Mes tweets n’engagent que moi, mon œil !

"Un grand nombre de méchants écrivains ne tirent leur subsistance que de la sottise du public. (…) Je veux parler des journalistes. Ils sont dénommés à merveille. En d’autres termes, on pourrait les qualifier de "journaliers"" A. Schopenhauer dans Parerga (1851)

"Mes tweets n’engagent que moi". Cette amusante tautologie fleurit sur les comptes twitter de journalistes. Le journaliste sur twitter fait son métier. C’est-à-dire qu’il se promeut dans un univers professionnel extrêmement précaire. Si beaucoup de gens sur les réseaux s’expriment sans contrainte, ni complexe, ce n’est pas le cas de la grande majorité de la presse. (Les cas du politicien et du militant restent à part, et saugrenue).

Paru dans Politis n°1193 de mars 2012

Twitter est un lieu où la presse observe la presse. Il est instructif de détailler les deux mondes (presse, hors presse) qui se côtoient, sans réellement se mêler, à de rares exceptions bien sûr (@krstv, @JCFeraud, @ldeboissieu et quelques autres). Le monde des professionnels : obnubilés par leur image et leur influence, transie par le regard du confrère, et celui des autres : obnubilés par leur image et leur influence et qui n’ont pas de confrère.

Dans ce biotope très confraternel (donc), les petites sociabilités règnent. On s’aime beaucoup entre journalistes, et on se "retweete". Le signe primaire de l’affection sur twitter. Certains, même, se gratifient de quelques surnoms, laissant penser qu’ils sont les meilleurs amis du monde depuis le CFPJ (ou l’ESJ). C’est toute une génération qui s’adonne à cet ennuyeux petit jeu.

Un journaliste, par définition, n’a pas d’engagement autre que celui d’informer, et de prendre position pour le bien, le beau et le bon. Le digne métier sur les réseaux sociaux consiste en général à prendre parti, avec finesse, sur des sujets indiscutables. Pas de clivage et peu de politique. Tous sont pour les Droits de l’Homme, la parité, la liberté, contre la guerre, et aussi contre les tremblements de terre. Sur Twitter, les journalistes toujours dans les vents portants vibrent pour la résistance Syrienne, comme pour l’Égyptienne et la Tunisienne… Ceux qui sont réticents, s’il en existe, se gardent bien de s‘exprimer.

Ce que l’on peut qualifier d’avis "secondaires" (même si les sujets sont cruciaux). C’est à dire non clivants. Peu engageants politiquement. Car finalement la question de l’engagement ne se pose jamais. Dans ce monde à la virginité éternelle, où par exemple E. Gaucher "spécialiste des médias" ne daigne pas mettre en exergue qui est qui, quand il fait une plate présentation du nouveau produit payant de Slate, piloté par un éditorialiste très marqué (pour une fois). Un des rares cas où on aurait pu le faire. Et donner un peu de piment à ce train-train de copains.

Car les prises de position de fond, systémiques ont plus de mal à se faire une place. Droite ou gauche, social ou pas, économique ou pas. Libéral dominant ou pas. Dans le monde calibré de la presse comme sur les réseaux, il n’y a pas de social, il n’y a que du réel, donc de l’économique. La droite et la gauche n’existent pas, il n’y a donc que de la droite. À force de ne pas avoir, ni d’avis, ni d’engagement, on promeut l’avis des dominants et l’engagement des élites libérales. A la fin, on se demande benoitement pourquoi une profession qui elle-même se classe largement à gauche, produit massivement du contenu de droite.

C’est ce que n’ont pas compris beaucoup d’utilisateurs qui considèrent qu’il y aurait une utilisation "normale", "académique" ou "universelle" des réseaux sociaux et de twitter en particulier. Qu’un journaliste dirait ce qu’il pense, n’engageant que lui. D’où cette phrase absurde… Les journalistes (et professionnels des médias), d’un terrible ennui, ne disent finalement rien.

En dépassant la facilité du « il y a autant d’utilisateurs que d’utilisations » (propos passe-partout pour obtenir un consensus) et bien qu’étant une évidence, il est patent de voir que la façon de "twitter" des professionnels et celle des amateurs n’ont pas les mêmes objectifs, donc pas la même saveur.

PS : Une information contenue dans l’interview n’est pas intégralement exacte.

Vogelsong – 7 aout 2012 – Paris

Mais tout est politique, même l’éventuelle rémunération du blogueur

“Ce que je sais : aujourd’hui, à LEXPRESS.fr, nous ne payons pas les blogueurs. Par souci de bonne gestion, mais aussi par principe.” Sentence déjà culte d’E. Mettout rédacteur en chef de l’express.fr

La gauche a tout à voir avec la rémunération. Qu’elle soit de blogueurs ou autre. D’ailleurs la droite aussi. Car il s’agit d’une question éminemment politique. Celle du partage de la valeur, de la circulation des idées et de l’exploitation (attention gros mots) dont on en fait. E. Mettout a le mérite dans son billet d’incarner la figure la plus caricaturale, même s’il feint de ne pas avoir de «réponses toutes faites», concernant la production de « richesses » issues de la médiasphère. D’ailleurs dans une note du 22 décembre, le blog “Québec Solidaire” d’abord disposé à ouvrir les vannes du gratuit, se ravise en commentant : “Après avoir mieux saisi la nature complexe des problèmes que suscitent ces nouvelles plateformes de communication de masse, nous avons donc décidé de nous abstenir de toute collaboration directe avec le HP (Huffington Post)”. Complexe en effet.

Christopher Dombres

E. Mettout touche juste sur plusieurs points néanmoins. Il n’est pas si évident de considérer la production d’un articulet de blog comme un travail. Il note judicieusement que l’accord “affichage contre gratuité” se fait de plein gré. Le blogueur étant comme il le dit, majeur et vacciné. Nous y reviendrons.

Là où les choses se corsent, c’est quand il évoque le fonctionnement des médias et les relations entre producteurs de contenus et exploiteurs de contenus, « c’est le système : ils négocient». Un peu comme quand L. Parisot se dégrise sur la précarité. Ou quand P. Kosciusko-Morizet fait mine sur une radio publique le 26 décembre au matin, de ne pas saisir le lien entre l’économie, le marketing et la consommation de masse et la Politique.

La Politique en somme ne serait qu’un thème traité dans les médias (comme L’Express), mais totalement étranger à ceux-ci dans leur fonctionnement interne. Une sorte d’hygiène, résumé par l’adage d’entreprise “on ne fait pas de politique”. Pourtant on ne fait que ça. Outre le traitement de l’info, en référer à l’immuable système, comme M. Thatcher en référait au marché, ou M. Dassault aux idées saines, est en l’espèce, de la politique. Enormément de politique. Foutrement de la politique.

Et il est aisé de produire quelques figures, A. Sinclair ou M. Pigasse, comme incarnations essentielles de l’idée de gauche pour se dédouaner de ses valeurs. Ils sont avant tout des entrepreneurs que le landerneau classe à gauche, parce qu’il en faut bien. Et qui perpétuent les rapports de domination, et de subordination au sein de structures qu’ils dirigent. Comme des entrepreneurs… de droite.

En l’occurrence E. Mettout aussi. Il omet la puissance symbolique dans cet univers de signes. Il fait mine de ne pas entrevoir les rapports de domination qui existent entre un hebdomadaire qui a pignon sur rue et qui tire à des centaines de milliers d’exemplaires, et un anonyme à qui il promet une fugace exposition. Il ignore l’asymétrie de pouvoir entre la structure et l’individu. Il fait mine de ne pas connaître l’irrésistible attraction qu’engendrent les médias. De ce fort contraste, il tire un rapport de force totalement inégal qui lui permet, sous prétexte de consentement (majeur et vacciné), d’exploiter un contenu, en toute gratuité.

On en oublie presque la finalité des entreprises d’information, qui n’est pas d’informer, mais de générer assez d’activité avec de la substance rédactionnelle pour être rentable. Et dans ce contexte, le rédacteur en chef de lexpress.fr compte garnir les pages de son espace commercial avec des articles négociés gratuitement. Jouxtant d’ailleurs ses propres productions journalistiques, elles, rémunérées. La question n’est pas d’opposer journalistes et blogueurs, ce fameux “principe” dans l’article publié sur le blog de l’observatoire des médias. Car si on comparait les articles de Maitre Eolas avec ceux d’E. Mettout, ou les dentelles de SebMusset avec les aigreurs d’I. Rioufol on finirait par être surpris de ce que l’on appelle “valeur”.

Il faut considérer non pas le statut, mais le contenu produit. En l’occurrence, ne pas rémunérer le blogueur (comme travailleur), mais valoriser sa production insérée dans un espace profitable. Afin que chacun assume sa position, les uns produisant, les autres les publiant. Et sortir des caricatures lénifiantes du “regard décalé”, coquetterie médiatique insupportable…

Mais tout ceci est de la Politique. Et un peu gauchisante. Comme mettre en exergue les rapports de domination, la logique de soumission. Faire de la Politique comme le fait aussi E. Mettout, c’est stériliser ces antagonismes et s’en remettre au gré à gré dans un style très libéral. L’entreprise contre l’homme. En souhaitant que jamais ces écrivaillons en trop plein d’idées et en manque de reconnaissance ne s’entendent pour jouer collectif…

Vogelsong – 27 décembre 2011 – Paris

Les impasses de la promesse frontiste

(geste à Malakine)

“De tous les partis en déroute sur l’horizon éteint de la politique et des affaires, il ne reste qu’une seule faction active, celle du pouvoir” – R. Vaneigem in “Adresse au vivants”

Il faut fureter sur les blogs pour trouver l’affirmation la plus tranchante de la médiasphère. Si le blogueur X. Malakine a rejoint les confins de la droite nationale, les franges les plus distantes de ce que l’on dépeint de là-bas comme l’alternative au système, il n’en reste pas moins que sur le fond, concernant l’éventualité du FN au second tour des présidentielles il formule : “Ceux qui se déclarent aujourd’hui en faveur de Marine Le Pen, c’est en toute connaissance de cause parce qu’ils souhaitent qu’elle soit au second tour pour y défendre des solutions alternatives, parce qu’ils adhèrent à son projet de retour à la nation et à la souveraineté…”. De ce côté-ci, c’est à dire de la tiédeur politique, qui pense bien dans les clous, ce retour à la nation et à la souveraineté renvoie à une euphémisation bien particulière de ce qui traverse aujourd’hui le pays.

Parce qu’oublier la crispation sur les boucs-émissaires, quels qu’ils soient, pour prendre en considération des questions largement évacuées du débat, comme l’euro, ou la régulation forte de l’économie (protectionnisme), c’est entrer dans un tunnel sans issue. S’imaginer que le minois d’une blonde relookée, fille de son père, suffit à effacer l’histoire, le passé, et la continuité d’un projet politique qui va puiser sa force au tréfonds du cloaque xénophobe. C’est s’occuper beaucoup de forme et très peu de fond. Parce que l’on aura beau se défendre en psalmodiant la nouvelle xénophilie de la Marine, il n’en demeure pas moins que de toutes ses fibres le parti, les idées, la symbolique, l’inertie et sa dynamique renvoie le Front National à ce qu’il est au-delà de son nouveau vernis de marketing politique, c’est-à-dire un parti post fascisant, avec tout ce que cela comporte (même des intellectuels brillants…). Parce que c’est faire comme si l’intelligence plastique de son nouveau leader était une promesse de changement certain, de volontarisme Sarkozyste factuel. Une projection fantasmatique dans le changement, authentique, pur, pour la grandeur de la France, la félicité des français. Une sorte de bain de jouvence national aussi illusoire qu’ingénu.

Avant de sortir de l’Euro, encore faut-il avoir le débat sur la sortie de l’Euro. Ce que ni l’UMP, ni le PS, ni même le FN ne semblent s’accorder à mettre en œuvre. C’est tout l’un ou tout l’autre, dans un bel effet miroir. Si les uns sidèrent par leurs conservatismes, les autres atterrent, soit par un dirigisme insensé, soit par une légèreté inconsidérée. Car c’est jouer avec des décisions importantes, sur un ressenti populaire à propos de la monnaie européenne, coupable de gonfler les prix à la caisse. Une stimulation émotionnelle destinée à la captation d’un assentiment dont les conséquences considérables ne sont pas totalement mises en exergues. Car sortir de l’euro c’est possible, mais il faut en expliquer à tous clairement les incidences. C’est en ce sens que le ralliement à l’étendard frontiste nouveau profil relève d’une certaine candeur.

Car s’il est un vote d’adhésion, ce vote garde sa particularité primaire. Les agréments sociétaux ne servant qu’à facilité la digestion médiatique du reste. C’est-à-dire la focale identitaire, nationaliste et sécuritaire, dans ses accents les plus réactionnaires dans la France du racisme bienveillant. Il suffit d’écouter, de lire les interviews des responsables du FN, pour découvrir que tout, in fine, converge vers la question migratoire. Cet aimant politique qui fit grandement le succès de N. Sarkozy.

C’est aussi se défausser d’une partie importante du paysage politico-médiatique. Jouer la carte antisystème Front National contre la bien pensance boboïsante et irresponsable en 2011, c’est avoir un certain culot. C’est surtout être totalement hermétique au vacarme médiatique ambiant. Si l’élection de 2002 s’est jouée (aussi et surtout) sur des incidents ponctuels télévisuels (l’agression d’Orléans), celle de 2012 s’engage dans un tout autre état d’esprit. Une ambiance totalement acquise aux thématiques du Front National, dans une inversion édifiante des priorités informationnelles, où le sécuritaire et le migratoire occupent, bien plus massivement qu’auparavant, l’espace. S’attribuer la posture subversive, du Cassandre, face aux périls migratoires dans les traces d’I. Rioufol, R. Ménard ou E. Zemmour, alors qu’ils ne s’évertuent qu’ à accentuer l’écho majeur de ce qui se dit banalement dans l’infosphère, consiste à prendre une attitude grossièrement politicienne. Tout en geignant “on n’est pas fasciste”…

Le cadre national pourrait être une solution de résignation face aux problèmes économiques. C’est à dire un moindre mal. En ce sens, le service minimum pour des politiques de redistributions à caractère social. À condition d’y instaurer une fiscalité juste, faisant peser l’effort au moins dans ce cadre sur les plus pansus. Mais se référer à la nation comme finalité totale, exclusive, glorifiée à la façon d’un P.- M. Couteaux pour mettre en place une politique de souveraineté et de préférence nationale consiste à s’inventer un univers parallèle fait de petits blancs s’égayant dans un environnement de petits blancs. Avec toutes les pesanteurs historiques que cela comporte. La subversion, certaines fois, consiste en un ralliement à la raison quand tout pousse à la haine et à la folie. Une raison, pas celle du consensus mou. Mais du débat, se débarrassant des oripeaux de la politique du bouc-émissaire ethnique ou religieux, pour aborder les questions sociales, essentielles.

Vogelsong – 1 mai 2011 – Paris

J.L. Mélenchon by the blogs

Quelques semaines après l’altercation qui l’a opposé à un étudiant en journalisme de Sciences Po., J.L. Mélenchon se prête à une interview de blogueurs. L’occasion de le laisser réagir plus en profondeur sur l’inextricable ambiguïté qui lie les médias, les politiques. À la fois critique et acteur du système, il évoque les aspects pernicieux des rapports d’influences sur lesquelles il entend peser.

Retour sur un coup de sang

À froid, il revient sur son "coup de sang" envers "les petites cervelles". J.L. Mélenchon désigne "Le déchaînement de la meute" à son encontre. Il assume en refusant "d’intérioriser" en considérant cet épisode comme une victoire. L’Euro-député rappelle aussi ses saillies face à des figures du système, comme l’éditorialiste libéral J.M. Sylvestre.

Décrypter la dialectique médiatique pour la combattre

J.L. Mélenchon expose sa stratégie pour atténuer la puissance d’injonction des médias, créer le doute. Cette démarche s’inscrit dans le combat politique. Selon le leader du Front de gauche, ils sont naturellement inclinés à diffuser des programmes pulsionnels. Un effet de système.
Quant aux journalistes, il exige un niveau de rigueur équivalent à celui qui lui est demandé lorsqu’il intervient publiquement pour exposer ses arguments.

L’industrie normée de l’information

Après quelques considérations générales sur les programmes télévisés, J.L. Mélenchon met en exergue la norme non dite du média TV. Selon lui, il promeut une vision univoque de la société. C’est-à-dire l’idéologie consumériste en symbiose avec la pensée dominante.

La gauche, le difficile bilan médiatique

J.L. Mélenchon garde un attachement viscéral à ses années de pouvoir. Celle du début du premier septennat de F. Mitterrand. Il proteste contre le syndrome de la trahison génétique de la gauche durant ces années. Pour le leader du parti de gauche, il facile de juger a posteriori. Néanmoins, il concède "une erreur" d’appréciation sur la libéralisation des ondes. Qui a largement servi une idéologie qu’il s’escrime aujourd’hui à juguler.

Propos recueillis par :

Vogelsong – 28 avril 2010 – Paris