Piratage(s)

octobre 10, 2009

Du bon usage du populisme

Il aura fallu un mois* en sarkozie pour découvrir à quel point ce pays avait basculé dans le fatras idéologique. À quel point aussi l’élite, parée d’atours progressistes, maniant le verbe communicationnel se protège derrière une cohorte de plumitifs. Un cordon sanitaire déployé autour de l’aristocratie républicaine qui ferraille, usant de tout son talent, de son érudition et de son aura médiatique pour sauver des eaux et de la vindicte ses généreux bienfaiteurs. Le maillage informel entre les intellectuels de palais, les journalistes de bouche, et les décideurs de canapés montre toute sa puissance en période de crise. Bien au-delà des convictions, ces bataillons zélés qui pensent à géométrie variable, protègent une nobilitas grégaire en survie perpétuelle.

populismeC’est du peuple dont il faut se prémunir. Avec ses réactions reptiliennes qui troublent la béate tranquillité des prescripteurs d’opinion. A. Finkielkraut adepte du don de soi, s’est sacrifié pour la démocratie. Dans une intervention d’anthologie le 9 octobre 2009 sur l’antenne de France Inter, il prend, bravant périls et interdits, fait et cause pour les puissants. Au menu de sa croisade antiobscurantiste, le lynchage instrumenté par le web, la dépravation inexorable de l’occident et l’irrespect pour les patriciens. Pour ces “nouveaux” penseurs du conservatisme chanci, le coup de savate venu de la toile est intolérable. Plus possible de penser entre-soi, la pression des nouveaux médias est devenue trop forte. Dans le cas de F. Mitterrand, le web n’a qu’une contribution relative à son obligation de justification au “20 heures” de TF1. M. Le Pen, dignitaire du Front National exsangue, car pillé par l’UMP, fait “tapis” en reprenant des passages vils d’un récit autobiographique pendant un spectacle politique télévisé. Quelques caviardages plus tard, c’est sous la houlette de L. Ferrari que le ministre de la Culture se refait une virginité. Le lendemain, les manchettes sont unanimes, il y eut “erreur, mais certainement pas faute, encore moins crime”. Les instituts de sondages donnent aussi un verdict sans appel ; absolution totale par le peuple. À l’UMP, la stratégie de communication est limpide. Mimer les progressistes sur l’homosexualité, même touristique et tiers-mondiste tout en louant la franchise, le courage du ministre, qui soutint R. Polanski lors de son arrestation en Suisse pour pédophilie. Les pères la rigueur de la droite française qui condamnent pour racolage passif, qui infligent des peines plancher, qui pratiquent la justice d’abattage en comparussion immédiate pour la petite délinquance sont beaucoup moins “populistes” quand il s’agit de proximité d’intérêts. Pour faire la morale aux racailles lors de vols de matériel et infliger des sanctions sévères, toutes les outrances sont permises. La victime fut le thème de prédilection du candidat Sarkozy. Il fustigeait les juges qui relaxaient les bourreaux et qui ne pensaient pas aux persécutés. Mais quand il faut morigéner un semblable du panthéon, c’est une tout autre affaire. On aborde le sujet de manière bien moins emphatique. Ce n’est plus une gamine, mais une Lolita, ce n’est plus un gosse transformé en esclave sexuel, mais un éphèbe…

Le pathétique A. Finkielkraut ne sort pas de sa torpeur pour prendre la défense des nécessiteux, des soutiers que l’on affublent dans la grande presse de sobriquets péjoratifs (du type “concubins” ou “maîtresse”). Il n’emploie sa science que dans les grandes occasions. Là, un ministre de la Culture couplé d’un réalisateur césarisé, une immanquable brochette. Et dans sa mission, les journalistes dont les plus sérieux comme N. Demorand l’aident doucettement. Le dispositif se répète en fractale sur tous les médias nationaux selon un processus inévitable. Reprise des moments d’anthologie du larmoyant “20 heures” de la veille, journalistes installés qui passent les plats, et invités de circonstance qui tempèrent. Le remède anesthésiant le plus efficace pour contenir le populisme et la réactivité brutale des foules.

C’est aussi un accablement politique. Là où est attendue la gauche égalitariste pour remettre les puissants face à leurs faciles destins, c’est le parti de la peine de mort, de la xénophobie, de la haine qui met le nez des dominants dans leur fange. Un citoyen qui trouve inacceptable la copulation avec une gamine, même consentante et délurée se retrouve “ami” du Front National et catalogué fasciste. Idem pour la villégiature libidinales dans les contrées orientales. À gauche B. Hamon, porte parole du PS s’est risqué à une sortie, bien solitaire sur le sujet. Au ressac, seul avec le Front National il a dû rétropédaler, question d’image.

Le régime sarkozien relève de la prestidigitation. Il n’y a pas de magie, seulement des trucs entre initiés. Le sarkozisme est un “populisme” car il use et abuse des grosses ficelles poujadistes : une descente sécuritaire avant chaque élection, des propos racistes distillés régulièrement, la sempiternelle référence au pragmatisme et au bon sens (populaire). Il mobilise aussi la fine fleur de la pensée hexagonale pour justifier les écarts de l’oligarchie. Pour un résultat à front renversé. Les conservateurs se transforment en hédonistes libres penseurs. Les jouisseurs** d’antan trouvent timidement à redire. Et finalement, piteux, ils se taisent. Sous les miradors de l’intellectualisme de confrérie, la droite obtient victoire à tous les coups. Le régime sarkozien adapte habilement la pensée de ses zélateurs et affidés aux intérêts d’une minorité. Des intellectuels de revirement qui s’émancipent dans un contexte idéologique ruiné par la paresse et le spectacle.

*Les épisodes : B. Hortefeux, R. Polanski, F. Mitterrand entre septembre et octobre.
** D. Cohn-Bendit reste opportunément fidèle à ses idéaux.

Vogelsong – 9 octobre 2009 – Paris

octobre 2, 2009

Entretien avec J. Rosselin de Vendredi Hebo

Classé dans : Médiatique — Vogelsong @ 9:30
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Jacques Rosselin de Vendredi Hebdo :
La saison 01 de Vendredi s’est terminée fin juin 2009. Tu as écumé la blogosphère pendant plus de 9 mois, est-elle une alternative sérieuse à l’information ou l’analyse des médias “mainstream” ?
Vendredi+spécial+couvertureD’abord, oui la blogosphère c’est sérieux contrairement à ce qu’on entend beaucoup ces jours-ci dans les médias traditionnel ou chez les politiques. Il se passe réellement quelque chose sur le net en terme d’informations, de commentaires, d’analyses, de réactivité dans le traitement de l’actualité. C’est devenu une vraie alternative. Mais cela ne se substitue pas aux médias traditionnels. La blogosphère est un complément indispensable, certainement pas un substitut. D’ailleurs, les frontières avec la presse traditionnelle ne sont pas complètement étanches. Il y a des journalistes qui bloguent, il y a des blogueurs qui écrivent dans des journaux. Les deux univers se rapprochent. De manière chaotique, mais se rapproche. Je pense qu’un jour, ils fonctionneront de manière plus harmonieuse. Pour l’instant, c’est comme un moteur à deux temps mal réglés. Ça pétarade et ça fume !
Plus sérieusement, notre constat est que débat politique et le débat d’idées s’est déplacé sur le net. Dans les médias traditionnels en gros, tout le monde est d’accord. Par conformisme. Ecoutez Europe1, France Info, lisez les journaux, tout le monde est à peu près d’accord sur tout… Je fixe la date historique de ce glissement est le referendum de 2005. C’est la date du premier gros déplacement tectonique du débat politique vers le net. Vendredi veut être l’hebdomadaire de ce débat là.
Un hebdo de gauche ?
Vendredi est un hebdomadaire d’information construit sur le socle du net et demain avec le net, la blogosphère. Alors c’est vrai… aujourd’hui, le ton, les angles, les prises de position des billets politiques ou économiques que nous reprenons sont souvent à gauche. Mais le projet politique du journal n’est pas d’être socialiste ou d’être communiste… Ça, c’est le rôle d’un mouvement ou d’un parti ! Vendredi donne la parole à des gens que l’on n’entend pas ailleurs. Il propose des points de vue décalés, parfois iconoclaste, qu’on entend plus dans les médias “mainstream”. Des idées inédites ou des débats qu’on ne trouve que sur le net. Ça, c’est un projet de journal ! Et cela nous conduit d’ailleurs à donner la parole à Authueil, Careagit, H16, Pinsolle ou à Koz et bien d’autres blogueurs classés à droite. Et parfois à ce qu’on appelle la réacosphère (Cultural Gangbang, Causeur ou Marianne2 !).

Qu’est-ce qui te laisse sur ta faim après la saison 01 ?
(Sourire) La diffusion du journal. Nous avons un chiffre insuffisant. On reste autour de 10 000 exemplaires. Pour faire vivre le projet, pour qu’il se développe il faut qu’on soit au-delà des 20 000. Au dessus de ce seuil tu vas mieux, la publicité commence à s’intéresser à toi, du coup tu as une source de revenus supplémentaires. Les investisseurs viennent alors plus facilement mettre de l’argent. Et tu sors alors de l’ornière.
Nos difficultés sont dues bien sûr au manque de promotion du journal, mais aussi au journal lui-même. Il a dérouté. Quand on propose du contenu Internet sur du papier, ça n’est pas évident pour le lecteur. il faut bien expliquer ce qu’on fait et pourquoi on le fait. Expliquer la démarche, la sélection des sources, des sujets et surtout qui parle. Et puis au début, nous étions essentiellement politique et économie. A partir du mois de mars on est allé plus souvent sur la technologique, la société, par exemple avec HADOPI, ou le numéro qu’on a fait avec les femmes engagées ou celui sur le livre électronique. On s’est progressivement moins centré sur la politique politicienne, l’éco, le “hard news”.
Bilan humain et financier ?
On a investi autour d’un million d’euros dans ce projet jusqu’à présent. J’avais dit au lancement que pour atteindre l’équilibre il en fallait 3. Je le pense toujours.
L’équipe initiale se composait de Philippe Cohen, Philippe Labarde, Alfred Mignot, Jean-Marc Manach et Eric Walther pour les numéros spéciaux. S’ajoute à ça notre équipe de secrétariat de rédaction et moi. Puis tout autour il y a la blogosphère, composée pour partie de journalistes et pour partie de blogueurs.
Tu es rédacteur en chef de blogueurs?
Je ne suis pas rédacteur en chef des blogueurs. Je ne leur commande jamais de papier, sauf exception (pour le blogueur invité ou pour Birenbaum). Je signale ou je reproduis leur travail dans Vendredi. D’ailleurs tu connais les blogueurs, comment veux-tu qu’ils aient un rédacteur en chef ! Rires…
Peux-tu nous expliquer en quoi consiste le partenariat entre le nouveau journal Bakchich hebdo et Vendredi ?
Simple. Nous leur livrons 4 pages chaque semaine. En toute liberté. Ils nous font totalement confiance sur le contenu. Sur le premier numéro, même sur un article de jean-Pierre Martin sur France Télécom qu’on trouvait plutôt gonflé, il n’y a pas eu de discussion.
Quand commence (réellement) la saison 02 de Vendredi Hebdo?
J’aimerais démarrer avant la fin de l’année. Le nouveau projet éditorial sera prêt début novembre. Si tout fonctionne bien, c’est à dire la connexion entre le net et le papier, le fonctionnement avec les blogueurs et la nouvelle formule, oui avant la fin de l’année. Mais on ne repart pas tout seul. Emmanuel (de Moutis) et moi avons investi beaucoup de notre argent là dedans, (Pierre) Bergé nous a accompagné (nous avions gagné de l’argent ensemble avec la télé locale, nous l’avons réinvesti ensemble). Nous ne voulons pas repartir seuls et recherchons un partenaire. Financier ou pro du secteur. Sur les 2 000 000 d’euros dont on a besoin, pour achever le lancement du projet, on a la moitié. Aujourd’hui on a un lectorat fidèle (qui s’impatiente d’ailleurs !). La minorité acquise à Vendredi Hebdo, qui est fan du journal, ne suffit pas. Pour aller au-delà, intéresser les lecteurs des quotidiens et des news il faut des moyens pour se faire connaître. Cela peut paraître cynique, brutal, mais un lecteur “durable” a un coût de conquête qu’on évalue à environ 100 euros. Nous devons faire de la promo, être visible sur les points de vente, travailler le réseau de distribution et commencer des campagnes d’abonnements.
Donc tant qu’on ne trouve pas notre partenaire, on ne sortira pas le papier. Des gens sont prêts à lancer “Grazia”, ce serait quand même malheureux qu’il n’y ait personne pour lancer un nouveau canard d’information (rires) ! À notre avantage, le concept auprès des investisseurs passe bien, comme tout le monde se met à parler de la blogosphère, notre discours est mieux compris. On est plus considéré comme un ovni…
C’est quoi “fonctionner avec les blogueurs” ?
L’interaction entre Vendredi Hebdo et les blogueurs doit évoluer. Si on veut vraiment construire quelque chose d’original, il faudra peut-être créer un groupe de blogueurs “intermédiaires” entre la rédaction et le reste de la blogosphère. Des “propulseurs” comme dit (Thierry) Crouzet sur son blog. De manière à travailler de manière plus intriquée. Si on demande à une quinzaine de blogueurs de réfléchir avec nous sur l’actualité, on va enrichir, du simple fait des angles, sujets et préoccupations tous différents. De là peut venir un vrai ton nouveau. C’est aussi l’écueil de la saison 01, on avait des journalistes vieux comme moi (sourire), qui imprimaient leurs propres obsessions et allaient chercher ce qui les passionnait. Cela ne fait pas un nouveau journal, cela fait une gentille revue du web faite par des vieux journalistes qui s’intéressent à des sources nouvelles d’informations…
Et on va étoffer l’équipe. Guy Birenbaum va intervenir dans la nouvelle formule. On a confié une nouvelle version du site à Nicolas Voisin de 22 mars (Owni, aaaliens). Puis nous avons fait appel aux spécialistes de l’agrégation et de l’agencement d’information du web, tels que Narvic, Thierry et Isabelle Crouzet. Grâce à eux le site devrait être très novateur. Côté rédac, Jean-Marc Manach est toujours là. Le camarade Labarde aussi, bien que jean-Luc Hess lui ait proposé une mission à Radio France. C’est un vieux compagnon de route. je l’ai rencontré quand je dirigeai Courrier, c’est dire !
Quel format ?
On sera sur un format type Courrier justement. Comme Books. Une sorte de petit tabloïd, un format que je connais bien (sourire). Dans une approche magazine hebdomadaire de 40 pages. À la fin de la saison 01 nous avions 16 pages dans un grand format (entre 15 et 18 0000 signes par pages), ce qui correspond en gros à ces 40 pages du nouveau format. Et un format mag correspond bien à l’évolution du contenu. Moins “quotidien”, moins “hard news”.
Pourquoi pas un mensuel ?
Le débat d’idées ne peut attendre un mois, toute la réactivité du net disparaitrait… L’idée nous a traversé l’esprit. Pas longtemps. J’ai même croisé récemment un type un peu fou qui aimerait faire un quotidien sur le modèle de Vendredi (rires).
Comment, en France, peut-on être patron de presse et participer à des manifestations ?
Je les fais à titre perso. Pas en tant que “patron de presse” comme tu dis. On a pas encore prévu de char Vendredi le 1er mai, comme Charlie ou le Plan B (rires) ! Je suis un militant à ma façon, je n’appartiens pas à un parti. Mais j’ai une conception militante de mon travail. Ma mère était comme ça. Elle donnait toujours l’impression qu’elle se battait pour quelque chose. J’ai hérité ce côté là d’elle. Malheureusement dans les manifs, il n’y a plus grand monde… (sauf toi et les left-blogs !).
S’il faut s’engager, militer, pourquoi pas ? Un journal c’est aussi un outil de combat. Les histoires de pirates (HADOPI) par exemple, m’ont beaucoup intéressé. Je me suis demandé si Vendredi hebdo pouvait être un porte-drapeau pour ce type de mouvement. Mais pas un seul des représentants des pirates n’était d’accord. Et puis quand on voit ce qu’il s’est passé récemment aux élections partielles dans les Yvelines…
Pourquoi n’as-tu pas de blog ?
J’ai peur de bloguer. Vous (les blogueurs) êtes des gens impitoyables. Vous êtes méchants (sourire) ! Sérieusement. Je suis trop sensible à la critique. Je lisais des gens sur les blogs critiquer Vendredi ou dire que nous étions ceci ou cela, cela me heurtait vraiment. J’ai du mal avec la critique dure et les trolls. Il faut avoir la peau dire pour bloguer
De toute façon, un blog sur quoi ? Les blogueurs… ?

Propos recueillis avec l’aide précieuse d’Eric Mainville.

Merci à J. Rosselin.

Interview sur le blog de Malakine Horizons

Eric Mainville & Vogelsong – 26 septembre 2009 – Carrefour Croix-Rouge/Café Croix-Rouge

septembre 30, 2009

Management fatal

Classé dans : Général — Vogelsong @ 9:55
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À France Telecom, stigmate purulent du mal-être au travail, on sécurise le bâtiment pour que le suicide ne se produise pas dans l’entreprise. X. Bertrand, le gentil patron de l’UMP, parti qui gouverne la France depuis 2002, veut faire “l’autopsie des suicides”. Les temps sont à l’individualisme, la glorification de la valeur travail et la société du produit. On élit des présidents sur ce thème, on construit des vies sur ce concept. On en meurt aussi, mais pas tout le temps.

HareX. Bertrand se réclame de l’individualisme, de la responsabilité. Pour le chef du 1er parti de France, le travail est l’alpha et l’oméga de l’activité humaine. Seul le travail créerait de la richesse, seul le travail permettrait de la répartir. À l’actif de l’UMP et ses affidés, le rallongement légal de la durée du travail. Les futurs retraités partiront plus tard. Théoriquement. Les salariés devront turbiner davantage. Aussi. On permet à l’employeur et au salarié de se séparer plus facilement, dans une sorte de consentement pacifique et mutuel. Tout cela dans un contexte d’équarrissage des services collectifs non marchands. La paix est déclarée entre les intérêts antagonistes. Le travail pour ceux qui ne le fréquentent pas prend des atours tempérés, un environnement de cravatés épanouis.

La réalité est tout autre. Le management a pris le pouvoir. Édulcorer le réel, vaincre en douceur les rétivités. Endosser le costume du manager, c’est prendre le parti de l’asservissement par le verbe et la méthode. Ces hyperactifs du brassage de concepts ont pour seul et unique objectif d’arracher un consentement enthousiaste pour l’accomplissement de tâches banales ou rébarbatives. Pour une grande partie de la population, le travail sous l’angle de l’épanouissement personnel est un but, non une réalité. Pour une grande partie de la population, le travail est vécu comme un état transitoire “sisyphien” où demain sera mieux grâce à l’évolution de carrière. Pour une grande partie de la population, à la fin des fins, à l’heure des bilans, un seul terme résume une vie entière d’activité : frustration.

D. Linhart, sociologue au CNRS*, évoque le chassé-croisé des valeurs entre le secteur public et le secteur privé. Ce qui fait sens c’est le rapport aux autres, le service que l’on rend à la collectivité. Son intrication dans la société. L’aigreur des salariés du privé envers ceux du public tient principalement à la finalité du travail de chacun. Pour une immense majorité des “créateurs de valeur” du secteur marchand, l’horizon professionnel s’arrête à l’achat et la vente d’un produit (de la cuvette WC à la chaîne HI-FI) ou à la réalisation de séquences qui, même complexes ne forment pas une finalité émancipatrice. Générer du chiffre d’affaires, atteindre un objectif abstrait pour un Homme intègre, ne peut suffire. Les méthodes modernes de management incorporent des aspects éthiques, des chartes, de l’investissement personnel et du “collectif”. Mais ces “pseudo” implications s’avèrent caduques. Il n’y a aucun socle réel à ces assertions. Il est impossible, malgré une rhétorique ciselée, de donner du sens à un non-sens. On se réveille toujours, plus ou moins brutalement, de cette anesthésie managériale. Expliquer aux vendeurs de téléphones portables qu’ils exercent une activité positive pour eux et leurs semblables relève de fariboles. À terme, pour beaucoup la plaisanterie s’achève. Ceux qui leur ont affirmé ça s’en rendent compte, aussi, avec le décalage temporel dû à leurs émoluments. De plus, le turnover imposé au salariat depuis 30 ans ne plaide pas en la faveur du paradoxe don de soi/précarité. À un moment, la conscience émerge, névrosée. Une situation intenable où la démonstration sous sa forme la plus paroxystique se manifeste par le meurtre ou par le suicide.

Généralement, la violence sourde reste contenue. L(e)’(auto)contrôle passe par l’absorption d’antidépresseurs ou la fuite dans des addictions. Pour les plus robustes, la colère est rentrée, les mâchoires serrées. Dans ces cas, pas de bruit, tant que les conséquences sont “propres”. Le système infini de production doit continuer sa besogne. On affirme benoitement que les Français, aux vues d’études et sondages, sont globalement heureux au travail. Ils s’égayeraient avec passion dans la confection d’objets inaccessibles et inutiles. Et à ce train, ils travailleront guillerets et gratuitement dans un avenir tout proche.

La souffrance à France Telecom est abordée comme un épiphénomène. La gauche tombe dans le panneau en demandant la tête de D. Lombard, le président du groupe. Mais ce n’est pas la démission d’un cynique, aux méthodes crasses qui sur le coup d’un décès parla de “mode des suicides”, qui changera quoi que ce soit au monde du travail. La gauche comme à son habitude n’est plus capable de penser autrement la société. À droite, on évoque comme de coutume les problèmes strictement personnels des suicidés. Plus à un contresens près, les mêmes qui prônent l’investissement corps et âme dans le travail écartent la responsabilité des entreprises lors de ces drames par l’argument “personnel”. Tout est finalement affaire de communication et de visibilité. Une semaine, le PIB, et la production sont mis au pilori parce qu’incapables de rendre compte réellement du progrès d’un pays**. La suivante, les mêmes se réjouissent d’une croissance retrouvée***. Ce n’est pas la mort d’un salarié qui choque l’oligarchie, mais le symbole mortifère qu’elle inflige au monde de la production.

* Les méthodes managériales du secteur privé envahissent le secteur public. Le secteur privé se dote de chartes éthiques pour simuler des comportements vertueux.
 Pour le malheur de tous "Travaillez sans les autres ?" Danièle Linhart - Seuil
** Rapport J. Stieglitz suivi du discours pontifiant du président N. Sarkozy
**les suicidés par l'activité qu'ils ont générée ont, à un degré infinitésimal, créé de la croissance

Vogelsong – 29 septembre 2009 – Paris

septembre 18, 2009

Éditorialiste, tu perds ton sang-froid

Classé dans : Politique — Vogelsong @ 9:30
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La vidéo des propos racistes de B. Hortefeux n’a pas fini de faire des dégâts. Sauf pour le principal intéressé qui squatte encore son poste de ministre. La pression d’Internet force les médias “mainstream” à sortir de leur réserve habituelle. Montrer une sommité de l’Etat sous un jour crasseux gêne beaucoup le journaliste plan-plan. A. Duhamel dispose à son aise de colonnes ouvertes dans le journal centriste Libération. Aigri et dépassé il y dépeint une dictature de la transparence où le web serait, avec son immédiateté et son amateurisme, un Léviathan pour les libertés.

gggyyA. Duhamel en digne représentant du “journalisme à papa” ne lésine pas sur les poncifs. La bile qu’il déverse dans son “rebond”* démontre l’incapacité du birbe plumitif passeur de plats des puissants à penser autre chose qu’une information tempérée. Il fustige en premier lieu l’amateur. Pour ce briscard des canapés de saumon, une bonne information est une information passée au mixeur de la “bien-pensance” de l’éditorialiste de cocktails. Rabâcher le recul nécessaire à la distillation d’une information intelligente relève d’une atterrante lapalissade. Malheureusement, l’information salace sur les “prolos” du Nord (par exemple), marketisé pour les annonceurs n’a pas attendu le web, ses amateurs, et sa théâtralisation pour être un attrape crétins. Sous l’influence de l’Internet, il affirme “c’est de l’information sauvage, du journalisme barbare, de la traque totale”. A. Duhamel confond tout, mélange vie publique et vie privée. Dans l’affaire Hortefeux, l’Internet a juste permis de révéler le racisme ordinaire d’un hiérarque de la République déambulant parmi les siens lors d’un évènement politique (le campus de l’UMP). Un scoop que la chaîne parlementaire du placardisé et néo-sarkozien G. Leclerc a voulu taire. (On se demande pourquoi ?).

Finalement, ce qui effraie A. Duhamel c’est que l’on puisse penser qu’ils (lui et les éditorialistes installés*) ne fassent pas le boulot. Ils cumulaient confortablement la double casquette, de phare de la démocratie pour le public et de communicants de confiance pour le pouvoir. Magnifier le puissant et résister aux gueux, tel est le crédo d’A. Duhamel. Fustiger le spectacle sans nuire au story-telling. B. Hortefeux se fait passer pour un père tranquille chez M . Drucker, un peu rigide, mais cela plait aux ménagères. Un drame depuis l’avènement des nouveaux média, sous la pression, l’information jaillit. Pis, elle est révélée par ceux qui voulaient la retenir. Forcés qu’ils sont de ne pas perdre la face. A. Duhamel s’insurge alors, contre cette immixtion du web sur le terrain balisé de l’information pré pensée. Finies les petites critiques en contrepoint des hagiographies. Lui qui ne s’est jamais révolté contre la misère, la précarité, la pauvreté.

Ce balladurien de racine se révèle en justicier de la presse vraie et vérifiée. Car tout le monde le sait, la presse recoupe toutes ses informations et ne truffe jamais ses articles ou ses reportages. Sur TF1, Le Figaro ou M6 tout est frappé du sceau de la déontologie. Ce fabuleux prétexte.

Maquiller la transparence en “œil inquisiteur” de la part d’un omniprésent multicarte prête à sourire. L’opacité signifie sauf-conduit dans les méandres du pouvoir médiatico-politique. Les petits secrets graveleux de la politique sont connus du cénacle médiatique. Tout le monde sait que B. Hortefeux est une petite frappe xénophobe. Et même spécifiquement payé pour ça. Que serait le dignitaire A. Duhamel sans ses petits secrets bien gardés ? Un scribouillard moyen, un intervieweur fade. Ce qui lui permet d’exister, c’est ce qu’il ne divulgue pas et ce qu’on lui permet de distiller, goutte à goutte, pour en faire ce qu’il est. Un porte-voix médiatique et politique. Voir tout ce petit monde porter secours à B. Hortefeux est pathétique, mais révélateur. Mais si par le plus grand des malheurs la transparence s’imposait (grâce au web), ce petit monde clos, qui a peur maintenant, vivrait une révolution sans précédent : pertes de plumes, de statuts, d’émoluments.

Bénie soit l’opacité !

Vogelsong – 17 septembre 2009 – Paris

*Libération du 17 septembre 2009

**J. P. Elkabach, L. Joffrin, E. Fottorino, C. Barbier, P. Val, liste non-exhaustive

septembre 17, 2009

Un pôle public d’assurance maladie aux USA ? Plutôt crever !

Classé dans : Politique — Vogelsong @ 9:30
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B. H. Obama fait face à la mobilisation d’une fraction importante de la population américaine. Son projet d’assurance maladie universelle provoque l’ire dans les rangs conservateurs. Jusqu’à présent aux USA, il n’est pas obligatoire d’avoir une protection sociale. Qualifié de bolchevique, ce nouveau “droit” va à l’encontre de l’un des piliers de la société américaine : crever sans médication. Inéquitable, dispendieux, obsolète, le système de santé américain possède ses fondamentalistes. Bien terrés derrière l”American way of life”, ils préfèrent un système inégalitaire où ils sont l’élite choyée, plutôt qu’une approche collective, solidaire et plus efficace.

JokerChauffée à blanc par les médias réactionnaires, l’Amérique marche contre son président et sa réforme. Désenclaver une partie de la population en proposant un pôle public d’assurance maladie semble, dans un pays développé et compte tenu de la situation économique et sanitaire, un progrès indiscutable. 46 000 000 d’Américains* ne disposent ni d’assurances privées payées par les entreprises, ni des dispositifs fédéraux tels que MEDICARE ou MEDICAID.

Les opposants au projet soutiennent souvent les thèses libérales sur la concurrence, la responsabilité et la liberté. Comme souvent, ce ne sont que des prétextes pour conserver un ordre social rigide. L’Amérique contrairement aux fariboles assénées par les experts du marché, n’est pas le pays où tout est possible, où la réussite est à portée de volonté. Le fils d’un Américain appartenant aux 20% les plus pauvres a 40% de chances ne pas faire “mieux”** que son père.

Les éditorialistes lobotomisés des empires médiatiques (foxnews et consorts..) déversent les mêmes rengaines, vilipendant les profiteurs, les irresponsables. Toujours la même histoire :”On ne veut pas payer pour les autres”. Ils oublient qu’ils le font déjà avec les assurances privées. La mutualisation des risques fait partie du système. À une nuance près, la concurrence du secteur fait exploser le coût des couvertures sociales. Elles dépensent des sommes faramineuses en lobbying et communication publicitaire. 360 millions de dollars s’évaporent chaque année dans une course effrénée à l’influence. Des sommes folles sont englouties dans des campagnes de publicité. D’autre part, ces officines emploient des cohortes de juristes bien rémunérés pour éplucher les dossiers de malades. L’objectif, tout mettre en oeuvre pour ne rien débourser aux malades. Les mutuelles privées, insatiables, n’ont cure de l’état de santé des patients, se fichent de la prise en charge des soins, seul compte EBITDA.

Un américain dépense 7 000 $ en moyenne par an pour sa santé, les Français 4 000. Dans ce système déglingué court aussi l’idée que le malade est responsable de son affliction. Que cela soit une grippe, une tumeur, une dent gâtée, le malade par son comportement “mérite” son martyr. Il est impossible de prédire quoi que ce soit de valide et prouvé dans ces domaines. Même dans les études sur les cancers du poumon, les spécialistes analysent les risques en terme de probabilités. Et non en causalité. Mais l’idéologie a la vie dure.

obey-obama-progressLa manne est immense pour le lobby de la santé, les USA y consacrent plus de15% du PIB (la France 11%). Si B. H. Obama se contentait d’instaurer l’assurance obligatoire pour tous, il y a fort à parier que les assureurs privés y auraient trouvé leur compte. 46 000 000 de nouveaux clients ne se refusent pas malgré l’entorse à la sacro-sainte liberté d’entreprendre. La création d’un pôle public d’assurance de santé concurrencerait les compagnies privées et amputerait leurs confortables bénéfices. Étrange paradoxe (pour les libéraux) que celui des États Unis où pour faire baisser les coûts, la force publique entre dans le jeu de la concurrence.

Les prouesses du système médical américain sont inégalées dans les pays développés. La mortalité infantile s’élève à 7 pour 1 000, la France, par exemple, est à 3,6. L’espérance de vie des Américains est inférieure de 3 ans à celle des Français. Pourtant des foules se déplacent pour le défendre.

Réellement révolutionnaire, le projet de la maison blanche marque une rupture avec les réflexes individualistes. L’élection de B. H. Obama par ses symboles présageait plus de”vivre ensemble”. Une faction accrochée à de vieilles lunes abhorre la solidarité, le partage. Un collectivisme rampant qu’il faut éradiquer comme la peste. Au XXIe siècle pour beaucoup, mieux vaut trépasser seul, pauvre, mais en bon Américain, anti-socialiste.

*15% de la population (sans-emploi ou travaillant dans des PME qui ne recourent pas aux assurances de santé)

**contre 25% et 35% au Danemark et en Grande-Bretagne

Vogelsong – 15 septembre 2009 – Paris

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