéralisme, une bonne nouvelle pour les traders est en soi une excellente nouvelle.

P. Jorion dans un ouvrage écrit en 2004 ” Vers la crise du capitalisme américain” annonce  avec minutie la crise des subprimes qui s’abattra 3 années plus tard. Depuis 2009, il affirme à qui veut l’entendre que la seconde vague sera encore plus dévastatrice. Une courbe en W descendant illustre parfaitement le scénario de crise qui se noue. Avec une question fondamentale, fatidique, restera-t-il quelque chose de récupérable à la fin de la seconde hécatombe (au bas du second V) ? Après le premier plongeon de l’automne 2008, les places financières se ressourcent. Factice, car cela ne correspond à rien de tangible, la croissance est négative pour paraphraser le ministère de l’Économie et de “la dette”, l’emploi au plus mal. Aux USA, les ménages ne sont plus solvables, lessivés. L’économie du crédit est arrivée à son terme, laminé. Les banques encaissent de moins en moins les paiements d’une population qui n’a plus de moyens. Un second coup de tabac point. Plus violent, et se surajoutant à un système déjà ébranlé et vérolé. P. Jorion prévoit des banqueroutes, des nationalisations massives et des souffrances réelles. Dans ce processus unilatéral, l’impact sera puissant. Les perdants sont toujours du même côté. La majorité des citoyens qui vivent de leur travail. Pour les banques, c’est le lucre, le stupre ou l’apocalypse.

Sombre, F. Fillon convoque les banquiers. Non pas qu’il soit en colère contre la finalité de leurs pratiques. Il se targue (à raison) de la victoire idéologique des valeurs du marché, du fric. Mais il se soucie de l’image que son système hégémonique diffuse dans l’opinion.
Au creux de l’été, le fidèle du journal Le Figaro se rassérène sur la pertinence de ses valeurs. Il y aura toujours un Y. Thréard pour lui affirmer qu’il a raison de penser comme il pense : pognon, spéculation. Il pourra alors chandail marin sur les épaules, canard sous le bras reprendre ses activités de yachting en se disant qu’il ne risque pas le naufrage.

*Le Figaro p.19 du 6 août 2009

Vogelsong – 6 août 2009 – Paris

Braquage mondial dans la Banque

Les portes-flingues de l’UMP, et en particulier le consternant F.Lefebvre, manient fréquemment le thème de la prise d’otages. Surtout quand il faut vomir les mouvements sociaux et la défense des droits acquis. Mais quand il s’agit de colossaux fonds publics déployés pour éponger les dettes de jeux de banques d’affaires, ces plantons du néo-libéralisme utilisent un langage bien plus ouaté, évoquant le refinancement, la stabilité.

Les sociétés financières, si on emploie la sémantique de l’UMP (pour l’exemple français) pratiquent une vraie prise d’otages à l’égard des États. Et il ne faut pas se fier au coryphée de l’Europe qui fait des moulinets avec son sabre en bois, pour penser que les choses vont changer.
D’abord, un plan de communication savamment orchestré avec un leitmotiv, “sauver les banques !”. Pas franchement rallié à cette idée, le citoyen se dit plutôt que sauver une bande de pitres en complets anthracite relève, soit de l’assistanat débile, soit du suicide économique à moyen terme (s’il est (vraiment) libéral). Ces tristes sires, chevaliers blancs de la liberté d’entreprendre bâfrent depuis des lustres, squattent l’olympe symbolique de la société mondialisée post-moderne. Il serait de bon aloi aujourd’hui de lancer une bouée à ces disciples du risque et de la responsabilité ? “Mais c’est une obligation !” martèle-t-on. A droite comme à gauche. Sans ça, l’Armageddon économique. Rien n’est épargné par les médias en croisade, de toute obédience. Pour convaincre le gauchiste on dégaine “les pauvres seront les premiers à pâtir de la crise”. Désopilant, ils ne subissaient aucun désagrément auparavant, vivaient même dans un certain confort. Et on évoque un collapsus général, ciblant le social-démocrate de droite qui frémit en pensant à son assurance-vie soufflée comme du pollen dans la tempête. Brrr… Flippant. Il est fascinant de constater qu’une partie de la classe politique qui a fait carrière (dans les partis ou les organisations internationales) sur l’idéologie de la finance et de la spéculation est aujourd’hui en première ligne pour exhorter à la règlementation. Au premier chef, l’incontinent D.Strauss-Khan, grande figure contestataire en France, qui a brillamment réussi à s’imposer dans les arcanes du FMI New-Yorkais.
De plus, il existe des raisons factuelles à ce gigantesque hold-up. Les États pratiquent le désarmement unilatéral face aux puissances financières depuis près de 20 ans. Quand ils gardent quelques munitions, c’est pour appuyer (paradoxalement) les établissements financiers vers plus de dérégulations (liberté dit-on en libéral). P.Beregovoy, autodidacte dépressif du parti socialiste a signé l’arrêt de mort de la régulation financière en 1986, sous les acclamations d’une grande partie de son camp, la gauche. Ce ne fut qu’une première étape vers la “modernisation” des marchés financiers et la marche forcée vers le paradis du libre échange et de la fluidité des fonds pour tous, une sorte  de démocratie populaire (financière). Les gouvernants successifs ont oublié un précepte simple qui veut qu’une puissance va jusqu’au bout de ce qu’elle peut, et ne s’arrête que lorsque elle rencontre une énergie au moins égale à la sienne*. A force de désarmer et de jouer contre ses intérêts (c’est à dire celui des citoyens), l’État a organisé lui-même son impotence. Le rouleau compresseur de la spéculation déferle depuis vingt ans à intervalles réguliers et les conséquences sont là : 1987 krach, 1992-1993 crise monétaire européenne, 1997 crise financière internationale, 1998 crise financière internationale, 2001 implosion de la bulle internet. Alors on dépoussière les hochets de circonstances : la moralisation, la prise de conscience, la refonte du système, etc… On mouline comme jamais !
Des États, dits en faillite, octroient des lignes de crédits à des établissements notoirement défectueux. Et ce, dans une surenchère qui au milieu du mois d’octobre 2008, s’élève à 1 700 milliards de dollars. A titre comparatif, un plan humanitaire d’investissement qui viserait à faire reculer durablement la famine, conséquence d’une crise alimentaire beaucoup moins anxiogène pour les instances internationales, s’élèverait à…30 milliards de dollars**.
L’assistanat aux banques est consenti sans contrepartie. Elles gardent la totale indépendance sur les engagements spéculatifs, ainsi que le contrôle total du conseil d’administration. Parmi le grand zéphyr de promesses, on en retiendra une cocasse qui vise à démanteler les paradis fiscaux, faite par J.C.Juncker, premier ministre du…Luxembourg, paradis fiscal.
Un martelage idéologique, davantage pugnace envers les faibles (citoyens revendicatifs) qu’envers les forts (technocrates de la devise), assorti d’une réelle infirmité de la puissance publique conduit à ce mirifique braquage. Plus de 3 milliards d’otages, dont une bonne partie située en occident, affectée subitement du syndrome de Stockholm.

*F.Lordon à propos des marchés
** Selon la FAO

Naissance d’une star : la bourse

Le citoyen “lambda”, qui souvent n’est même pas actionnaire, a maintenant l’œil rivé sur la bourse et l’évolution du CAC40. Sa vie en dépend. Une autre victoire de la finance sur le (fameux) réel.

Le péquin continue de faire ses courses (devant des étalages foisonnants), va travailler comme si de rien était (mais n’en pense pas moins). Mais avec au fond de ses entrailles une boule d’angoisse depuis quelques semaines : comment va le CAC 40 ?
Finalement, grâce à la crise de 2008 les marchés vont connaître la starification. Le téléspectateur vibre à chacun des soubresauts financiers. Il fait corps. Concept personnifié, la bourse est affublée de manies (“nerveuse”), d’états d’âme (“inquiète”), de qualités (“les 30 valeurs vedettes”). Le journaliste préposé atteint de panurgie suraiguë assure la mise en scène en bon monsieur loyal. Les sites de grands quotidiens font du minute par minute telles les plateformes de sports pour les matchs de gala. Mardi 14 octobre, Libération (toujours perspicace) annonce une “reprise de confiance” (oufff), le 15 “la dégringolade” (ouch) pour Le Monde… La diva est versatile.
Les médias dominants ne sont pas avares d’efforts pour essayer de “démocratiser” la chose. LCI diffuse en insert continu depuis des années les fluctuations boursières en temps réel avec indicateurs symboliques verts et rouges très didactiques. Tous les journaux et radios consacrent quelques minutes chaque jour au “phénomène” boursier. Mais cela ne concerne personne. Les banques gèrent les portefeuilles de particuliers en toute opacité, et les boursicoteurs sont quantité “epsilonienne” de la population. Evidemment les professionnels du secteur collectent leurs infos sur Bloomberg T.V. plutôt que sur LCI, France2 ou France info. Alors à quoi bon ?
Béotiens, sans portefeuille d’actions, salariés, chômeurs, tout le monde sait maintenant que c’est là que ça se joue. Pas à l’Elysée, pas à Bruxelles, ni à l’ONU. Non.  Le  centre névralgique du monde post-moderne te situe à la bourse. Les vies y basculent ou continuent comme avant, quand tout n’allait pas si mal, finalement. Avant quoi, d’ailleurs ?

Avant la crise de la télévision, celle que D.Pujadas et L.Ferrari racontent l’air soucieux, anxieux. Et c’est contagieux l’anxiété. Parce qu’un 1929 pour le citoyen occidental “mondialisé” ça ne veut rien dire. Il ne sait pas par où ça va commencer. On annonce l’apocalypse économique. Cela va-t-il se répercuter sur le loyer, le salaire, l’emploi, les prix, à quelle vitesse ? Quand ? Comment ? Pour l’instant, le “populo” assiste circonspect (mais anxieux) à la crise virtuelle et médiatique de la bourse. Sidéré, il a vu le flash de l’explosion, il attend l’onde de choc

Vogelsong – Paris – 15 octobre 2008