Laurence Ferrari, on t’aimait tant…

« Autrefois c’est vous qui faisiez les images, et maintenant ce sont les images qui vous font » – Un journaliste en 1957 dans « Temps de cerveau disponible » de C. Nick

Dans l’ordre chaotique du monde, le changement d’écurie médiatique de L. Ferrari fait figure d’épiphénomène microcosmique. Pourtant ce battement d’ailes de papillon déclenche des tempêtes de commentaires. Et pas seulement chez les initiés, les spécialistes en trombinoscope médiatique, en mercato journalistique où les interchangeables font le spectacle de leurs sarabandes. Mais aussi chez les péquins, qui tous les soirs la recevaient à leur table. Les invités c’est important, on aime les choisir, pour leur tenue, la façon qu’ils ont de ne pas trop s’imposer, et pour la bonne humeur sécurisante qu’ils instaurent. Une bonne compagnie, ça se mérite.

Mais l’affaire est plus importante que ça. La question est de savoir si L. Ferrari disposait d’un talent particulier pour tenir l’écran du plus important flux d’information de la société française. On ne parle pas ici d’un bout de média à écoulement moyen qui débonde sur une audience plus ou moins captive. Ici, c’est l’information à grandes eaux, le mega flux de nouvelles dont le décorum a pris le dessus sur la matière. Et L. Ferrari faisait bel et bien partie de ce décorum. On va s’épargner l’hypocrisie esthétique, elle est diablement belle. Presque parfaite, jusqu’au positionnement quasiment divin du grain beauté. Une peinture de maitre. Le miroir qui fait mouche tous les soirs au vingt heures. Mais ce n’est pas le sujet. Car ce n’est pas un talent.

La diction, ça se travaille. La voix aussi. Cette voix normale qui égrène les aléas du monde avec juste ce qu’il faut d’intensité pour attirer l’attention. Juste ce qu’il faut de tiédeur pour ne rien retenir.

Le boulot d’animateur de l’information, car c’est de cela dont il s’agit ne consiste pas à « faire du journalisme ». L. Ferrari, puisqu’il s’agit d’elle, expliquait après sa prestation de carpe lors du débat présidentiel qu’elle trouvait préférable que le fact-checking se fasse après. Ce qui compte dans l’animation c’est le rythme. À tout prix.

Pour la cérémonie du 20h, il en va de même, le rythme est essentiel. Emplir l’espace télévisuel cobalt d’un visage familier, habituel. Afin d’entretenir un rapport de confiance entre l’animateur et le téléspectateur. Et l’enjeu est de taille, puisque de cette confiance, et de l’audience, se négocie la tarification publicitaire qui encadre l’information. Dans la mise à disposition des cerveaux pour recevoir les messages publicitaires, l’animateur de l’information joue le rôle central, l’animateur-médiateur.

On pourrait imaginer que les chaines emploient un pool de 15-20 journalistes pour présenter les 20 heures. On aurait droit alors à une diversité d’approches, de langages, un début de déformatage. Procédé inefficient dans la fidélisation et la relation client.

Tout ceci va de soi, sauf que formulé en ces termes, c’est un autre aspect du pinacle journalistique qui est mis en lumière. Quand les commentateurs s’enquièrent du départ de la « présentatrice star » du 20h, c’est pour s’inquiéter de son remplacement par un talent équivalent, voire meilleur. Sans préciser que ce talent ne tient pas dans la capacité à fournir une information pluraliste, mais dans l’aptitude à fidéliser une clientèle de cerveaux qu’il rendra disponible, malléable à recevoir un slogan publicitaire. C’est plus de 6 millions en moyenne de cervelets branchés sur TF1 chaque soir (avec un potentiel de 9 millions (en 2007)).

En ce sens, Laurence Ferrari n’est pas une anecdote.

Vogelsong – 31 mai 2012 – Paris

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6 réflexions sur “Laurence Ferrari, on t’aimait tant…

  1. Pingback: Media | Pearltrees

  2. Personnellement je me moque éperdument de la vie et du sort de Laurence Ferrari. Je ne m’inquiète pas pour elle, bien au contraire. De grâce, ne faisons pas un évènement de ce qui n’en est pas un. Etant donné le salaire d’un présentateur du journal télévisé, elle ne risque pas de finir à la rue par exemple comme tant d’autres en France et ailleurs (mais c’est moins intéressant, évidemment). De plus, les jugements d’ordre esthétique (« On va s’épargner l’hypocrisie esthétique, elle est diablement belle ») restent très personnels (En ce qui me concerne cette femme me laisse complètement indifférent, mais c’est probablement parce que j’ai mauvais gout, ou parce que je n’ai pas le monopole du bon). La plupart des présentatrices doivent correspondre à certains critères visuels pour passer à l’antenne (c’est un peu l’équivalent de l’emballage du produit dans le marketing) et comme l’information où ce qu’on nous fait passer pour tel n’est qu’un moyen de vendre du temps de cerveau disponible comme l’a si joliment dit Patrick Lelay il vaut mieux que l’emballage soit le plus attrayant possible en respectant toujours la norme. A ce sujet, votre analyse me semble pertinente.

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  3. La télévision a ceci de commun avec le terrorisme que lorsqu’on en accepte les codes, on la renforce et on en rend ses proches victimes. Libre à qui voudra de s’abrutir à cette messe laïque qu’est le 20h, mais à lui de comprendre que même en la critiquant il en est l’allié objectif.

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  4.  » Ce qui compte dans l’animation c’est le rythme. À tout prix. »

    C’est fondamental chez les téléjournaleux : ils ne supportent aucune pause, aucune longueur, même de deux ou trois secondes. Le débit de paroles doit être constant, l’hésitation est interdite. S’ils le pouvaient, ils feraient à la télé ce qu’ils font sur France Info quand ils raccourcissent les paroles citées en supprimant les blancs.

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